Pourquoi ai-je cédé la première fois, étais-je donc si bête que j'ai cru réussir ce que nul jamais n'avait pu faire ? Ça semblait improbable, une espèce de pari d'ivrogne auquel j'ai feint de croire parce que cela me soulageait sur le moment, maintenant... Maintenant je sais qu'il est trop tard, que revenir en arrière est impossible, que l'homme que j'ai rencontré ne pouvait qu'être son maître, ne pouvait être que...
Je m'en souviens tellement bien alors que cela remonte à quelques années déjà, j'étais un employé banal d'une grande entreprise dans laquelle je rêvais de monter le plus haut possible. Combien d'efforts ai-je fait, de cours du soir, de courbettes et autres compromissions pour être bien vu, et cela pour quoi, pour que finalement on me dise que le poste de directeur du service allait me passer sous le nez, que je n'avais pas le profil ni les qualités nécessaires.
Et alors, je savais que c'était vrai, mais l'autre les avait-il ? Et quand bien même, était-ce une raison pour que moi je reste à la place que je méritais ?
Sur le moment j'ai fait bonne figure, ils auraient été trop content, que je fasse du scandale et je me serais fait virer comme un malpropre, alors j'ai fermé ma gueule, comme tant d'autres, remâchant ma rancoeur en me disant qu'ils verraient bien, qu'un jour... Oh ! Je n'y croyais pas vraiment, j'avais rêvé un moment et quand le soir je retrouvais mon minable appartement je savais qu'il était à mon image.
Ce soir-là pourtant je n'eus pas le coeur de rester devant ma télé, autant sortir, errer, ce que je fis pour me retrouver dans une espèce de bar minable dont je poussais la porte pour trouver une place dans le fond, discret, à ma place.
Au troisième verre je vis venir s'asseoir quelqu'un qui souriait et tenait une bouteille.
- Tenez, il me semble que vous buvez cela vous aussi.
Je hochais la tête, hésitant entre l'envoyer balader et faire l'économie d'une consommation.
- C'est la première fois que vous venez ici ?
Nouvel hochement.
- Vous n'êtes pas bavard, remarquez je comprends, ici on boit, on ne parle pas, moi je fais les deux, ça m'intéresse, les gens, leurs histoires...
Cette fois je marmonnais quelque chose qui pouvait passer pour une approbation, ou son contraire suivant l'état d'esprit de mon vis-à-vis, lequel opta pour la première solution. Je déduisis de notre semblant de conversation qu'il devait être romancier, journaliste, quelque chose comme ça, qu'il parlait pour récupérer des idées ici ou là, bien sûr j'en vins à évoquer mon cas, ma frustration devant une vie injuste d'être juste.
Il opina et me dit que je méritais plus que ce que j'avais, que j'étais mieux que ce que je pensais. J'abondai dans son sens, convaincu plus par l'alcool que par son argumentation.
Finalement il me dit qu'il y avait un moyen de faire pencher la balance en ma faveur, ne suffirait-il pas que l'heureux élu, voleur du poste qui me revenait, disparaisse ?
Le temps d'hésitation que je mis avant d'approuver était pure hypocrisie, bien sûr qu'il méritait de disparaître cet enfoiré.
Il sourit et me demanda si j'étais bien sûr de moi.
Après avoir ingurgité une bouteille comment ne pas l'être ?
C'est alors qu'il me parla d'un prix à acquitter, ridicule, mais tout se paye n'est-il pas ?
Pouvais-je mégoter ?
Et bien j'aurais dû !
Le lendemain j'eus du mal à me réveiller, le mal de tête vrillait mon crâne sans paraître vouloir cesser, je faillis me faire porter pale mais ils auraient été trop content ces salauds.
Ce fut dans le métro que me revinrent des bribes de notre conversation de la veille, je n'étais même plus sûr qu'elle ne relevât pas du rêve.
Jusqu'à ce que j'arrive au bureau où l'on m'apprit le décès de mon futur supérieur, devenu ex-futur donc.
La surprise que je marquais fut convaincante puisque l'on dut me soutenir jusqu'à une chaise. Il me fallut plusieurs minutes avant que j'ose poser la question du comment.
- Il est tombé de son balcon, il avait sûrement bu plus que de raison pour fêter sa nomination cet idiot.
Je comprenais qu'il ait pu faire cela, du moins jusqu'à ce que l'on me dise que les voisins avaient entendu quelque chose de bizarre avant de l'entendre crier pendant sa chute, comme des aboiements.
Des aboiements ?
- Oui, menaçant, d'un gros chien probablement, mais c'est n'importe quoi, les pompiers et les flics ont enfoncés la porte, les verrous étaient poussés, ils auraient vu un tel animal s'il s'était caché quelque part.
- Bien sûr, bien sûr, ce devait être la télé d'un voisin, avec ces home-cinéma on croit que c'est vrai.
- Évidemment, que voulais-tu que ce soit d'autre ?
- Non, non, rien, je ne sais pas, c'est tellement inattendu.
- Ne le plains pas, après tout s'il ne s'était pas bourré la gueule il ne serait pas tombé n'est-ce pas ?
Je ne pus que secouer la tête, ce devait être cela, ça ne pouvait pas être en rapport avec l'étrange souvenir qui me tarabustait, celui de la veille au soir, cet homme qui m'avait fait cette proposition, j'avais fini par approuver ses dires sur la place qui devait me revenir et ce qu'il faudrait pour que l'injustice soit corrigée.
Quand j'eus accepté qu'il faudrait payer le prix modique il m'indiqua du regard le sol. Sur le moment je ne bougeais pas, il réitéra son invitation en souriant, que risquais-je ?
Nous étions dans un coin mal éclairé, ce que je vis me parut être un chien, énorme qui leva la tête alors que je me penchai.
Nos regards se croisèrent et j'eus l'impression qu'il souriait.
Son maître alors me parla du prix en question.
Sans l'alcool je crois que j'aurais fui.
J'aurais eu raison.
Maintenant il est trop tard, il me reste juste le temps de raconter mon histoire et espérer que... Mais je n'y crois pas vraiment.

