07
Du temps à perdre, ultimes grains du sablier. Est venu le moment de se retourner sur un chemin à sens inique. Souffrances, joies et émotions marquent le temps. Malédiction dirait un esprit
simple, mot inadéquat s'il en est. Être victime n’est pas un signe d’élection, le martyr un test imposé par une déité improbable pour choisir son esclave préféré, l'unique souhait de ce dernier
pour s’accrocher à ses chaînes quand bien même seraient-elles reliées au néant.
Au bord de son monde il est seul, seul avec tout.
Dans les rues celui qu'il est devenu semble suivre l'enfant qu'il aurait dû être et que le soleil dévore. Il referme l'album de souvenirs qui ne lui apporteraient rien. Même se remémorer les poèmes qu'il rédigeât pour une image aux yeux de ciel. La seule qui le retint au bord du gouffre. Il lui reste un carnet, de quoi écrire, facile de remonter, de s’asseoir, de chercher dans le passé l’oubli qui ne s’y trouve plus.
La différence entre l’amour et la mort est petite, une histoire de u !
La fatigue purge son esprit des pensées superflues, l’énergie est limitée, autant l’employer positivement.
Retour, une hésitation avant de pousser la porte en fer forgé donnant sur la rue, la seconde, bois et verre, un hall refait depuis son départ. Montant les marches il pense que maudit vaut toujours mieux que le contraire... Une phrase pour l’avenir, une de plus. Le temps palpite au cœur du vivant mais l’éternité ?
Son appartement, carreaux inégaux, tapisserie à grosses fleurs, des miroirs un peu partout, le plancher trahissant ses pas sans que jamais il fasse rien pour l'en empêcher. Des meubles sombres qu'il serait difficile de déménager depuis l'installation de l'ascenseur. Dans ses récits le décor autour de ses personnages fut longtemps flou, eux-mêmes n'avaient pas de nom, ni date, ni lieu, le moindre repère semblait un piège. Sur la large table il fracassa un jour une chaise, un moment de fureur comme il n’en veut plus. Le dit siège rode dans un coin, reconnaissable à la ficelle qui le tient. A une époque cette table devint le centre de l’univers, il tournait autour d’elle, dix fois dans un sens, dix dans l’autre, des heures durant, manège désenchanté d’une vie insupportable. Autant de révolutions pour que rien ne change.
Fermant les yeux au moment d’entrer dans la chambre il la revoit au temps de ses grands-parents. Les lits, l’armoire, le linoléum, le paravent près de la fenêtre, la table de chevet au dessus de marbre.
Rêver était agréable ; refuser le réveil, impossible. La lumière est proche, le néant reflète ses peurs, ses refus, le bureau de sa jeunesse semble un caveau, un ventre également, l’un puis l’autre. PuiTs ? Un tunnel entre deux mondes, deux lumières ainsi une nouvelle l’attend, il la distingue déjà.
La balance s’équilibre, une plume suffit pour l’incliner d’un côté.
En souriant il se dit que les deux sont mauvais.
Des papiers de famille dans un tiroir, une langue étrangère qu’il ne comprend pas, la carte d’identité de l'aïeul qu’il vit mourir. Maintenant le souvenir échappe à une terreur s’affaiblissant. Et la tombe, cet espace vide guettant son nom. L’idée fut-elle spontanée ou suggérée par une remarque qu'il aurait interprétée ? Qu’importe les réponses, l’illusion psychanalytique qui voudrait imposer de tout savoir de son passé. Le jeu compte plus que la victoire.
Il secoue la tête. Penser est la malédiction. Quel est ce con d’ancêtre qui s’y risquât le premier et s'en découvrit capable ? À quand un voyage dans le temps pour le supprimer ? Il se voit lac de montagne, une vallée étroite protégée par de hauts sommets, surface lisse renvoyant la pureté d’un ciel sans nuage. Mais derrière le calme qu'y a-t-il ? Ce remous, qui le crée ? Ce sillage, qui le génère ? Ces ombres, que signifient-elles ? Cet homme qui vient, que veut-il ? La nuit est claire, pleine lune, regard de l’univers, et il marche en cette nuit de Walpurgis, sourire de l’Enfer et des yeux bleus.
Il aime les deux, ensemble.
Le lac bouillonne, il est proche du débordement. Les montagnes ne sont pas là pour le protéger mais pour l’enfermer !
Toutes les portes étaient closes dans son enfance, la tante gardait les clés, il jouait dans le couloir, sur le carrelage froid mais son univers était illimité, finalement l’absence de frontière est rassurante.
Les chiffres verts du radio réveil lui tiennent compagnie, regarder l’heure est une ancienne habitude. Jadis le réveil, mécanique, était sur une étagère dans la cuisine, surplombant le poêle à charbon près duquel le grand-père restait assis, longtemps cette image fut la seule qu’il en eut, longtemps.
Des souvenirs traînent, partout, de la cave au grenier, un contact répugnant sur le coup, amical ensuite, comme toujours.
Le moment est mal choisi pour farfouiller, sortir les albums de photos, des visages inconnus, des prénoms oubliés, une famille dissoute dans la lucidité. Il est allé plus loin que ces ridicules racines.
Trop loin ?
Le couloir, le vieux buffet, le téléphone. Ses doigts se souviennent.
* * *
La sonnerie officie dans l’indifférence, il sait que le combiné ne sera pas décroché sur-le-champ, d’abord avoir envie de répondre, ensuite retrouver le téléphone dans un fouillis défiant les descriptions.
- Oui… Non, vous avait fait un faux numéro, bonsoir.
- Une minute nute !
- ... entendit le policier.
- C’est toi ?
- Après vérification il paraît.
- Tu es où ?
- Chez moi.
- Gentil de te souvenir d’un ami, ton appel est une demi-surprise.
- L’actualité t’aurait-elle atteint ?
- Ai-je l'air d'une autruche, j’ai tilté sur ton nom, tu penses. Voilà ce que c’est que de retourner sur ses terres en quête de discrétion.
- D'autres profitèrent de l'occasion pour se montrer.
- Ça te ressemble. Une question : la vérité officielle est la bonne ?
- Non !
- C’est ce que je pensais, c’est mieux comme ça.
- Je partage cette opinion. Et toi, ça va ?
- Ça baigne, mais dans quoi... Mon petit doigt qui te connait insinue que pour t’enquérir de mes nouvelles tu aurais écrit.
- Il a raison.
- Tu connais le chemin, pour parler rien de mieux que de se voir.
- D’accord, à bientôt.
- Je t’attends.
Diatek sourit. Que d’aventures avec Morton, le professeur Morton, bien qu’il n’enseigne pas, quelle horreur ! Que de moments étranges, de découvertes violentes et savoureuses.
Allons, la vie n’attend pas. Tout fermer, débrancher les appareils électriques, couper le compteur, ouvrir le réfrigérateur, habitude.
Il se pressa pour atteindre la rue, le soleil lui fit un clin d’œil, le bleu du ciel l’égaya un instant, serein il prit la direction de la gare. Une longue ligne droite, au bout le bâtiment de verre multicolore, la porte s’ouvre, guichet, billet, une heure d’attente avant le prochain train, de quoi jeter un dernier coup d’œil sur cette ville. La gare routière, coïncidence, un car pour une destination qu’il connaissait bien. Facile de le... mais le temps de l’illusion a disparu. Elle a entendu parler de lui, connu son retour, si elle avait voulu… C’est qu’elle est heureuse ! Il se force à le croire, un peu, la moins mauvaise des solutions.
Sur le quai des gens attendent, qui pour s’en aller, qui pour accueillir un parent, un ami. Ce n’est pas son premier départ mais l’impression demeure d’abandonner quelque chose, son choix est fait, définitif.
Interrompant ses pensées le train glisse devant lui dans un bruit strident, entraîné il s’est placé au niveau de la porte, premier arrivé premier servi ! La place près de la vitre, dans le sens de la marche, un compartiment tranquille bientôt troublé par un jeune couple, pas un regard, le paysage l'attire davantage. Sa mémoire retrouve un conte ancien, l’action débutait dans un train, liaison logique plus que ferroviaire. Un puzzle, déjà, venant du passé pour permettre le retour d'un être maléfique, son héros intervenait, le bien triomphait, non sans en payer le prix. Pinçant les lèvres il se dit qu’il lui faudra relire ce qu’il se disait sans avoir la lucidité pour l'interpréter.
Maintenant il est grand, il peut savoir.
Le rail figure une espèce de fil d’Ariane, un déplacement en soi, l’extérieur contente un moment, ensuite la curiosité revient sur soi. Milieu clos du wagon, non, de la voiture, la wagon contient le fret pas les voyageurs, même si la distinction est difficile parfois.
Souvent ?
Bref !
Il se revoit dans son bureau, caveau ventre maternant plus que maternel. La poche du kangourou puisque le petit naît avant terme et achève sa gestation ensuite. Son esprit grandit hors du monde, dans un placard. Pour quelques-uns, qu’il a bien connus, ce fut la poche revolver ! Ressurgit la sensation de la mort s’approchant de lui fœtus, il se défend, lutte, finalement elle s’éloigne non sans laisser sur lui, en lui, des empreintes que le temps rend de plus en plus précises. Des empreintes que son père ne put distinguer, encore moins dominer, auxquelles il céda pour survivre alors que lui... Mais qui peut comprendre cela, qui peut admettre la possibilité même d’un tel phénomène ? L’esprit se sert d’un minimum pour terminer la scène. La mort l'effleura sans le saisir, un test, déjà ? Par analogie il pense aux mites, les petits naissent dans le ventre de leur mère et s'entre dévorent, parfois ils mangent leur génitrice, c’est beau la nature. L’homo sapiens copie, il n’invente pas.
Survivre est-ce un droit ou une obligation ? Les premiers sont à la mode, murs tentant de soutenir un esprit en décomposition. Il n’aime pas cette société accusatrice, d’un côté ceux qui lèvent le bras, tendu, paume vers le bas ou poing fermé, de l’autre, ceux qui montrent du doigt en récriminant. Hurlements et plaintes, cris puérils de nouveaux-nés frustrés ! Il sourit de son raisonnement, spécieux dirait-on, sophistiqué, pire répondrait-il : Vrai !
Le train part, l’esprit ronge sa matrice à chaque pensée.
Son père sourit. Les chairs absorbées par le temps reste un visage ayant quitté la vie sans atteindre la mort pour témoigner de ceux qui passent et indiquer le vrai chemin à qui osera le lui demander.
" Tu me ressembles ! Mais non, je suis plus, tu l’as dit, et pire. "
Le regard qu’échangent les tourtereaux indique qu’il a murmuré, il leur sourit, tendrement, histoire d’accroître leur inquiétude.
Finira-t-il ainsi, coincé, porteur d’un flambeau à refiler, et vite ? Le chemin ? Il n’est pas le premier à le prendre, il sent les empreintes de ses prédécesseurs, bientôt il n’en percevra plus, le pas qu’il fera sera un de plus pour la conscience sur le chemin de la compréhension.
Une main l'arrache à ses réflexions.
- Billet monsieur.
Par discrétion il a prit un billet, un petit trou pas cher. Un de plus.
Il s’étire, baille, sourit à ses vis-à-vis ravis de bientôt descendre.
Manger ? Depuis la veille son estomac reste inactif, quelques bruits pour qu’il n’oublie pas ses organes, penser aux sandwichs présentés sous cellophane le tranquillise. Faim, oui, envie de se suicider, non.
Pas encore, et pas comme ça.
Se suicider… Encore ? Non, quand il s’automutila c’était pour briser la cangue l’étouffant. Pourtant ce terme éveille des échos en lui, une lumière violente, intense et la nuit… Il l’espérait définitive, et puis le jour revint...
Quelle imagination aimerait-il pouvoir se dire !
Nouveaux visages en face de lui, charmants, accompagnés de corps qui en une autre époque l’aurait attiré, lui qui adore prendre le train… Mais non, autant imaginer l’action. Le voyage s’éternise, ni journal, ni radio pour passer le temps, cogiter distrait.
Enfin l’arrivée !

