Je rentrai chez moi le soir en regardant derrière moi, attentif au moindre bruit bizarre, un grognement, un aboiement. Il n'y eut rien jusqu'à ce que je referme la porte derrière moi. Je me croyais en sécurité.
Vous aurez compris que ce n'était pas le cas, en le lisant on devine aisément la suite des événements mais en le vivant, pris dans l'émotion et les circonstances il est malaisé de garder sa lucidité, d'autant que cette qualité ne fut jamais développée chez moi.
Il était là, couché au milieu du salon, la gueule ouverte, je sentais son haleine chaude et distinguait ses crocs brillant dans l'obscurité. Je voudrais pouvoir le décrire mais il semblait obscur, non pas noir ni sombre, comme une masse nocturne ayant la forme d'un chien, ce qu'il ne devait pas réellement être, n'importe quel benêt l'aura deviné.
J'ai eu envie de me retourner, de courir, de... Il ne bougea pas, ne grogna pas, je suspendis mon geste, où que j'aille il me retrouverait, alors à quoi bon.
Je m'approchai, il se leva, ses yeux étaient d'un rouge sombre dans lequel j'évitai de plonger mon regard par crainte d'y découvrir quelque chose qui devait m'y attendre en se moquant.
En lui tendant la main je me souvins des paroles de son maître.
- Ce chien est un peu différent, il pourrait intervenir et vous aider dans votre ambition et il se satisferait de peu.
De peu ? Je le crus, sur le moment, c'est-à-dire que je ne le crus pas tant cela me paraissait impossible. Une discussion d'ivrognes !
Sa gueule approcha de ma main, je ne sentis même pas ses crocs traverser ma peau et arracher les os de mon petit doigt, il n'y eut pas de sang, seulement mon auriculaire pendant et l'animal qui faisait craquer ce qu'il venait de me prendre entre ses crocs avec une jubilation que je pouvais percevoir.
La souffrance vint ensuite !
Quand je m'éveillais j'étais sur le sol et la douleur pulsait doucement dans mon bras, ce n'était donc pas un cauchemar, j'aurais tellement voulu, j'aurais... Mais c'était trop tard bien sûr. Ce genre de chose ne peut pas arriver dans la réalité, déjà dans un texte cela paraît éculé, indigne de notre époque riche en explications scientifiques, chiantifiques plutôt. Les superstitions ont disparues... Sous l'apparence du modernisme mais en regardant autour de nous elles sont toujours là, masquées et d'autant plus actives que nous feignons de les ignorer.
Après tout un doigt c'était peu de chose, n'y a-t-il pas une tradition japonaise d'auto-mutilation en signe d'inféodation ?
Un long moment je restai allongé sur le dos, cherchant une solution que je ne pus trouver, force me fut de conclure qu'il n'y en avait pas, restait l'espoir que cette affaire n'ait pas de suite.
J'en doutais.
Et j'avais raison, mais vous l'aviez anticipé n'est-ce pas ?
Je pris la place qui devait me revenir et me fit opérer pour que mon doigt pendouillant lamentablement ne se remarque pas. Tout alla bien quelque mois et puis une nouvelle opportunité se présenta, un poste plus important auquel j'eus le tort de penser comme étant à ma portée. Je regrettai rapidement cette pulsion mentale en imaginant ce qui pourrait arriver.
Et qui advint.
Cette fois il fut question d'un énorme chien qui courant dans les rues bouscula malencontreusement un homme qui attendait au passage piéton, le malheur fit qu'arrivait un car qui lui écrasa le crâne sans pouvoir freiner à temps.
La nouvelle me glaça, je parvins à me maîtriser et personne ne s'aperçut que je regardai ma main difforme.
Le soir je résolus de ne pas rentrer chez moi et de trouver un hôtel au hasard, ce ne fut pas difficile mais quand j'enfilai la clé dans la serrure je savais bien qu'Il serait déjà là.
Cette fois cela me coûta tous les os restant dans ma main gauche.
Je sais ce qui m'attend, impossible de revenir en arrière, je suis retourné dans ce bar sans rencontrer cet homme dont je ne me souvenais même pas du visage, quand je posai la question au barman d'un individu accompagné d'un gros chien noir il secoua la tête, non il n'avait jamais vu quelqu'un comme cela, du reste les gros chien étaient interdits, ils faisaient fuir la clientèle.
Ce jour-là je ne pris aucune consommation.
Inutile de poursuivre la description de ce que je dus faire pour expliquer ma main manquante, être un mauvais bricoleur est une explication à utiliser avec précaution. Je savais que la prochaine fois il me prendrait un membre entier, et ensuite...
Mais il me reste une solution, du brouillard alcoolisé sortirent les derniers mots de cet homme (?), oui, il m'avait soufflé qu'il existait un moyen de transmettre la "chance" qui m'était offerte.
Vous avez lu ce texte jusque-là, regardez autour de vous, au travail, n'y a-t-il pas un poste qui vous revient de droit et qu'un salaud pistonné vous vola, dans votre entourage n'y a-t-il pas une femme si belle qu'elle devrait vous tomber dans les bras et oublier le maigrichon qui profite d'elle indûment?
Ouvre les yeux, il vous suffit de le vouloir, même pas fortement, juste un peu.
Je comprends votre hésitation, mais est-ce que cela n'en vaut pas la peine, ensuite il vous suffit de faire passer à quelqu'un d'autre l'opportunité que je vous offre.
Pensez-y, un peu suffit, et, vous verrez, vous l'interdire sera difficile.
Mon chien a faim !

