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- Surprise, Une séquelle de mon éducation. Un des symboles dont je fus nourri. J’en dispose, il est communicable, autant l’utiliser. L’idée d’un être en forme
d’édifice est plaisante, des salles immenses, vides, des murs richement parés, des couloirs oubliés, des caves profondes, tout cela définit la psyché humaine. L’être intime. Je suis une
construction organique, vivante, mais l’amusant est que mes composants les plus infimes eux ne le sont pas. Génie, folie, qui domine, quelle face de ce Janus se tient-elle à ma place ? Je
l’écoute en me demandant ce que je suis et ce que je fais là. Souvent je me suis défini, en tant qu’écrivain, comme une porte, un minimum présent, je le pense toujours, ce que je dis corrobore
cette opinion. Le JE croyant être moi est la somme des liens entre folie et génie leur permettant de communiquer à distance. Proches ils s’annihileraient comme matière et antimatière ; pensée et
anti-pensée.
- Belle idée.
- Vous conservez ce que je dis, vous l'imprimerez. Si je parviens à sortir j’aimerais me lire pour me découvrir, pour puiser plus loin. Ces pensées sont des graines, germes d’envies plus profondes, difficiles à exprimer pour l’instant. Trop d’herbes folles poussent partout, trop de pensées délirantes à arracher, à jeter en tas pour y mettre le feu. Je retombe sur mes pieds, sur le besoin de repousser ce qui me gêne intérieurement. Dans le fatras de mes déclarations se trouvent des paroles méritant d’être retenues. Folie, génie, équilibre… Je me crus sur un pont mais ne suis-je pas, moi, ce pont ?
- Vos paroles sont sensées c'est pourquoi vous les redoutez. Parler en ombrant vos paroles de doute vous évite les responsabilités inhérentes à vos déclarations.
- Tout à fait. Vous êtes plus finaud que je le croyais.
- Si c’était vrai... Vous m’avez amené à le dire, vous aviez besoin de l’entendre, vous hésitez entre deux positions, le délire et l’acceptation de vos réflexions. Vous déciderez du meilleur côté.
- J’ai toujours préféré l’ombre et sa fraîcheur.
- Et la possibilité de vous y dissimuler. Ce fut longtemps utile, dans l’avenir ça ne le sera plus. De temps en temps y revenir comme un fauve retrouve sa tanière et s’y repose, cela serait positif.
- Un tigre dans son gîte y déguste ses proies.
- Il y a de cela en vous. Pas question de proies physiques, vous en avez eu votre content par l’écrit, mais des proies psychiques que vous dégusteriez avec délectation.
- Vous me connaissez de mieux en mieux.
- Vous êtes là pour ça. Je fais miroir. Vous aviez besoin d’un regard sans connotation affective pour vous rencontrer, vous reconnaître.
- C’est un pacte, de nous deux lequel est le Diable ? Je vous laisse prendre ce que vous pouvez et l'expliquer. Je ne sais quel titre aura le texte que vous me consacrerez mais vous le ferez. Chacun s’appuie sur l’autre pour avancer vers une destination propre, les deux étant difficilement comparables.
- Je ne suis pas un génie ni un fou. Et dire que nous sommes parti de votre description d’une église à laquelle vous vous compariez.
- Une église désacralisée, redevenue lieu de vie plutôt que de culte tant ces notions me paraissent opposées. Sans cette petite lumière indiquant la présence d’un pseudo esprit saint, idole que le croyant adopte en modèle, ainsi laisse-t-il son propre esprit sur le parvis où il peut se distraire avec les jongleurs, écouter les mystères, tenter, vainement, d’en saisir le sens. Je préfère m’y retrouver seul et qu’importe l’état des murs, ils dureront aussi longtemps que je le voudrais. Je me souviens d’une église de ce genre, des fouilles mirent au jour une nécropole antérieure. La croyance s’imposant remplace la précédente, les moutons ne sont pas perdus, l’étable est au même endroit ! L’église sur l’emplacement d’un culte pré-chrétien sait-elle qu’à son tour elle sera remplacée ? Vous fréquentez la chapelle de cet hôpital, professeur, vous y passez de temps en temps. Sans vous définir comme croyant quelque chose vous héle mais vous cherchez à l’extérieur ce qui ne s’y trouve pas. Vous aussi désirez vos murs et je parie que votre grand-père avait la même attitude. Ne vous étonnez pas de ne pouvoir avancer, vous êtes chargé de croyances si lourdes que vous ne pouvez plus marcher, à peine piétiner, la peur augmentera le poids que vous désirez porter ?
- Finement observé, cruellement exprimé.
- Simple reflet ! Nous sommes les jouets de forces nous dépassant. L’extérieur est apparence professeur, conventions facilitant la vie, mais derrière ? Votre chapelle n'offre que de fausses réponses.
- Et vos ruines que le vent froid du désespoir.
- Ne rien espérer c’est ne pas redouter l’avenir. Non que je pense que demain sera néant, je verrai ! Ce n’est pas votre philosophie. Nous sommes le produit de nos passés respectif, le mien vous le connaissez, quand au vôtre, vous le connaissez aussi. Moi j’attends.
- Optimiste finalement.
- Pour le moment. Rassurez-vous le soleil va tourner, je vais retrouver l’ombre et le doute me reprendra dans ses bras.
- Jusqu’au jour où vous n’en aurez plus envie.
- Viendra-t-il seulement.
- Il viendra, vous attendra, ce que vous en ferez…
- Personne ne m’attend dehors, je m’en souviendrais. Si quelqu’un m’avait aimé, ou si moi j’avais aimé. A moins que je ne l’ai repoussé instinctivement, certain de mon besoin de solitude pour continuer. Ai-je réussi, ai-je appris ? La leçon est devant moi, je l’ai retenue mais l’ai-je comprise ? De quoi me justifier ? Je n’ai pas le goût du pardon, pour le donner ou le demander.
- Vous êtes seul dans vos décombres.
- Mais j’y suis. Nous bavassons, des hommes intelligents comme nous ne peuvent-ils être plus clairs, plus rapides ?
- L’intelligence calibre un potentiel en réponse à un environnement, la faculté de le dominer, de s’y adapter.
- Je dois avoir un Q.I. inférieur à l’huître.
- Pas sûr, vous avez utilisé votre environnement pour rester sur votre chemin et y avancer. L’usage c’est autre chose ! Vous être intelligent.
- J’ai entendu cela si souvent quand j’étais enfant. Intelligent mais socialement inadaptable. J’ai su m’intégrer sans me perdre, à la lisière du monde. Le quittant j’aurais été récupéré, reformaté. Comment calculer le Q.I. du hamster ? Quand il fait tourner sa roue et mange ce qu’on lui donne il utilise son environnement. La société est une roue immense, nous tournons en courant aussi vite que nous pouvons, agitons nos petites pattes… Pour aller où ? J’en suis tombé, je vois mes ex-semblables continuer de s’agiter, m’étonne d’avoir survécu à la chute et au contexte. J’apprécie ce décor professeur, si cet arbre était un pommier je me serais interrogé.
- C’est un chêne.
- C’est une réponse ! Aucun péché n’est possible sans Ève.
- Vous le regrettez ?
- Non, cela ne changerait rien. Si vous étiez une femme la communication eut été plus difficile par émergence de l’émotionnel.
- Vous manipulez les émotions de vos semblables comme les vôtres.
- Elle aurait été la mère alimentant mon envie de naître.
- Supposition.
- Besoin d’un temps de répit, que se stabilisent mes pensées, de faire le point, au sens photographique du terme.
- C’est moins facile que vous le pensiez, n’est-ce pas ?
- Dire est gratuit, admettre le sens des mots demande davantage de soi. Vous aviez raison, je vous tire mon chapeau.
- Remarque ironique.
- Si peu, je sens une angoisse intérieure, fondée sur rien de visible. Un pressentiment, un souvenir attendant de me sauter au visage. Chercher ne m’aiderait pas, je douterais de ma trouvaille.
- Situation pénible n’est-ce pas ?
- Mais enrichissante, regrets peut-être de n’être pas perdu, d’avoir plongé mon regard dans l’abîme sans croire ses promesses. Je n’ai pas de mérite, elles sont fausses. J’imagine que je suis resté inanimé un moment. L'ouïe fonctionnant permet à la mémoire de conserver des bribes de ce qu’elle perçut. Ai-je entendu quelque chose me concernant, des remarques désobligeantes, des commentaires sur mon état ? Moqueries d’infirmiers me manipulant et me pensant légume définitivement. Enterré vivant en soi professeur, une situation que je ne vous souhaite pas. Je ne parle pas de ce syndrome qui permet de bouger encore une paupière. Être inerte, enterré sous-soi-même, prisonnier d’un esprit paralysé à la suite d’un choc violent. C’est ce qui me fit dire qu’au cœur de la folie la plus coercitive l'âme sait survivre. Je fus là haut, vis une lumière, je traduis un ressenti inexprimable autrement, puisant en moi des ressources inconnues j’ai réussi à me réveiller. Étais-je branché à un moniteur de contrôle, sonna-t-il pour manifester un changement dans la courbe de mon EEG ? Des curieux en blouse blanche autour de moi, heureux de l’autopsie qui s’annonce, à cerveau ouvert, à âme béante. Et vous en scalpel. C’est une promotion.
- Pour revenir d’un pareil voyage il faut une forte motivation.
- Transmettre un message, celui que je tentais d’exprimer dans mon œuvre en m’efforçant d’être le plus clair possible. La transcendance de ma vie, pas seulement un chemin personnel inutilisable par autrui.
- Mais tellement complexe.
- Il faut la mériter. Le souvenir de votre grand-père, de sa quête, vous hante. En rêve il vous encouragea, soutenant que vous étiez dans la bonne direction ? Simple auto-encouragement, pas la manifestation d’un spectre lointain.
- Je sais.
- C’était agréable pourtant. A la lumière de nos rencontres mes textes paraîtront plus clairs, s’il s’avère que je ne sors pas d’ici je serais heureux que vous les utilisiez de la meilleure façon. Je ne demande rien de plus, peut-être un jour, quelque part, se trouvera-t-il quelqu’un capable de les comprendre.
- Je ferais au mieux.
- Je ne vous mets pas en garde contre le danger de comprendre, vous êtes au courant, regardez-moi ! Évitez les idées préconçues et tout deviendra possible. Tout… ou presque.
Vivre ? Est-ce se sentir vivant que de se poser la question ? Devant le miroir l’âme ignore ce qu’elle voit, craint ce qu’elle perçoit. Dans l’image ce sont les arcanes d’un passé immémorial qui l’entraînent, chemin de pierres dispersées sur un torrent acide.
Je voulus y plonger, m’y perdre, la douleur m’arracha à la tentation, douleur externe, écho d’une autre, incompréhensible.
Douleur en promesses de plaisirs nouveaux, violents, de délices sans fin, d’un paradis masque du néant.
Toutes ces petites cages autour de moi, niches rappelant les tombeaux précolombien où chaque creux recèle une momie.
Je sais, ce sont des ombres singeant la vie comme si elle valait la souffrance qu’elles endurent. Hamster courant à perdre haleine, entouré d’autres croyant l’avoir choisi. C’est une forme perverse de vampirisme, de domination.
Combien de petites histoires, de rêves fous, d’espoirs, d’envies de faire comme moi ? Sensation de vertige et le cri au dernier moment quand l’esprit constate son erreur, qu’il voulut sans pouvoir, visant une destination inaccessible.
Je devine, cachée, une créature absorbant nos émotions. Sujet d’une nouvelle, et le grand-père ayant appris au cours d’un voyage en une terre secrète, une île probablement, des secrets de maîtrise de la vie éternelle. Ce serait amusant de rédiger cela, plus si c’était vrai.
Une collection de rêves, chacun apportant un plaisir particulier. Un jour la science permettra de plonger dans un cerveau pour lire ses pensées et ses émotions. Cela sera proposé à de riches oisifs en manque de sensations, pensant que la folie est le voyage à la mode.
Tant de formes humaines abritant autant de chaos psychiques, tant de sources encore pures mais, je suis rassuré, plus pour longtemps.
Écrire exprime ce désir, amener l’autre en soi, lui faire partager nos pensées, nos ambitions, nos cauchemars parfois. Là ce serait plus simple, une plongée en direct au cœur de l’inconscient, et puis quoi ? Je me vois attirant les curieux, par les mots ils viendraient dans mon esprit, ouvriraient le leur pour ne pas perdre le mien et seraient heureux de se noyer à ma place, croyant imaginer une mort qui serait réellement leur.
C’est elle qui s’amuserait.
Leurs cris résonnent en moi et pourtant par leurs bouches c’est moi qui hurle, ou l’aurais dû sans le pouvoir ? Leurs échecs me firent avancer. Les pierres sur ce fleuve chlorhydrique sont les âmes perdues d’avoir trop avancé.
Passer par autrui, dévorer leurs errances pour en goûter la substantifique moelle, au cœur d’os si durs que leurs volontés ne purent les briser.
Douter mais avancer, m’arrêter serait disparaître. Éviter les chemins trop fréquentés. Délires en chemin de pierre, murs que moi seul perçoit au travers de mots suintant d’un sang ayant perdu son pouvoir de coagulation.
Transpirer du sang, m’agiter et le répandre, regarder les gouttes éclater sur le sol, les parois, se muer en petits êtres animés d’une volonté propre, s’organisant, dessinant…
Suffit-il de croire pour que son rêve devienne réalité ou est-ce le meilleur moyen de continuer à rêver ?
Je peux tendre les bras, toucher le vide, si mon cerveau m’indiquait autre chose je le croirais. Douter de lui serait tout perdre. L’espoir murmure aux déments qu’ils peuvent arriver quelque part. N’ayant que cela ils le croient.
Le reste est derrière les murs.
Être debout, tournant en rond, assis sur un tabouret vissé au sol, attaché sur un lit ou prostré contre un mur capitonné, bouche obstrué par un bandeau, corps tenu dans une camisole, comment savoir et trouver la différence ? S’il en existe une, et une seule !
Suis-je à ma place ici ? Est-ce moi qui me trompe, cherchant une introuvable solution, un mot de plus sur une page de silence, entendant mes murmures comme venant de voix si différentes de la mienne qu’ils devenaient étrangers. Et ces voix étant l’incarnation de ce que je suis…
Je pourrais courir, m’amuser, retomber en enfance, ce lieu ressemble à un préau, un carrefour d’âme, un delta, et l’océan du rien nous attend !
C’était si facile de laisser glisser les pensées, plus d’effort, l’envie de continuer, se nourrissant d’elle-même, d’une vie dont je n’avais pas l’usage.
Combien de rires éclatèrent-ils dans ces chambres, coururent le long des couloirs, traversant les murs, cherchant à être entendu pour ce qu’ils étaient, des hurlement de douleur, d’une terreur qu’aucun terme ne saurait décrire.
Ils m’entourent, grouillent, je m’en nourris, chacun contenait la goutte d’espoir dont j’avais besoin pour m’abreuver et continuer mon chemin ?
Oui, j’entends ces âmes éperdues. Ici… L’antichambre de l’Enfer, celui qui n’existe qu’en soi, qu’en moi… Quand ? Moi ?
J’aime l’idée d’un esprit tétant la folie, envahi, déformé invisiblement. Donnant à son âme une chance d’accéder à un avenir que la normalité assassine.
J’entends ces murmures, m’ouvre pour les unir, les accepter et qu’à travers moi ces souffrances ne soient plus inutiles.
Vanité professeur ? Délire mégalomaniaque ? J’assume !
Sans y croire mon cerveau tape à la machine sans machine, sans ruban, sans feuille, il continue, recommence, oublie qu’il est une ombre lui-même.
J’ai goûté le lait de la folie, ma conscience mit du temps pour s’y faire. Maintenant elle sait avoir survécu, elle s’explore et sait que l’habitude n’utilise qu’une infime partie de l’être. Infime…
Combien de temps encore ? Quelques gouttes, quelques larmes coulant sur mon visage, quelques souvenirs à demi effacés, des restes rongés par mon appétit. Trop longtemps enfermé dans un placard il était normal que j’en vienne à m’acharner sur la même coquille, sur le même résidu, mais je lui ai toujours trouvé du goût, toujours.
Combien ? Et avant quoi ? Quelle naissance à venir ?
Comprenant ce que je dis j’aurais peur et demanderais à être enfermé, je m’allongerais sagement pour être attaché, j’ouvrirais grand la bouche en quête de médicaments salvateurs. Je le ferais si j’étais sûr d’avoir raison, que derrière cette construction baroque la plus infime réalité s’abritait, attendant d’être assez forte pour jaillir, pour pouvoir, enfin, assouvir sa faim inextinguible.
Comment un esprit soumis à une telle confusion peut-il résister, et pourquoi ?
Suis-je en train de m’enliser dans l’illusoire ? Que suis-je ? Une conscience devant son reflet appréciant sa réalité, son désir d’être, sa peur.
J’ai peur ?
Oui ! Je peux regarder devant moi, chercher à comprendre, imaginer autant qu’entendre les autres…
Combien de cages, d’essais utiles puisque je suis là ?
Est-ce l’image que je me fais de moi-même, est-ce l’impression en creux d’une réalité de laquelle je doute encore ?
Croire en mon délire jusqu’à y entrer.
La folie derrière tant de masques a un seul aspect, elle est la peur de son propre désir, et c’est bien ce que je ressens.
La peur de mon désir…
Plaisant, non ?
Dans l'Ombre des Murs - 11

