Baptiste Boryszka – Lemieux Éditeur – 2017
John, assis sur un rocher atteint avec difficulté, s'essayait à la réflexion devant une mer au soleil couchant de novembre.

Imaginant que cet endroit et cette position l'aideraient. Le froid remontant de la pierre le saisit, il avait mal au genou... Sa volonté étant moins forte que la chair il dut quitter cette partie de la digue d'Amager-Strand pour rentrer à Copenhague. Faute de métro il opta pour la marche et en 90 minutes retrouva son appartement de Vesterbro, au cœur de la vieille ville. Un quartier dépeuplé mais riche du passé. Avant de monter chez lui il puisa de l'eau au puits partagé avec ses deux voisins.
En guise de repas il mit à cuire dans la cheminée une betterave dans une casserole remplie d'eau. Le légume était assez gros pour être partagé avec ses voisins. Chaque soir ils dinaient ensemble chez l'un ou l'autre à tour de rôle.
Lotte travaille dans le garage hérité de son père, avec Thor, ouvrier depuis longtemps et qui avait connu la jeune femme encore enfant. Ensemble ils faisaient vivre l'entreprise, un duo complémentaire à l'instar du poisson clown et de l'anémone de mer. À 18 h le garage ferme, Thor s'en va, Lotte fait le tour de l'atelier, remarque une batterie oubliée par un client, veut la ranger au coffre. Ce faisait elle découvrit à l'intérieur du bloc d'acier un passeport chinois dont elle s'empara. Chez elle, au-dessus de John, elle étudia sa trouvaille avant de la ranger dans son propre coffre, à la suite de quoi elle prépara le repas du soir : une citrouille.
10 ans plus tôt les moustiques avaient profité d'un printemps caniculaire, John et Lotte se rencontrèrent fortuitement, quand le second renversa la première en voulant éviter un autre activiste avant qu'arrive la police. John aimait la littérature, Lotte était anticléricale et le démontra en débitant un argumentaire sur les méfaits de l'Église sur la société. Elle montait un nouveau groupe se prétendant ''féministe'' et plus ''anticlérical'', John y adhéra. Ses études se terminant, le premier devint professeur, la seconde resta dans son garage, les deux emménagèrent dans le même immeuble.

Mark était représentant syndical dans le bâtiment. Entendant un contremaître gueuler il se sentit obligé d'intervenir. Comme il s'y attendait c'était bien le vieux Jørgen qui se faisait houspiller. Il était bien trop vieux pour ce genre de boulot mais qu'aurait-il fait d'autre pour vivre ? Mark était également membre du parti laïc œuvrant pour que les acquis sociaux du siècle précédent soient plus que des mots. Il était le troisième voisin.
Décembre arrivait, le premier samedi était l'occasion d'une fête se prolongeant invariablement en gueule-de-bois le lendemain matin. Se retrouvaient les amis et collègues de nos triplette. La nuit avançant le nombre de fêtards se réduisait à une dizaine. John porta le dernier toast !

Lui venait d'une famille de classe moyenne, à voir ses parents il avait décidé qu'il ne voulait pas ressembler à son père, avoir une épouse qui ressemblerait à sa mère, et encore moins vivre dans un pavillon de banlieue. Le weekend il fréquentait des bars faussement clandestins du vieux centre où chacun pouvait parler librement, c'est-à-dire feindre d'entendre ce que l'autre disait pour en faire autant quand son tour viendrait. Son établissement préféré était le Café Krilo. Il y fit la connaissance de Mark, le vit régulièrement, sauf durant de graves troubles partant d'une querelle sur les congés payés qui dégénéra en affrontement sanglants durant lesquels le père de Mark perdit la vie. Quand John partit de chez lui et n'eut plus que de faibles moyens de subsistance, c'est Mark qui l'aida à passer cette période difficile. Quand les combats cessèrent le syndicat dut vendre ses propriétés pour se renflouer, dont l'immeuble qui abritait le Café Krilo. Mark et John rachetèrent, avec l'aide des parents de ce dernier, et la participation de Lotte. Le café avait été ravagé mais les étages étaient habitables.
L'installation eut lieu un samedi de décembre, jour qui fut célébré annuellement avec des amis et des bouteilles.
Le questionnement de John n'est pas résolu pour autant. Comment continuer sa relation adultérine avec le directeur de l'université ?
Il était temps de rouvrir le Café Krilo ! Mais où est Lotte ?
En cette fin de vingt-et-unième siècle le Danemark, à l'image de l'Europe, connaît une grande régression socioculturelle et politique. Sous les assauts de l'église et de groupes, minoritaires, d'extrême-droite le pays, le continent, s'est replié sur lui-même. Plutôt que de combattre ceux qui le pouvaient émigrèrent, traversant des frontières fermées dans l'autre sens, laissant derrière eux un champ de ruines rappelant les heures sombres des grandes crises du siècle précédent.
Pour certains le danger vient de l'ouverture des frontières aux flots de fuyards quittant guerre et misère, BB est de l'avis contraire, dessinant un royaume ayant cédé aux sirènes toxiques du repli sur soi et des ''valeurs'' anciennes au détriment de celles qu'il juge meilleures, intégrant ici ou là quelques divinités nordiques qui n'en demandaient pas tant. Les personnages sont sympathiques et caricaturaux, groupe d'archétypes convenus, fils de bourgeois en rébellion ou ouvrier fier de l'être. Le résultat est pourtant agréable à lire par la fluidité de l'écriture et en le prenant comme une parodie.
Impossible d'éviter de désigner le ''mal'', le costume est toujours le même, c'est le nom donné au bouc qui change.