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Cherchant sur une butte une maison solitaire, haute et inquiétante, il ne voit qu’un grand
panneau publicitaire.
Nuit courte, la tension monte à mesure de leur progression dans le temps et la géographie. Ils découvrent l’Amérique profonde, comme si ces deux mots pouvaient coexister ! Creuse siérait davantage !
La nature à perte de vue avec, ici et là, des poteaux signant la présence humaine. Connetry dans toutes les radios interrompant des pages de pubs épaisses comme des bottins.
Conduire lentement, because les limitations, aide à la réflexion, il anticipe les heures à venir, esquisse un plan plausible, mais les images sont floues, les dessins se diluent dans l’attente, parler est difficile, un comédien avant une audition aurait ces symptômes, lui n’aura droit qu’à une scène. Pour se distraire il essaie de deviner l'attitude des policiers découvrant les corps, leurs interrogations, elles courent encore et son intention n’est pas de les résoudre. Qu’est devenu le maître des lieux, est-il une victime ou un coupable ? A-t-il été enlevé ou s’est-il enfui, sain d’esprit ou dément ? Des doutes qui rempliraient la saison entière d’une série policière. Il aurait de quoi écrire mille épisodes, tous à diffuser le soir, tard, très tard.
La maison a été perquisitionnée sans avoir livré ses secrets, la presse se serait emparé d’une telle découverte, en aurait fait ses choux gras, le cadavre est un excellent engrais, il fait pousser les tirages.
L’héritage ? Il fera peut-être valoir ses droits, plus tard. A chaque jour suffit sa peine pensa-t-il avant de regarder le paysage autour de lui.
Soleil écrasant, à côté de lui Morton s’éventait avec le journal acheté avant de partir, rien de mieux pour être malade que la climatisation. Partis en hiver, ils arrivaient au milieu de records de température.
Hasard ?
Le temps lime les barreaux les plus épais, use les masques les plus solides, rien ne lui est inaccessible. La maison attend ses invités.
- On arrive ?
- Bientôt.
- Tu peux aller plus vite.
- Les flics ne laissent rien passer. Cool, dans quelques minutes nous quitterons la nationale pour une route plus discrète.
- Il me semble que nous sommes bien seuls.
- Ce que je me dis la première fois, nous avons passé une frontière invisible qui incite les esprits trop sensibles à passer leur chemin.
- Depuis quand ?
- Longtemps, rares furent les vivants à entendre l'appel de ce lieu.
- Civilisation est un terme inepte ici.
- On ne saurait mieux dire.
- Aucune curiosité médiatique, pourtant l'étrange attire.
- S'il sonne faux, ici les simples sapiens se perdraient.
- Moqueur ?
- Lucide.
- Méfie-toi de cette façon de voir, on commence par traiter les autres de sous-hommes… On sait comment cela finit.
- Ni sous-hommes, ni l'inverse. Pré-humain d'accord ! Ni supérieur, ni inférieur, le loup ne méprise pas les moutons, encore que je ne sois pas, ou plus, un simple prédateur.
- Descendrais-tu de Friedrich ?
- Non, mais nous sommes cousins d'âmes !
- Sa fin...
- Mon début ! Nous arrivons, tu es sûr de vouloir continuer ?
- Tu es sûr de ne pas vouloir ma main sur la figure ?
- Enfin une tendre parole. Je disais cela pour toi. Il est des rencontres troublantes de ce qu’elles réveillent en soi ? Cette maison incite les esprits à se délester des voiles qu’ils se sont imposés pour aller, nu, vers la fange qui leur sourit.
- Que n'avons-nous pas vu ensemble ?
- Éprouver est pire que voir, qu'imaginer.
- Je n’ai pas peur de ma nudité, s’il s’agissait de révéler mon corps je serais gêné, mon esprit ne risque rien devant moi, ni devant toi.
- Et de voir le mien ?
- L’avenir le dira.
- Il connaît les réponses aux questions que nous évitons.
- Ou pas encore.
Diatek opina "C’est par-là !" Chemin damé, s’engageant dans une forêt d'une inquiétante normalité.
- Une image me vient. Un flambeau, le père le refile à son fils et se dépêche de mourir comme si de le conserver sans postérité pouvait être dangereux. Je suis le dernier, pas d’enfant, personne après moi.
- Une torche de quel genre ?
- Une flamme qui éclairerait autant qu’elle protège.
- Malédiction positive.
- Des mots dissonants mais éclairants.
- La vérité sera...
- Pire.
- Possibilité à vérifier.
- C’est encourageant.
Le froid leur tomba dessus alors que la voiture s’engageait entre les conifères, les frondaisons s'entrecroisant repoussaient le soleil. Était-ce la vraie raison expliquant la chute de la température.
Route sinueuse, les matériaux pour la maison avaient été livrés par hélicoptère, un caprice coûteux qui semblait n’être que cela.
Retrouver la lumière leur fit du bien. Sur le moment, elle leur apparut vite différente, diffuse, comme au travers d'un voile imperceptible.
Le silence était oppressant et moqueur, Morton ne trouva aucun repère rassurant auquel accrocher son regard, son ombre même paraissait l'épier.
- Mon père n’eut aucune difficulté pour l’acheter.
- Tu m'étonne, du seuil on dirait le Paradis, de l'intérieur il me semble avoir franchi le porche de l’Enfer.
- Ce n’est que l'entrée, attend la suite.
Un vallonnement passé la maison apparut, en photo elle aurait parue massive, réelle elle inquiétait sans que rien n’étaye cette impression.
Les ailes avançaient par rapport à l’entrée, le corps principal s’étirait en profondeur, une fourche prête à embrocher l’imprudent.
A commencer par son propriétaire !
Une pierre claire, un toit d’ardoise, de hautes cheminées rouges, des fenêtres à petits carreaux sans volet ni barreaux, sobriété.
- Ton père fit construire cela ?
- Oui.
- Pour qui ?
- Pour… Je vois ce que tu veux dire, je vois très bien.
Sans poursuivre le policier gara la voiture, son cœur battit plus vite, il savait pour qui avait été édifier cette demeure.
Mais pourquoi ?
- Tout est impeccable, pas d’herbe folle, de saleté.
- Allons voir l’intérieur.
La porte s’ouvrit aisément, il n'y avait pas de serrure !
Aucun bruit, Diatek à aucun moment ne pensa à la présence de gardiens. La maison n’en aurait pas voulu, il n’aurait pas été surpris de l’entendre ronronner de satisfaction, peut-être ne l’avait-il pas caressé où il fallait, pas encore.
Morton referma, ni leur pas, ni la clenche n’éveillèrent d'échos, les bruits semblaient non pas étouffés mais refusés. Oui, refusés.
Le silence est un piège, l’oreille fonctionne toujours, faute de tentation l’attention se porte sur l’intérieur, le sang, la respiration, chaque articulation, tout devient audible, d’une réalité corporelle qui se découvre et devient rapidement insoutenable.
Un sol de marbre, des colonnes permettaient l'ouverture du hall sur les pièces adjacentes. L’escalier lambrissé, le lustre scintillant, les meubles, pas une poussière, pas une empreinte, rien.
Ensemble ils prirent une profonde inspiration, l’impression avait été si forte qu’ils s’étaient mis en apnée. Une minute pour se reprendre.
Décrire la maison n’apporterait rien, meublée avec un goût parfait, des œuvres d’art aux endroits stratégiques, des salons, une grande bibliothèques au rez-de-chaussée, les chambres au premier, un fumoir, des bureaux, les logements des domestiques, des appartements pour des invités particuliers, rien de spécial, rien de choquant, sinon l’impression que la demeure n’était pas vide, mais existait par elle-même. L’un et l’autre perçurent l’attention dont ils étaient l’objet, curiosité amusée, certitude d’une puissance sereine.
Premier étage, tout au bout du couloir une porte plus haute que les autres mélangeant habilement bois et argent, magnifique travail.
- Le bureau de mon père, tu vas voir.
Il ouvrit la porte, s’effaça.
Le scientifique fit un pas, sursauta, n’aurait-il pas entendu... Ses yeux cherchèrent il ne savait quoi, rien n'expliquait la sensation qui l’avait assailli, rien étant une façon de parler, en fait, tout l’expliquait.
La pièce avait la structure d’une église, nef, chœur, absides, le bureau placé au centre du transept. Le plafond allait jusqu’au toit alors qu’il y avait un autre étage. Une coupole surplombait une table de pierre qui reposait sur une dalle noire prise dans un parquet de teck. Morton s’approcha du meuble, roche lisse, posée sur quatre pieds d’argent massif. Il s’attendait à des rainures destinées à drainer un liquide. Rien, un rectangle parfait d’une matière identique à celle du sol. Il tend une main, hésite, recule… Pas de risque, pas de risque ! Se tournant il observe les murs nus, seulement des niches abritant les statues de dieux de différentes mythologies, trop pour qu’il cherche l’origine de chacun. Un attire son attention, il est plus important et représente la dualité du dieu Thot : ibis et babouin.
La coupole est d’un quartz bleu, le moment de remarquer qu’il n’y a en ce lieu aucun moyen
de s’éclairer, il faut que son ami lui montre des cavités habilement dissimulées, mais vides. Pas de fauteuil, l’unique moyen d’être à la hauteur pour écrire est de se mettre à genoux, pour
autant que cet endroit soit destiné à cet usage.

