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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 07:37
Promettez... (4)  

                                               05

Quelques centaines de phrases pour dire ce que je comprends à peine. Je… Jeu… L’inspiration m’inquiète, que veut-elle me faire découvrir ? Ces mots sont fiction malgré une émotion aussi intense que celle offerte par le réel.

Pas vraiment un roman. J’anticipai la rencontre d'un auteur et l’incarnation de sa démence. Cela serait-il possible hors du réel ? je désirais entrer dans ce texte comme en cellule. Les pages sont aussi blanches que le rembourrage d’une chambre d’asile.

Cocon, tissant peur et folie pour me protéger du dehors d’où vient le pire. Je me sais enfermé, le ressens si fort que les mots me le disent. Quand mes doigts courent sur le clavier l’inconscient parle. Écrivant manuellement je ne saurais me surprendre comme je le fais sur ma vieille machine mécanique aux touches si molles qu’il me faut taper comme un sourd, ressortant d’une rencontre avec elle plus épuisé qu’après un rendez-vous galant.

Je préfère pourtant les premiers !

Rendez-vous est pris pour un futur texte, peut-être en saurais-je plus alors. Si prochain conte il y a. Je m’interroge sur l’utilité de continuer, sur mon besoin de presser le temps pour en faire couler le jus noir me servant d’encre.

Je regarde ce texte me décrivant en train d’écrire, lisant en même temps. La boucle est bouclée, le miroir devant le miroir renvoie le vide au cœur duquel je me situe.

Ni amour ni folie, ni mort ni peur… De l’encre, du temps jeté sur le papier.

Le cocon se révèle linceul. Des milliers de pages pour un tombeau, pas mal.

Si seulement je savais que mettre le point final à mon œuvre serait une délivrance !

                                              * * *

Si les mots avaient le pouvoir que je leur prête ! Je les fréquente depuis trop longtemps pour oublier qu’ils sont le déguisement de l’absence. La solitude est l’unique compagne que je supporte plus de quarante huit heures. Elle meuble ce décor, extension de moi-même, ma véritable cage, plus que n’importe quelle création mentale.

Écrire combat le froid, la chaleur m’envahit, je puise en moi une énergie inaccessible en d’autres circonstances au point que je me demande d’où elle vient.

J’imagine la vie au dehors, sans abri cherchant un havre pour la nuit avant de recommencer le lendemain. Supporterais-je une telle existence ? Me réduire aux besoins basiques serait-il salutaire, soporifique pour mes pensées. Étrange instinct nous poussant à vouloir vivre un jour de plus, encore un, de poursuivre ce chemin vers nulle part. Quoi que je puisse écrire par ailleurs c’est œuvre d’imagination.

L’hiver est un prédateur efficace et un complice. Quand il vide les rues je me promène seul ayant la ville pour moi. Avec lui en héraut j’imagine le monde devenu mien.

Je suis adapté à mes conditions de vie. Elles sont supportables en regard de ce qu’elles pourraient être ailleurs. Je me passe de vivre dans une serre alors que le gel frappe aux carreaux.

L’environnement fait tant partie de moi que le décrire serait difficile. Je ne le vois plus, je n’y suis pas perturbé par des pensées parasites. Je suis bien ici, je me le dis, le répète. Pour y croire dirait une mauvaise langue, elle n’aurait pas tort. Reclus, à distance d’autrui, même des voisins. M’enfermer se fit spontanément, je ne l’ai pas voulu, les circonstances, mon désir d'éloigner du troupeau et ses conventions, je refusais les contraintes, je m’en suis donné d’autres. Je me réconforte en les pensant miennes. Pourquoi ces questions, pourquoi écrire encore comme si une réponse existait quelque part que je puisse découvrir en ouvrant le robinet de mon subconscient, à moins que ce ne soit l’inconscient, un coup l’un, un coup l’autre, eau bouillante, eau glacée, réunies pour voir. L’équilibre entre isolement et engloutissement est fragile. Je viens de l’écrire : Une foi me tient, insinuant que ces années dans ces conditions ne furent pas inutiles, ce serait trop triste. Je manque d’une sœur Anne. Équilibre dépendant de mes phrases. Étrange à dire mais l’énergie qu’elles me coûtent me nourrit par ailleurs, sans elle je resterais les yeux dans le vague, insouciant de moi-même, de ma survie, mourant ainsi, bêtement, me momifiant, continuant à guetter la fin des temps. Ai-je lu une histoire de ce genre ou l’ai-je écrite un jour, ou une nuit.

L’imagination et la lucidité m’amènent à considérer ma situation, aussi confiant qu’un œuf entre les mâchoires d’un étau. Situation stressante ! Si c'était une balle les mâchoires se desserrant elle tomberait, rebondissant éternellement.

Broyé, cassé, chutant sans fin, l’avenir se goinfre de risques.

J’aime ça.

Équidistant de deux mondes sans que je sache lequel est normal, lequel est le bon, le mien, s’il y en a un ; le pire, pourvoyeur d’illusions disparaissant aussi vite qu’elles naissent de mon imagination. J’ai envie de les connaître, je tends les bras et serre contre moi un souffle glacé empli de rires moqueurs dont je connais la provenance.

La nuit m’interpelle de plus en plus souvent. Est-ce le décor qui me rejette ou moi qui ai du mal à le supporter comme s’il menaçait de m’écraser. Je me vois meuble parmi les autres, la même couleur, raidi par la mort, momie ou près de le devenir, hésitant entre la satisfaction et l’effroi.

Enfant je vivais déjà ici, me cachant dans la penderie devenue mon bureau. Je dus m’y plaire, seul dans l’obscurité, pour y revenir. Je vérifie le pouvoir du verbe retirant de l’oubli un souvenir s’y trouvant depuis longtemps.

Sortir de ce placard, m’éloigner de ce bureau d’écolier donné par un oncle mort. Envie d’en faire du petit bois pour me débarrasser d’un boulet dont je connais la nature. Sur ce bureau trône une machine, elle me regarde, m’attend. Elle n’est pas vivante mais porte la force que je lui abandonne. L’instrument par lequel je transforme ma vie en traces noires. Pourquoi accroître mon œuvre quand le mieux serait de me pencher sur ce que je fis déjà. De quoi nourrir un ver pendant cinq minutes, au plus ! Tant de matière ne peut receler que du vide. Je suis plus dans ces pages que dans la réalité, plus sur le papier que dans n’importe quel regard, y compris le mien quand il s’aventure dans un miroir.

Combien d’années entre ces murs ? Combien damné ! Antre, ces murs ? Cette pièce est un caveau ! Mourir là, comme si le petit garçon qui s’y cachait n’avait pu s’en échapper, son âme prise dans un piège dont seul son corps avait pu s’extraire.

Je ne suis pas mort, c’est à mes propres yeux que je suis un fantôme. Je tente de m’oublier, redoutant le contraire.

Sortir, prendre l’air. Rituel bien au point. J’aime les habitudes lourdes. Je me demande si mon esprit habite ce corps, si l’un a besoin de l’autre pour fonctionner ?

M’habiller, tenue banale, camouflage.

Traverser l’appartement, ouvrir doucement la porte donnant sur le palier, refermer sans bruit, donner deux tours de clefs. L’immeuble inhabité je me comporterais encore ainsi. Je ne crains pas les cambrioleurs, ils seraient déçus de trouver des vieux meubles impossibles à passer par l’escalier depuis qu’un ascenseur y fut installé.

Neuf marches pour atteindre le palier intermédiaire, la fenêtre donne sur une cour étroite, sinistre, un muret surmonté d’une grille aux dents oxydées la sépare en deux. Enfant je l’escaladai pour sortir par l’autre côté. Maintenant c’est interdit, des serrures, des digicodes partout. Les cages sont fermées de l’intérieur.

Treize marches, le hall, quelques pas, une porte vitrée, une autre en fer forgé, si lourde qu’un temps j’eus peine à la pousser. Je la retiens, le pêne claque dans sa gâche. La rue m’accueille en silence.

Je suis attristé, le froid est moins vif qu’annoncé, l’air est presque doux. D’ordinaire cette portion de rue est battue par le vent longeant la montagne. Tant pis pour cette fois, mais que cela ne se reproduise pas à l’avenir, merci !

La rumeur de la ville m’indiffère.

Où vais-je ? N’importe où, nulle part ! D’un mouvement de tête je parcours les façades, combien de vies, de vides derrière ! Prisons pour mammifères cherchant l’abri le plus sûr.

Pourquoi lutter contre le courant qui m’attire ? Renoncer serait si facile.

Combien d’existences n’intéressant pas même ceux qui les subissent ? Combien, cette nuit, vont-ils passer l’arme à gauche sans noter de différence, sans que près d’eux l’on constate leur absence ?

Dernière marche, le trottoir, direction la place, sur la gauche. Quelques pas et la nouvelle perspective me permet de découvrir une fenêtre allumée. La tenture est une paupière trop fine pour dissimuler la lumière d’un plafonnier. Un individu préférant la nuit ou trop souffrant pour trouver un sommeil réparateur.

A gauche l’avenue bordée d’arbres. Perspective captivante que ces branches tentant de griffer le ciel.

La nuit perd un sang que peu goûtent.

Le silence m’escorte, me remettant en mémoire un rêve éveillé. Même décor, même circonstance mais nulle rumeur ne me parvient plus. Silence palpable de tant d’omniprésence. Aucune silhouette, pas une lumière. Je me sens seul et me sais, enfin, le dernier humain sur Terre. Sur le moment la sensation me terrorise, bien vite je l’apprécie. Le temps figé, l’éternité s’ouvre devant moi. Ce songe se réalisant l’angoisse me submergerait, pas tant pour la solitude que pour l’évidence que la mort aussi pourrait m’avoir oublié.

Le pire cauchemar ? Un rêve réalisé !

Je déambule alors que me reviennent ces paroles de Nietzsche : "Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose". Un esprit assis se sclérose, étouffe.

La réalité est un compromis, il me plaît de la concevoir autrement, de savoir que c’est imaginaire et le restera.

Il en faudrait peu pour que je crois le miracle réalisé tant les autres sont transparents. Je ne leur en voudrait pas qu'ils me voient ainsi. Nous existons sur deux mondes se frôlant sans s'imbriquer. Nous apercevant si fugacement que nous pensons avoir rêvé.

Je fuis les autres pour m’éviter.

Est-ce la nuit qui est faite pour moi ou l’inverse ? Dans le silence et l’isolement mes illusions gagnent en véracité. Sirènes monstrueuses ou amicales ?

L’un n’excluant pas l’autre !

J’aimerais être emporté, jeté quelque part, les yeux clos je trouverais le repos.

Le temps de le croire.

Ensuite…

Sûr de cela j’aurais cédé à la tentation. Il y a quarante jours que j’erre dans ce désert.

Des gens sortent d’une allée devant moi, la soirée s’est prolongée un peu tard. Je les comprends, il est bon de se défouler, d’oublier les contraintes. De n’avoir que celles que l’on s’impose ne facilite rien.

Partager une mangeoire est convivial mais la vie est-elle dans des mâchoires s’agitant sur le même rythme ?

Le dépit dicte mes paroles, parfois je voudrais… J’aurais envie... Le pont-levis est relevé, les douves grouillent de vies antipathiques. Périlleux de frapper à ma porte, les démarcheurs les plus obstinés s’y sont cassés les dents. Je me connais, prêt à tout vouloir sachant ne rien pouvoir. Tout ! Terme ironique tant son contraire est ma définition la plus fiable. J’en rirais si mes dents n’étaient serrées pour m’empêcher de hurler. Mon cri résonnerait dans les rues, toquerait à chaque fenêtre, s’insinuerait dans tous les appartements, frapperait à des milliers d’oreilles, violant les esprits dans le fol espoir de les réveiller. Tant que dure la nuit je peux espérer dormir. Je geindrai dans ma cage, entre mes murs, eux seuls m’entendront. J’imagine leur sourire alors qu’à genoux j’implorerais je ne sais qui, espérant… je ne sais quoi.

Crier sur le papier à l’avantage d’être inaudible. La rage se diffuse, l’encre absorbe les secrets. Que se referment ces pages et nul regard n’en sera troublé. M’exprimer pour modeler ma peur, façonner ma fureur, les contenir, les étouffant avant de les noyer.

Mon œuvre est à mon image…

Entre deux mondes… Ni mort, ni vivant, surtout pas l’un et l’autre à la fois. Les morts ne savent plus rêver, les vivants pas encore.

Est-ce dans ces rues que je trouverais la réponse ou sur les chemins qu’arpente mon imagination ? Le temps ronge tout, il m’absorbe lentement, presque trop à mon goût.

A la vérité je ne suis pas aussi seul que je le proclame. Près de moi se trouve ma complice, celle que seule l’obscurité totale anéantit. Piégée au sol, enfant de la lumière comme je le suis des ténèbres. De nous deux lequel est vrai, lequel projection ? Enchaînée à mon bon vouloir elle ne peut m’échapper. Effet amusant de la perspective elle s’étire vers le caniveau. A-t-elle appris cela seule ?

Merveille de l’instinct !

Existe-t-il quelque part une aire où les ombres se retrouveraient entre elles, s’amusant de se reconnaître, elles qui savent tout de nous sans moyen de rien dire. Est-ce le monde entier qui leur tient lieu de crèche quand apparaît la lumière ?

Facile de s’approcher de regarder la mienne s’engloutir dans la bouche d’égout pour un baiser du condamné ne manquant pas de saveur. Un dernier sourire, me laisser emporter parmi les ordures. Enfin chez moi ! N’est-ce pas drôle ?

Mon rire est douloureux, si peu naturel, emprisonné il n’ose s’échapper. Rictus, bouche déformée appelant de l’air comme celle au ras du sol. Suis-je vivant de pouvoir me moquer encore de moi, de ma situation ? Humour à l’arrière-goût de lâcheté. Je supporte mon sort, évitant d’en désirer un autre, supposant qu’il serait pire.

Ou pire que pire : meilleur !

Elle singe mes gestes. Qu’un jour l’esprit projette une ombre et… Mais il le fait, ou presque. Il la sème et l’observe se propager en une mer en laquelle il espère se perdre.

L’ombre voile le réel d’un pourpre que la haine conserve brillant.

Elle me suit depuis toujours. Née avec moi elle ouvrit la bouche quand je criai, maintenant j’entends le hurlement qu’elle poussât et voudrais le faire cesser. Les flammes dévorant mon cadavre la feront danser sur les parois réfractaires, je la vois cherchant une issue. Nous nous comprendrons trop tard. Cela ne saurait tarder.

Qu’elle parle, me dise qui je suis. Mais ces termes sont miens et mes rêves emplissent un cimetière entier. Témoin, elle ne peut rien pour, ou contre moi.

Les mots disent, portrait ressemblant, je me reconnais ; n’y manque que la vie, fille de la nuit, du moins la mienne. Elle n’est pas ce génie surgissant d’une lampe magique pour m’octroyer l’énergie que je sais receler mais pas employer. Par crainte qu’elle me détruise dis-je hypocritement, par lâcheté et incapacité dit la vérité à laquelle je n’ai rien demandé.

Et si j’avais raison d’avoir peur ?

Mais pour qui !

Si j’étais un génie qui me ferait sortir de ma lampe, quelle Aladine pour me sortir de ma torpeur noyée de rêves m’emportant vers nulle part ?

Ai-je pour ambition d’être spectateur de ma déchéance, sourire en coin, pensant "si j’avais voulu…", feignant une responsabilité subie ? Vieux j’ânonnerais ces litanies dont j’aurais perdu le sens, pour marquer le temps jusqu’à ce que le silence m’emporte.

Avec des si on coupe du bois disait-on dans ma jeunesse, le bûcher de mes illusions est prêt. Pour l’allumer je dispose d’une ample réserve de papier, l’encre le rend plus inflammable. L’échec rassure, il me permet de tuer le temps faute de le faire de soi.

Si j’étais heureux ainsi !

L’aube déchirant les ténèbres, les yeux obstinément clos je la refuserais, je récolte la vie est que je sème. Qui s’aime récolte l’aspect rance qu’il mérite. Aucune recherche cette nuit, j’attends d’être trouvé, saisi, emporté.

Rien ! Nul ne viendra. A trop observer l’obscurité elle sera seule à m’accueillir.

Oreilles bouchées j’entendrais mieux.

Combien de vies circulèrent-elles ici, d’existences normales ignorant que la nuit tendait ses bras glacés au terme de leur route.

Ma première histoire exprimait cette recherche d’un homme dans une ville déserte. Désireux de comprendre, y parvenant en fin de texte. Un bistrot, des consommateurs qui ne l’entendent pas, au fond, près du bar, une grande porte noire…

L'apercevoir fut suffisant.

Je la cherche encore !

L’encre est insuffisante pour la dessiner mais je la sais accessible pour qui souhaite aller au-delà.

Mourir est grave un moment et puis…


Pensées dans le vague, je sais. Je soliloque. Lignes plongeant dans l’imaginaire, curiosité en hameçon. Tant d’histoires rôdent, vient celle qui veut sans avoir jamais le pouvoir de m'attirer hors d'un quotidien insupportable. Un tas de feuilles subsiste, un squelette auquel seront attachées quelques lambeaux de vie. Ce n’est pas une bibliothèque mais un ossuaire.

Je pensais qu’un récit dépendait de son auteur. Ma machine est fidèle mais elle rend ce que je lui confie.

Qu'apporte le réel ? Suis-je plus libre que je le pense, autant que je le redoute ?

Curieux sentier aboutissant dans un placard, devant un clavier. Voie de papier, un pas pour un conte. Me retournant je m’effraierai du chemin parcouru en tant d’années. Physiquement je n’ai pas bougé et cependant je me suis déplacé sans m’en rendre compte. Pour me perdre ou me trouver, si l’un est différent de l’autre… Je feins de regretter n’être pas mon ombre pour m’effacer sitôt l’extinction de la lumière, au contraire, dans la nuit je me retrouve. C’est en et par elle, que je trouverai la voie de la lumière. Rêve d’obscurité emplissant l’univers, incarnant la totalité de ce qui est, par elle j’approcherai le néant.

Partenaire ou adversaire ? Est-ce lui qui s’amuse de moi comme un marionnettiste avec son pantin quand il le manipule pour son seul divertissement ? Être de chiffon ou de chair, plein de son ou de sang, errant en quête d’une âme qu’il sent inaccessible.

Quels fils se tendant me font toucher un arbre, rugosité de son écorce ; caresser une voiture ? Le froid de sa peau de métal prouve-t-il la matérialité du monde ?

J’imagine un noctambule, un besoin pressant le fait se lever, il passe près d’une fenêtre, jette un regard machinal et me voit. Imaginerait-il ma motivation lui qui ne doute pas d’être concret.

Je le vois hocher la tête, songeant aux méfaits de l’alcool sur un être encore jeune. Il ne sait rien des ravages de la connerie.

Avancer encore, les pensées s’entrechoquent, je suis au spectacle, un feu d’artifice griffant la nuit de la banalité.

Une voiture de police passe lentement, sans tourner la tête je sens le regard des policiers, ils ne viendront pas me contrôler, dommage, l’expérience m’eut apporté un intermède bien venu.

Une séquence d'animation me revient. Un personnage court vers le vide, au-dessus il s’arrête, regarde le spectateur, puis, baissant la tête constate la précarité de sa situation, avant de tomber d’un seul coup pour laisser dans le sol, tout en bas, l’empreinte de son corps les bras en croix. J’observe le ciel en niant le vide sur lequel j’avance, dessinant un pont verbal pour avancer. Le gouffre m’attire, me promet cette paix à laquelle j’aspire, havre où je trouverais le repos, les yeux clos, absent de moi-même.

L’autre berge du ravin est inaccessible. Pas moyen de reculer, reste la chute, j’en fis jadis sur la tête. Jouant sur la table de la cuisine, insouciant du bord, le dépassant, perdant l’équilibre… Les seules larmes qui coulent sur mon visage sont de sang, m'en reste une cicatrice au milieu du front, oeil attendant de s'ouvrir.

S’il ne l’est déjà, sur l’intérieur.

Deux fois à gauche, retour vers le point de départ. Ouvrir ma porte comme un voleur, essayant de passer inaperçu à mes propres yeux. Un petit déjeuner avant de me coucher. Maintenir le décalage, refuser de choir dans le moule de la normalité.

Au loin je distingue le muret blanc tranchant l’horizon comme s’il coupait le temps. Parapet protégeant de la rivière quelques mètres plus bas. Enfant je grimpais dessus, bras écartés pour maintenir mon équilibre. Je n’essaierais plus. J’ai envie de retrouver cet endroit de ma jeunesse. Les souvenirs sont un poison insidieux agissant avec retard. Si j’avais mieux à retrouver qu’une antique machine, que des phrases remâchées cent fois… Mon caractère m’interdit de supporter quelqu’un plusieurs jours de suite. Je ne désire pas vraiment m’oublier car avec l’autre je suis l’autre, étant moi-même seul. Quelques visages surnagent, des corps, d’agréables sensations, parfois si fortes qu’elles me laissèrent tétanisé, cherchant la réalité, tête prise dans l’oubli que je cherchais mais que je voulus domestiquer au point de le vaincre sans me détruire. Drogue aux effets invisibles, plus destructrice qu'une autre. Sur le mur, face à moi, des traces de sang évoquent des souvenirs que je retrouve parfois, en eux j'espère retrouver ma force.

L’encrier est vide, croyant le remplir c’est moi que j’ai épuisé. Le temps les effacera.

Ai-je aimé vraiment ? En suis-je capable ? Tout à l’heure, dans un dernier texte je cherchais à éprouver ce sentiment en inventant un personnage venant vers moi sans s’incruster dans la réalité, m’attirant… Je sais ce que je voulais, croire en lui pour trouver un asile où nous existerions ensemble.

Est-ce par incapacité à aimer ou impossibilité à devenir fou ? La folie est une partenaire agréable, dans les premières étreintes… Mais elle vient si elle veut, l’appeler est rarement efficace.

Le quai n’a pas changé, ces endroits où je posais les pieds il y a longtemps. L’enfant qui regardait couler la rivière n’imaginait pas que longtemps après il repasserait au même endroit. Interrogé sur son avenir il aurait parlé famille, voiture, enfant, maison… Pris dans la mythologie, sociale, il eut cédé aux contraintes culturelles.

Pourquoi suis-je autre maintenant, pourquoi ?

Un chemin de traverse s’est présenté, m’éloignant si lentement de mes semblables que je ne m’en rendis pas compte, et eux, je ne sais pas. Nous nous évitions. Sente caillouteuse, riche de sensations et d’épreuves enrichissantes. Enfant je m’y suis engagé, au point où je suis plus question de reculer. Le vide nous attend.

Je connais le jardin public de l’autre côté de la rivière, trop pour y retourner. J’effleure les pierres, aucune réponse, leur mutisme est une confirmation. Le théâtre est proche, j’y suis allé quelque fois, me mêlant à la foule, l’observant elle plus que le spectacle sur la scène. Si loin l’un de l’autre, à chaque extrémité du réel.

L’enfant prenant cette route n’avait que le rêve pour se nourrir.

Quelques pas encore, le plus vieux pont de la ville, suspendu, interdit depuis longtemps à la circulation automobile. Le tout premier, en bois, avait été édifié à quelques mètres.

Le vent agite les câbles, chant spectral, union des voix de ceux qui prirent ce passage depuis des millénaires. Dans le futur quelqu’un, ici, se posera les mêmes questions. Il pensera à moi, imaginera ma silhouette floue comme un doute. Une ombre parmi les autres, comme j'en suis une pour mes prédécesseurs.

Est-ce moi qui me penche sur le parapet où l’enfant que je fus ? Est-ce lui qui ose, enfin, après trois décennies, après avoir chercher par le verbe une sortie, regarder cette porte noire ?

Hésiter, main sur le loquet, comme un gamin désireux de visiter une chambre interdite depuis toujours, sachant que la mort l’attend. Comme dans la mienne… Ce ne fut pas un hasard, si plus tard, je la peignis couleur de nuit. Le battant s'entrouvre.

Le froid est vif ici, le vent acéré, il court sur l'eau glacée mieux que sur terre. Quelques secondes, le temps d’un regret ou d’une satisfaction. Comment savoir sinon en allant voir.

Aller simple, c’est moins cher.

Les rochers m’attendent, crocs de pierre d’un monstre attendant le sacrifice qui le réveillera, alors, cessant de rêver il engloutira l’univers. Mon univers !

Piège d’écume, tourbillon capable de me briser. Éole hurle ses encouragements dans mes oreilles, pour me réveiller ou m’inciter à sauter. S'il y a une différence ?

Reculer ? Je reviendrais, empli du remord d’avoir laissé filer ma chance. La porte attend ma main pour s’ouvrir. Un petit effort, basculer vers l’avant. Mon poids fera l’affaire, je glisserais dans la nuit avec un bruit discret que personne n’entendrait

Un linceul glacé se refermerait sur moi. Enfin !

Mon corps gonflé les poissons feraient bombance. Emporté vers la mer, retour à la source de la vie. Disloqué mon squelette éparpillerait ses souvenirs.

Amusante perspective, attirance effrayante sans que je trouve en moi la force de choisir. J’aurais dû boire un peu pour m’égarer. Non ! Je veux profiter de ce moment, le vivre au ralenti, que chaque battement de mon cœur raconte une histoire, qu’enfin je sache qui je suis. Quand l’équilibre sera rompu, je me trouverai.

Je nage mal. La mort envahira mes poumons, regarder le ciel, disparaître les yeux ouverts, plonger dans mes rêves, abandonnant au temps un mausolée de papier.

Je peux imaginer un succès posthume, peut-être suis-je l’obstacle majeur à la réussite de mon œuvre. Naître après ma mort serait digne de moi.

La lutte est inégale, je ne peux que gagner.

Glisser, oublier ce qui aurait pu, dû ; admettre que ma vie mérite de s’estomper. Mon corps se noyant dans le réel mon esprit irait à la rencontre du néant.

Un dernier sourire, pied de nez à la vie, à l’avenir. N’ai-je pas trouvé dans ma boîte aux lettres le courrier d’un éditeur. Réponse négative bien sûr. Bien sûr…

Partir sur une question rendra le voyage plus intéressant.

Engagé au-dessus de la rambarde, me pencher, quitter le sol, la gravité fera le reste.

L’acier froid me griffe les paumes, j’oscille entre deux mondes, un souffle, respirer le réel pour la dernière fois, ensuite, promis, je…


Une main se pose sur mon bras…


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