Il roulait, tranquille, sifflotant mais attentif au code de la route ; ce n’était pas le moment d'être arrêté alors qu’il rapportait une pièce de choix. Lorsqu’une collection croît il est ardu de trouver la pièce manquante mais chercher fait partie du plaisir, autant que trouver, que parcourir le pays en une quête qui n'aura de fin que la sienne.
Le hasard, l’instinct et l’expérience l’avaient mené dans un petit village d’une campagne lointaine. Les villes recèlent peu de raretés. L’uniformisation gagnant du terrain il devait s’éloigner de sa base. Ce n’était pas déplaisant, sa vie n’aurait plus de sens si un jour il regardait ses vitrines sans découvrir l’absence qui saute aux yeux. Il savait qu’en rangeant sa découverte il aurait un instant de répit, le prix de son labeur, mais, reculant, considérant le tout, il découvrirait un manque insupportable : la souffrance reviendrait. Malédiction du collectionneur, éternel insatisfait mais heureux de l'être.
Sa main gauche caressait le coffret de bois occupant la place du m… du passager, l'écrin de sa dernière découverte.
Ému, il se remémorait l’instant où son regard était tombé sur elle dans le décor banal d’un magasin comme il en existe tant.
Son cœur s'était serré, il la lui fallait !
La suite lui appartenait, l'approche, la demande puis l'obtention obéissaient à un rituel patiemment établi au long des années.
La grille s’ouvrit devant sa voiture.
- - -
Le claquement sec m’avertit de son retour, en quelques pas je suis à la fenêtre, à temps pour voir l’automobile disparaître dans le garage. Il sera vite là pensant que j’attends avec impatience. Aujourd’hui il doit me confier ce secret qu’il évoque parfois. Cela doit l’être, il m’en parle souvent en se demandant si je suis digne de son aveu.
Si…
Il ignore qu’observer est une de mes qualités, Il a déjà évoqué sa passion, ce qu’elle représente, combien chaque nouvelle pièce est une victoire sur la mort, que sans cette ambition son existence serait vide. À mes questions il disait attendre d’être sûr de moi et de mes aptitudes à l’accompagner dans ses recherches.
Je supporte difficilement la frustration, c’est un défaut je sais, mais il fallait bien que j’en aie un.
Au moins !
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- Tu comprends, c’est tellement important.
J’approuve.
- C’est bien, bien… Il est des secrets dangereux à divulguer.
J’opine. Un secret ne s’avoue à personne, la preuve : le mien !
- Parfait ! Nous avons longuement discuté, tu peux partager ce Mystère. Viens avec moi.
Je le suis.
- Astucieux d’avoir placé l’accès au sous-sol au premier étage ? Une idée à moi, personne n’y songerait.
Voire, n’ai-je pas évoqué déjà mes qualités d’observation, je peux rajouter l’obstination et l’intuition.
- C’est là !
La porte s’ouvre sans bruit, il me précède dans une pénombre rougeâtre.
- Elles sont autour de nous…
Il pose le coffret sur le sol, l’ouvre et, doucement, tendrement, en sort un bocal de verre épais emplie d’une solution à base de formol.
- La quarante-deuxième, la première remonte à plus de trente ans, j’ai commencé au sortir de l’adolescence… C’était facile, plus que de nos jours où les enfants se ressemblent toutes !
Mes yeux s’adaptant à la lumière, je distingue les étagères et les dizaines de têtes qui nous observent de leurs yeux sans paupières.
- Chacune a, est, une histoire, chacune signe un souvenir, une page de ma vie. Je descends souvent ici la nuit (Je sais, je sais) pour les regarder, leur parler, les écouter même, à l’époque chacune dut me maudire mais par moi elles accèdent à l’éternité.
- Tu as raison.
- Je suis heureux que tu puisse partager cela avec moi.
Je souris en m’approchant de lui, en me blottissant dans ses bras. Bien sûr que je comprends.
Il sursaute à peine quand la seringue s’enfonce dans son cou, le poison paralyse sur-le-champ mais provoque la mort après plusieurs heures d’agonie.
Ma caméra n’en ratera rien.
Chacun sa collection n’est-ce pas ?