Née en 1947 à Thai Binh (Nord Viêt-Nam), Duong Thu Huong ne sait écrire que ce qu’elle ressent et pense profondément. A vingt ans, avec ses camarades de brigade, elle chantait sous les bombes pour donner du cœur aux combattants, et, si possible, faire tomber les avions. Elle serrait les dents et supportait les horreurs de la guerre, sûre que celle-ci libérerait son peuple. Tels étaient les principes. Puis vient la « libération » du Sud Viêt-Nam, en avril 1975, et Duong Thu Huong découvre avec épouvante la vérité cachée, la propagande, le mensonge. Sans quitter le côté des victimes, lle s’engage alors auprès du peuple contre le pouvoir dictatorial. « Avant Duong Thu Huong, aucun auteur n’envoyait ses manuscrits à l’étranger. Maintenant la majorité des écrivains suit son exemple ! Elle a fait s’écrouler de nombreux tabous. Dans son roman « Les paradis aveugles », elle fut la première à traiter des thèmes de la réforme agraire et du processus de dégradation du statut d’intellectuel sous la contrainte du pouvoir communiste » (Phan Huy Duong).
Janvier 2006, paraît son sixième roman, Terre des oublis. On y découvre un monde où le bonheur semble accessible ; mais l’engrenage de la guerre, la contrainte du devoir imposé et consenti, se referment sur l’individu comme un piège.
Liêt si Bôn, héros donné pour mort, revient chez lui et retrouver sa femme Miên, remariée, mère de famille et heureuse. Miên accepte de tout sacrifier pour accomplir son devoir et revivre avec un homme qu’elle n’aime plus. L’auteur fait subir à Miên, et à Bôn des épreuves en proportion avec l’absurdité de la guerre. Le corps de Bôn se décompose et pue. Il est impuissant. Lui qui était prêt à mourir pour son pays, refuse maintenant de quitter avec dignité l’être aimée, de se sacrifier pour préserver l’honneur. Non, il se bat pour son propre bonheur jusqu’à sa propre destruction.
Bôn n’est pas un poète, mais ce matin, en voyant la vallée s’illuminer soudain d’une lueur émeraude, limpide comme la lumière condensée, il se fige, fasciné : Voilà sa terre natale, la terre qu’il a polie de ses pas. Et pourtant, c’est la première fois qu’il remarque ces fleurs étranges. Avaient-elles germé pendant ses années d’absence, amenées ici par des oiseaux migrateurs, ou bien la misère de sa jeunesse l’avait-elle privé du temps libre pour contempler les paysages ? Il ne peut pas en décider. Il sait seulement que ces fleurs fragiles ressemblent à un nuage vert qui s’abat sur la vallée, tournoie entre les herbes argentées, les lilas sauvages desséchés, chancelle dans la lumière mate de l’automne. Leur beauté l’étourdit. Il se laisse choir sur l’herbe, regarde le soleil glisser sur les fleurs, éprouve soudain l’envie de pleurer, de se dissoudre, les membres épars, l’envie qu’on lui transperce le cœur avec une baïonnette pour mettre un terme à son existence misérable et solitaire en ce monde, l’envie d’être emporté comme un poulet par un aigle, loin, très loin, dans une île sauvage ou un désert coupés du monde des hommes, où il referait sa vie parmi la végétation, les bêtes sauvages. Cette vie serait peut-être plus dure mais elle ne serait pas humiliante, écrasante comme celle qu’il mène ici. (trad. Phan Huy Duong)
Duong Thu Huong a trois visages, d’abord celui de la romancière qui d’œuvre en œuvre accompagne avec un grand amour ses personnages dans la recherche d’un bonheur impossible, puis celui de l’essayiste, la chroniqueuse, au style acéré et à la pensée forte, qui jamais ne baisse les yeux, et enfin, celui de la polémiste utilisant parfois la grossièreté la plus choquante pour déstabiliser les adversaires qui mettent en question sa sincérité et son intégrité.
Cette liberté est le pouvoir suprême de l’écrivain, l’activité sacrée par laquelle il s’empare du feu. A part lui, personne ne peut la lui apporter. Elle est l’espace vital de l’écriture. (La Liberté, l’espace vital illusoire de l’écriture, trad. J. Lefrançois)
L’habitude contractée dans la guerre qui consiste à mépriser la vie humaine a exacerbé l’instinct criminel chez une minorité, alors qu’elle a renforcé la patience et la résignation de la masse. Ce qui explique la perplexité de maints vietnamologues devant ce paradoxe : comment un peuple si brave dans la guerre peut-il être si veule en temps de paix ? A mon avis, il n’y a pas de quoi s’étonner. Là où les institutions démocratiques ne sont pas encore bien assises, où les hommes ne sont pas conscients de leur droit de vivre en tant qu’hommes, n’importe quel brave soldat peut faire un citoyen abruti et lâche (Le vol noir des corbeaux, trad. Nguyên Huu Tân Duc, consultez notre site www.vninfos)
Histoire d’amour racontée avant l’aube (1991, Ed. de l’Aube), Paradis aveugles (1991, Ed. des Femmes), Roman sans titre (1992, Ed ; des Femmes), Au-delà des illusions(1996, Philippe Picquier), Myosotis (1998, Philippe Picquier), Terre des oublis (2006, Sabine Wespieser)

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