08
A son habitude il ne se presse pas, si pour monter il préfère être le premier pour
descendre c’est l’inverse. Le quai, la foule, les cris, les odeurs, une agitation au cœur de laquelle il se fond pour trouver la sortie. Jadis supporter la promiscuité lui était intolérable, il
dut parfois descendre d’un car pour retrouver son calme.
La journée touche à sa fin quand il retrouve l’air libre, petit à petit pourtant les nuits raccourcissent, en sera-t-il de même pour lui ?
Marcher sera plaisant dans ces rues qui furent longtemps son terrain de chasse. Gens et chiens, lumières et bruits, le monde réel dans lequel il ne peut plus disparaître, le fond est trop haut. Profitant de la situation son estomac se manifeste à nouveau, un sandwich sous blister l'occupera. Un vieux banc dans un petit square accueille son fessier avec indifférence, quelques arbres luttent pour se maintenir sachant qu’à leur mort il se trouvera un promoteur pour imposer à cet emplacement un étron de béton puant le pot de vin.
Avant de mordre il regarde la viande… celle du sapiens aurait un goût de porc ; logique. À titre personnel… Mais ce n’est pas le sujet.
Il est repu, pour un peu il s’allongerait sur le banc. Autant laisser la place à ceux qui n’ont de couvertures que quelques cartons. A l’instar des tueurs les SDF sont utile. Le danger que l’on nie est celui que l’on désire, le tueur et le clochard exorcisent des peurs sociales.
Dormir, un homme, allongé, pépé ? Une pièce de plus. Jeune il pensait que l'hypnose pourrait arracher son passé de sa cangue mais s'en remettre à une autre volonté le retint. Il fit confiance au temps pour éroder cette coquille.
Le père, le grand-père... chaque enfant a un géniteur, n’importe qui peut remonter jusqu’au début de la vie. Pourquoi s’y arrêter ?
Le commissaire se pose la question mettant la réponse en délibéré. Comprendre avant de savoir, ouvrir la porte en sachant ce qu’il y a derrière, constater qu’elle était ouverte en l’entendant claquer dans son dos, ce chemin est à sens unique. Les créatures du néant ne sont pas hostiles, elles promettent la paix et le silence. Renoncer est le seul péché qu’il reconnaisse.
- Vous auriez un euro, cela me dépannerait ?
Diatek quitte sans regret ses réflexions.
- Je vous réveille ?
- Non, je pensais. En quoi un euro dans ma poche vous aiderait-il ?
- Amusant, je comprends, vous l’avez mais préférez le garder.
- Je n'en fais pas l’élevage, je l'utiliserai suivant mon envie.
- Égoïsme.
- Oui, en plus vous ne savez pas demander.
- Pourtant j’ai l’habitude.
- Un ouvrier peut apprendre un mauvais geste et l’utiliser toute sa vie, laquelle vaut plus qu’une pièce. Proposer aux interpellés de participer à votre existence serait mieux.
- Je vois. Voulez-vous participer à mon existence ?
- Non ! Vous donner de l’argent achèterais mon égoïsme, il vaut plus. Tout le monde ne raisonne pas ainsi.
- Heureusement.
- Pourquoi ? Votre situation vous plaît ! L’argent que vous recevez est un achat, vous êtes un encaisseur. Tenez, asseyez-vous, pensez, ça ne vous fera pas de mal, ou alors si, au début.
Laissant le regard perplexe l’accompagner jusqu’au tournant Diatek reprit la direction de l’appartement de Morton, mentalement il se frottait les mains. La perversion est douce pour qui en connaît le bon côté. Mais y en a-t-il un mauvais ?
Les rues se suivent et se ressemblent, il arrive, immeuble bourgeois, une porte cochère qu'aucun équipage ne prit depuis... La place du cheval en ville se limite aux boucheries spécialisées.
La bignole a été remplacée par un code, il pianote, entend le système se déclencher et pousse le battant.
L’allée pavée mène à une vaste cour, de part et d’autre s’ouvrent les montées d’escaliers. Gauche, troisième, on ne frappe pas, celui qui vit là a perdu sa clé. L’appartement occupe tout l’étage, avoir des moyens ça aide, Morton n’en manque pas, dans le cas contraire il eut dû obéir à une autorité, respecter des horaires, des contraintes. Le policier referme derrière lui, tend l’oreille sans percevoir le plus petit bruit, il s’aventure dans le dédale de pièces et de couloirs en faisant attention à ne rien bousculer, partout s’entassent livres et revues, des cartons aux contenus improbables, certains portant l’inscription : À jeter ! Sans avoir rien renversé il parvient au salon principal, le lieu de vie, presque à l’abri des invasions diverses.
Il revoit ses amis, l’un occupait le fauteuil où il s’enfonçait, l'autre, la petite chaise aux pieds si fins que Diatek se demandait comment elle résistait à un derrière aussi imposant. Morton prenait un tabouret, lui restait debout. Héritier des péripatéticiens réfléchissait en marchant. Il s’attendait à des changements, à sentir le passage d’un temps immense, un an, à peine s’était écoulé, pas les siècles qu’il imaginait.
Une table ronde à pied central trônait au cœur de la pièce, une bibliothèque occupait tout un mur, des ouvrages anciens, de grande valeur. Il aimait la sérénité de cet endroit. Ici pourtant furent évoqués des sujets difficiles, la table reçut des photos insupportables, les murs frémirent, heureusement, ils n’ont pas d’oreilles, comment se les boucheraient-ils avec de si petits bras.
L’un disait ceci, un autre rajoutait cela, les opinions divergeaient avant de se coaliser pour la victoire de la vérité.
Le commissaire prenait la parole en dernier, lentement ses mots dessinaient les traits de la proie qu’ils convoitaient. Son esprit traversait les murs, entendait les pensées les plus secrètes, les souvenirs les plus confus. Des instants hors du temps, magiques.
Des rires, des insultes, des moments de rage devant certains actes, rituels confinant à l’invocation de forces étranges. Et maintenant, voit-il plus clair dans ce besoin ? Un paiement pour apaiser l’animalité et la dépasser, un os pour Cerbère afin de continuer.
Comparaison juste, à la fin la Bête, les connaissant, remuait la queue.
Les volets intérieurs sont ouverts, par la fenêtre il observe la rue, les gens qui circulent, un instant d’envie pour une sérénité inaccessible. Le verre renvoie une image déformée de lui-même en surimpression avec celle du dehors.
Avec le temps c’est celle qui se précisera.
Boire, cuisine, l’évier débordant de couverts en attente d’un jour meilleur, sur le moment lui vient l’envie de faire la vaisselle, il aimait bien, à condition de ne pas l’essuyer. Il réprima son désir pour utiliser un verre semblant propre.
Un couloir, des pièces sombres, son ami est là, quelque part, son instinct ne peut le tromper, pris par de profondes réflexions il aura oublié l’heure et le visiteur attendu. Des bruits, le plancher craque, c’est l’âge, et puis autre chose, régulier, un bruit qu’il reconnaît en souriant, celui de doigts courant sur un clavier d’ordinateur. Personne n’est à l’abri du progrès ! Laissant le chercheur chercher il part en quête d’un lieu de repos, une chambre par exemple.
Un lit vide, habillé il se laisse aller, le sommeil ne tarde pas.
Un rêve ? Bien sûr, dormir sert à cela, oublier les censures du jour, à affronter les situations mises de côté, à puiser dans la réserve de souvenirs celui qui sera utile.
Une maison, celle de son père, l’entrée de marbre blanc, les colonnes par couple, le large escalier menant à l’étage, les lambris d’un bois si doux qu’ils semblent couverts de peau humaine. Les tableaux judicieusement choisis, tous d’un peintre connus et mort, surtout mort, dans un tel lieu cette particularité s’imposait. Le silence grouille de cris affleurant le réel sans l’atteindre, il tend les mains, veut en saisir un qui explose entre les doigts, écouter, compatir, apprendre, ils glissent autour de lui emportés par un vent irrésistible.
Une belle maison à évoquer, inquiétante à fréquenter, une de ces bâtisses habitée même, et surtout, quand elle est vide, au point de choisir qui, y résidant deviendra son complice, à l’image du chat élisant celui qui croira être son maître.
Diatek aime les félins, noirs, le meilleur ami de sa jeunesse en fut un.
La mémoire est une demeure accueillante, d'abord, elle incite à l’exploration, pièces vastes, claires, sans secrets, et le sous-sol, la lumière vient difficilement jusque-là, les recoins pullulent, les ombres glissent, l’esprit sent qu’elles ne lui sont pas étrangères.
Bientôt il sera temps de descendre. L’œil sera dans la tombe. Câlin ?
Papa ? Non, ou le vrai ? Yeux à facettes, peau écailleuse, bouche sans dents et bras se terminant par des pinces. Une image venant d’anciennes lectures utilisées pour voiler une réalité pire encore.
La maison l’attend, pas elle seulement !
Une ombre viendra, plus tard… Pas maintenant, non, pas…
- Hein ?
Diatek regarde autour de lui, le rêve vibre encore quand il reconnaît le visage amusé de son ami.
- Y’en a qui font la grasse matinée à ce que je vois.
- Tu parles de moi ?
- Un peu mon neveu, sais-tu l’heure qu’il est ?
- Je vais l’apprendre de ta bouche.
- Dix heures.
- Je viens de m’allonger.
- Du matin, comique.
- Ah j’aime mieux ça.
- Pas moi, tu as pris mon lit, la prochaine fois utilise le fauteuil du salon, il ne convient plus à une personne âgée.
- C’est vrai, tu as pris un coup de vieux, tu fais presque ton âge.
- Merci ! Dire que je suis allé chercher le pain pour les tartines.
- Tu es une mère pour moi.
- L’amer de la tranquillité !
- Je note. Fais les tartines en question, je vais me repoudrer, après quoi je me tape la cloche à ta santé.
- Tu n’as pas changé.
- Je suis toujours ce jeune homme étranger ?
- Oui, bis ! Je vais œuvrer, allez Lazare, lève-toi et mâche.
Le commissaire éclate de rire, le bon temps revenait.
Presque !
Lavage, rasage, clin d’œil dans un miroir amical avant de retrouver la cuisine pour remplir un estomac trouvant le repos bien long.
- Il y a la queue devant la boulangerie, et pas pour la boulangère.
- C’est gentil. J’ai vu ton sac dans l’entrée tu vas quelque part ?
- Avec toi. Tss tss, pas de bêtise, je m’ennuie comme un rat mort, plus d’aventure, de plaisir, tu n’es pas venu me voir pour me dire bonjour, ne fais pas l’hypocrite, l’informatique, bof, Internet et les sites pour adultes, c’est amusant un moment mais je me lasse vite.
Diatek ne répondit pas, l’amitié se passe de mot ou n’est pas.
Il engouffra une nouvelle tartine.
La dernière bouchée avalée le commissaire entama son récit.

