03
Un masque de silence ne tient jamais longtemps, la fureur est incontrôlable. Il sait, il voit, il
peut mais vouloir ne lui appartient pas.
Un sourire sans fin glisse sur son visage alors qu'il cherche dans les braises un souvenir paisible.
Bientôt... Une naissance, une mue... La mort nourrit la vie mais il sait si peu de l'une et de l'autre. Un linceul de charognes jeté sur... mais sur quoi ?
L'escalier craque sous ses pas alors qu'il réintègre sa chambre, le silence s'impose dans toutes les
chambres.
Son sourire a disparu.
Les murs naissent, hésitants tel un nouveau-né. Ici seule la mort règnera, supplicier c'est assécher
une conscience avant sa dissolution. Il devine le cortège des ombres innombrables qui disparaîtront en ce lieu, s'effaçant de la surface du monde, le temps d'un cri, d'un souffle, d'un espoir qui
lutera jusqu'à sa dernière respiration, dans des ongles cherchant à ouvrir cette gorge qui ne fonctionne plus. Mais il n'est plus temps de vivre et son ombre glacée laisse derrière elle un
sillage de frissons, force d'un temps sans âge, d’un destin sans pitié.
Il regarde, observe, note, semble avoir mille yeux, mille oreilles.
- Tu sais qui c'est ?
- Non, pas de question de ce genre.
- La curiosité c'est tout.
- Ici c'est trop ! L'ambiance est un peu rude, si tu veux te retrouver sur le front russe,
continue.
- J'aurais voulu comprendre, il a l'air bizarre, étranger.
- Il l'est, faut croire, et alors ?
- Est-ce qu'il serait pas mieux, lui, sur le front russe ?
- Il faut croire qu'en haut lieu on préfère qu'il soit ici.
- Ce camp n'est pas le but de la guerre, tu te rends compte du gaspillage alors que nos soldats en
auraient besoin ?
- Écoute, ou tu te tais ou je te laisse dans ton coin. Tu veux des réponses, va lui demander, on ne
sait jamais.
Il s'amuse des murmures, des inquiétudes naissant dans ces esprits aguerris, la peur coule de lui
pour noyer les esprits faibles.
Que sont mille vies de plus ou de moins, toutes sont destinées à se perdre.
Dieu sait... mais il est des mots qui ne se prononcent plus, qui laissent dans la bouche un goût de
cendres, d'illusions douces auxquelles il est difficile de faire semblant de croire.
Le temps fond. Lentement, sûrement, le camp s’impose, peu s'avouent connaître la destination. Le
ciel est gris, honteux, redoutant d'être contaminé, les nuages rodent, la pluie tombe régulièrement, le monde tremble et ne sait pas encore pourquoi.
04
Il est la nuit venant sur le monde. Vorace, son appétit est inextinguible, mais est-ce le sien,
est-il seigneur ou esclave ?
Ces questions sont des vers curieux qui commencent à l'envahir alors que les vrais évitèrent son
corps. Pourquoi lever les yeux et observer cette présence tenant un miroir ? Alors fermons les yeux, refusons de voir, de comprendre et de savoir.
Le monde est un charnier, le continent est en sang mais lui ne fait que remplir son rôle,
indifférent aux noms, ethnies ou autre classification.
Douce est La chair est douce, sa victime voudrait fuir un contact qui la répugne, elle ne peut rien,
l'oiseau, fasciné par le serpent est incapable de s'envoler. La main pèse, marque la peau, le premier coup est un soulagement, quand le bourreau adopte un comportement inattendu la peur s'insinue
comme inspirée par une présence incompréhensible mais perceptible.
La femme est jeune, sa joue se marque de rouge, là où la gifle lui fut portée sur le sol elle attend
la violence suivante, coups de pieds, de poings, de n’importe quoi, c'est un moment à passer, mauvais, ensuite elle sera libre de retourner dans la salle d'attente de la mort.
Sa nourriture est cet instant infime, quand l'âme glisse dans l'autre monde sans avoir quitté le
premier. Par exemple cette jeune fille entend la porte s'ouvrir, voit sa mère entraînée. Elle voudrait la rejoindre, la serrer dans ses bras. La plus jeune n'aura jamais ces vergetures, ce ventre
flasque, ces rides aux coins des yeux, pour un peu il lui demanderait à en être remercié.
Les soldats s'en vont, il reste avec les deux femmes qui observent cet homme à la réputation si
inquiétante. Que ne dit-on pas sur lui, monstre est le qualificatif le plus tendre qui lui soit accolé et pourtant nul ne peut apporter de précision sur lui, sur ce qu'il fit pour le
mériter.
Et pour cause.
Parfois il voudrait parler, impossible, personne ne lui dirait la vérité, Josef peut-être... Il est
seul depuis si longtemps qu'une réponse l'effraierait.
La puissance est insatiable, un appétit avide d'âmes... Au fond la vie n'est qu'une malédiction, un
radeau sur un océan de charognes, un arbre obscur plongeant ses racines dans les cris, les larmes et les soupirs. Elle n'est que le berceau de la mort.
Ne pouvoir parler n'interdit pas d'écrire. Se libérer, se découvrir, usant d'une encre rouge
incapable de sécher sur une matière douce comme de la peau.
Comme ? L'encre et le support, un tout cohérent.
Si nous pouvons dire !
Nous pouvons.
Est-ce le temps qui passe plus lentement ou sa perception qui en est modifiée ? Le décor
devient flou à mesure qu'il voit plus loin.
Pourquoi ?
Tant de victimes se sont posé la question, chacun son tour.
Son tour... sur quel manège est-il entraîné ?
S'il pouvait être sûr de ne jamais le savoir.
Et moi, si j'y monte avec lui, le saurais-je ?