Sir,
Vous m'en voudrez pas de vous appeler ainsi, je sais que le nom sous lequel vous êtes connu n'est pas le bon, forfanterie de journaliste ! Moi je vous ai connu, brièvement il est vrai mais d'une façon... intime, vous comprenez pourquoi je dis cela.
Sur le moment je vous ai pris pour un micheton, dans l'obscurité faut dire que c'est pas facile de savoir à qui on a affaire et puis le quartier ne laissait pas penser que vous vous adressiez à moi pour autre chose que pour une passe rapide histoire de vous soulager, vous savez je comprenais, une femme honnête ne fait pas certaines choses alors il en faut de malhonnêtes pour les supporter. Mes propos peuvent vous choquer, avec le temps je suppose pourtant que l'esprit de l'époque a changé, quoi que, en y réfléchissant rien ne change jamais que le costume, celui qui le porte fait semblant d'apprécier le nouveau mais c'est le plus ancien qui lui va le mieux, dans lequel il est plus à l'aise.
Ne pensez pas que je veuille vous excuser, pas question, et je suis certaine que vous n'en avez rien à faire, j'ai seulement l'opportunité de vous faire part de quelques réflexions et états d'âme, encore que je puisse douter que vous ayez jamais l'opportunité de les lire.
Qui sait, parfois le manège du temps amène à d'improbables rencontres, un peu comme la nôtre.
Mais je me suis égarée, mon manque d'éducation probable. J'évoquais notre premier rencontre, la seule, ma confusion, surtout quand vous m'avez entraîné dans un coin sombre, pour moi c'était la routine, j'étais prête à remonter ma jupe, ou à faire ce que vous vouliez, un de plus ou de moins, vous ne pouviez rien me demander que je n'ai fait cent fois et avec des gentlemen à l'apparence si chic qu'on les aurait cru incapables même de penser à certaines choses. Mais les apparences sont trompeuses et qui s'en soucie trop cache quelque chose de bien différent, de vraiment honteux. Je peux supposer que c'est votre cas maintenant que je sais quel fantasme était le vôtre. Je ne peux imaginer sa cause, depuis combien de temps il vous hantait, le hasard me mit sur votre route au moment où les conditions étaient remplies afin que vous passiez à l'acte.
Sur le moment j'ai pas compris, l'obscurité, et puis le verre de piquette que j'avais dans le nez, fallait bien que je supporte n'est-ce pas ? C'était ma façon de faire pour vivre un jour de plus, gagner de quoi aller à l'hôtel plutôt que dans une salle commune dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle était plus que sale et pire que commune.
Ce jour... Si j'avais su qu'il serait le dernier... Mais je ne sais pas, maintenant il est facile de supposer mais sur ce qui n'est pas arrivé, simple de jacter pour ne rien dire. Je pourrais parler de ce moment unique dont j'aurais pu savourer chaque seconde puisque par lui s'est ouvert un accès à l'immortalité dont, pour parler franchement, je me serais passé. C'est facétie d'écrivain de vouloir me faire penser cela, du reste penser ne fus jamais dans mes moyens et quand je dus m'y résoudre ce fut pour prendre la mauvaise décision, cela pour aboutir dans cette ruelle, avec vous.
Mais je m'égare une fois encore, je disais quoi déjà ? Oui, quand vous m'avez frappé. Ça n'a pas été douloureux tout de suite, il a fallu une seconde, vos autres coups... J'ai perdu conscience, ce qu'ensuite vous avez fait de moi appartient à l'histoire et c'est la raison de ce courrier, je voulais vous remercier, oui, vous remercier puisque grâce à vous la prostitué quelconque que j'étais accéda à la postérité.
N'est-ce pas ironique que mon nom soit connu, ainsi que ceux de mes consœurs en infortune, alors que de vous l'on ne connaît qu'un pseudo que vous n'avez pas choisi, et une silhouette différente de la vôtre, je suis bien placée pour le savoir. Il faudrait une autre intelligence que la mienne pour comprendre pourquoi est-ce telle ou telle apparence qui est retenue alors que la réalité n'y trouve pas son compte ? Je suppose la nature humaine préfère les images simples, comme des contes pour enfant. Vous êtes une espèce d'ogre comme il y en avait dans les histoires que l'on me racontait gamine, j'ignorais alors que le livre refermé je me retrouverais à l'intérieur et qu'il en existait pour adultes.
Puisque je peux vous écrire peut-être me lirez-vous. Qui sait ce qui nous attend, je sais que vos actes répondaient à un besoin incontrôlable, maintenant je peux espérer que vous avez trouvé la paix, de nous deux je crois que le plus à plaindre c'est vous. Ma vie n'aura été que misère mais jamais, j'en suis certaine, elle ne connût les tourments de la vôtre.
Je me souviens mal des leçons de religion que je reçus, si ce fut le cas, je ne ressens pas de haine et cela me suffit, est-ce la clé du Paradis...
Quoi qu'il en soit un jour vous la trouverez aussi, d'ici-là...
Votre dévouée
"Polly"

