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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 07:29

 Dans l'Ombre des Murs - 3


                                 En avance                  

                                                  04


- Il y a du vampire en vous, absorbeur d’émotion autant que désir de contempler l’abîme au travers d’autres regards comme si la folie n’avait pas voulu de vous pendant votre jeunesse. Vous analyser est amusant. Guetteur des ténèbres, accueillant les esprits en venant, attendant celui pouvant vous raconter ce qu’il aura vu là-bas. Les mots ne diront rien, le meilleur des écrivains ne parviendrait pas à rendre l’émotion d’une présence en des lieux où la pensée s’oublie, où le soi est une coquille vide baladée par des forces inconnues. Vous entendez ma voix professeur, elle traverse l’écran entre nous mais comprenez vous ce que je dis ? Vous attendiez une main sortant du miroir, se tendant, pour la saisir, mais vous vous heurteriez à la glace sans la traverser, et vous le savez. Classez vos pensionnaires, tenter d’établir des familles, de deviner l’origine de leurs comportements, de leur démence, ce sera déjà bien.

- L'intelligence peut-elle sans se perdre affronter la folie ?

- Non, n'approchez pas trop, nous pourrions inverser nos places.

- Avez-vous ce pouvoir ?

- Qui sait ce dont je suis capable, sinon vous qui m’observez depuis si longtemps. Je ne sais à quoi je ressemble, passant une main sur mon visage je ne me reconnais pas. Je ne sais même pas mon âge, le temps est-il si dangereux que vous m’empêchiez de le retrouver.

- C’est mieux ainsi, la situation vous protège, vous le savez.

- De la discussion jaillit la lumière, mais je constate que nous parlons beaucoup pour dire peu. Jadis j’écrivais sans prendre le temps de me comprendre. La solitude, le papier, mes mains écrivant malgré moi alors que mon regard parcours la pièce que je peux laisser aller mon esprit. Cette prouesse mentale m’empêcha longtemps de me noyer dans mon œuvre. Ce qui finalement arriva puisque je suis là. Si je découvrais dans quel but… Le temps seul excuse ou justifie un acte par ses conséquences. Le raisonnement est spécieux, facile de jouer sur l’avenir. Me suis-je livré à des actes délictueux ? Si je fus reconnu irresponsable c’était vrai puisque je ne me souviens de rien. Quoi que j'ai fait il me faut le retrouver et l’assumer. La responsabilité est liée à la lucidité. J’ai parlé de rage, de haine, j’aurais pu épuiser le pouvoir calmant des mots… Par l’imagination je peux construire un scénario puis son contraire. Tant de zones d’ombres… Elles me font penser à un échiquier, les pièces bougent, manipulées par une volonté que je ne perçois pas. La mienne ?

- Êtes-vous un pion ou un joueur ? Contre quel adversaire ?

- Moi-même ! Qui serait assez proche pour contrecarrer mes coups, de qui le serais-je assez pour deviner son jeu et l’empêcher de le développer ? Les pions se font face, les fous ont ouvert leurs diagonales, ils se jaugent, quelques coups suffiraient pour que la plupart des pièces disparaissent. L’équilibre conduirait à la nullité. Je ne suis pas là pour un objectif aussi médiocre. Puis-je gagner sans perdre aussi ?

- Par la violence vous ne parviendrez à rien, mieux vaut contrôler ses pulsions, il ne s’agit pas d’enfermer sa haine…

- Entre des murs capitonnés ?

- En soi elle est un poison violent à utiliser sans lui céder.

- Facile à dire par un spectateur. Ai-je pu agir ainsi ?

- Vous n’êtes pas assez exceptionnel pour cela ?

- Je préfère être unique, sans me comparer. Je me voulais pire que le pire mais capable de maîtriser mes sentiments négatifs, qu’ils ne contrôlent pas ma lucidité. Je devine vos pensées professeur ? Le don des mots est un grand pouvoir… Je me devine créature d’un esprit, y prenant le pouvoir, justement… En moi un phénomène comparable ne put-il arriver ? Ces phrases qui dessinaient des mondes devant mes yeux, quelles ambitions les dirigeaient-elles ? Une part de soi peut-elle faire sécession, désirer s’exprimer par elle-même, s’emparant des mots pour envahir l’esprit, le conquérant sans rien oublier ? Sommes-nous maîtres de nos âmes ? Ce JE dont nous sommes si fier peut céder devant une agression venue de si près qu’il ne l’attendait pas. Enfant l’imagination était ma seule amie, je n’ai pas cessé de la solliciter, jamais elle ne me laissa tomber. Elle fut compagne de tant d’instants de joie, de désespoir, d’envols en des cieux impensables et de chutes en des obscurités pétrifiantes. Elle exprima ce qui me gênait et dont j’étais inconscient, ce qui remontait de ce puits sur lequel j’étais toujours incliné. Oui, je fus tétanisé, incapable de reculer, la vie continuait alors que mon regard plongeait dans l’abîme. Il m’était impossible de le comprendre et l’imaginaire projeta devant moi yeux un spectacle acceptable. J’ai rêvé, écris, couru sur ce chemin sans réaliser qu’il me conduisait ici. But ou point de passage ? Cela dépend de vous. Comment me libérer en pensant que je peux récidiver ? Mais comment savoir qui avait raison. Nous verrons où le temps nous déposera. Laissons les mots redéfinir le présent.

- Vous n’avez jamais voulu d’utiliser un autre mode d’expression ?

- J’y ai pensé, mais en musique j’étais d’une nullité totale, en dessin je ne parvenais qu’à copier, en sculpture… Je n’ai jamais essayé. J’aimerais modeler ce que mon esprit conçoit, baisser les paupières et laisser courir mes doigts non plus sur un clavier mais contre la terre, la glaise. En elle, la triturer, l’organiser, oui, ce moyen me serait moins étranger que le dessin ou la peinture. Une lettre pour un geste, une forme pour une phrase, ainsi au lieu d’une histoire c’est une créature physique qui naîtrait sous mes doigts. J’imagine un atelier immense, océan de gravats au milieu duquel surgissent quelques œuvres. La vie produit une quantité de plus en plus grande d’œuvre sans être satisfaite. Un jour elle fera le tri, constatera que la perfection n’a pas de sens, et elle non plus. Je la vois s’interrogeant et découvrant l’inanité de son existence. Simple interprétation. La vie vaut par sa fragilité, ce qui reste ne saurait avoir d’intérêt. L’éternité annule ce qu’elle conserve. Le non-fragile n’a pas vocation à toucher la sensibilité. La vie est dans le verre pas dans la pierre, dans la fleur agitée par le vent pas dans la montagne.

- Êtes-vous proche de la montagne ou de la fleur ?

- Des deux par refus de la satiété amenant à se dire que tout est achevé. J’eus ce désir, parvenir au mot fin, pour constater que ce serait la mienne. Un artiste satisfait n’a plus qu’à mourir.

- Pourquoi ne pas tenter le coup ?

- Oui, pourquoi ? Et à chacune donner un peu de mon sang pour en faire une œuvre personnelle, non pour lui donner un semblant de vie.

- C’est une idée de roman.

- Et les œuvres s’animeraient au cours de la pleine lune.

- Pourquoi pas ?

- Ce serait plaisant en effet.

- La perfection n’est-elle pas le but de l’artiste ?

- Chacun met ce qu’il veut derrière ce mot, l’idéal du jour ne l’est plus demain. L’insatisfaction fait progresser, le contentement sclérose. L’ai-je jamais cherchée. Que vaut une destination accessible, un rêve réalisable ? J’aurais perdu l’envie d’écrire encore. Ai-je réussi ce que je voulais, encore que vouloir soit un terme me convenant mal ? Les millions de caractères tapés parfaitement agencés… Fut un temps où je comptais le nombre de lignes, c’est dire où j’en étais rendu.

- Un moyen de dominer votre travail.

- J’aurais préféré ne plus écrire que constater que je ne savais que me répéter. Que me reste-t-il à terminer ? Dans l’œil du cyclone la paix devient palpable par l’évidence de sa fragilité. Mon chemin se poursuit, mon esprit cédera une fois le but atteint, Il résiste parce qu’il sait avoir encore à faire. Peu de pièces restent sur l’échiquier, le combat fit rage alors que je n’y prêtais pas attention, je faillis être battu, et puis je réussis un de ces coups heureux que seul le hasard permet, et j’ai presque rétabli l’équilibre, à croire que mon adversaire ne souhaite pas triompher. Ces phrases ont-elles un sens pour vous professeur ? Je vous donne les pièces dans le désordre, confiant que je suis en votre capacité à les ordonner. Vous ne me ferez pas part de vos découvertes, pas encore. Serais-je intéressé ? J’ai moyen de me connaître autrement, de l’intérieur. Vous réécouterez nos entretiens, et découvrirez qu’il y a matière à un court article plutôt que la somme que vous pensiez composer, que je suis résumable aisément quand vous désirez le contraire. Je m’adapte, montre à chacun l’aspect qu’il veut sans jamais, ou presque, me montrer. Le temps glisse, happe mes pensées sur son passage, j’ai envie… Mais je feins d’y croire. L’illusion est douce pour qui en a déjà savouré le goût trompeur, un poison pour celui qui croit en elle, je crains que cela n’ait été mon cas. Je note l’absence de calendrier, d’agenda, rien indiquant quand nous sommes, pas même le jour de la semaine, difficile de vivre ainsi professeur, sans rien savoir de choses aussi simples. Voulez-vous renvoyer mon esprit dans le passé, vers nos ancêtres, quand ceux-ci ignoraient le calcul du temps, vivaient un jour après l’autre ? Pourquoi pas, la vie se passe de classement, d’enfermement, je me repère par rapport à elle, pas en fonction d’une segmentation temporelle humaine. De même il y a longtemps que je n’ai vu mon corps ; quelles cicatrices y lirais-je ? Expression d’autres délires, fruit de mon désir d’une écriture plus intime, jusqu’à me prendre pour une feuille de papier. Saisir un rasoir, le regarder courir sur ma peau, le sang, encore, rouge, pour achever mon œuvre. Cela a déjà été fait d’en ajouter à l’encre, dommage, j’aurais aimé proposer cela à un éditeur, il aurait apprécié ! Ce serait facile de relever cette veste de pyjama, d’en retrousser les manches, de chercher les traces des appareils qui me maintinrent en vie quand la tempête intérieure est trop forte user de violence contre soi la repousse comme un pare-feu évitant que tout ne soit incendié ? Vous ne me renseignez pas professeur, j’espérais qu’en énonçant quelques possibles vous cilleriez. Vous vous y attendiez ? Je n’innove pas beaucoup. Vous êtes uns statue vivante maîtrisant ses réactions, m’observant derrière votre regard amical et vos paroles complices. C’est votre métier, comment autopsier un esprit si ce n’est en demandant sa participation au malade ? Sois dit en passant, en posant un calendrier d’une époque différente vous auriez jugé de ma réaction, l’ironie m’eut convenue. Rire est une saine activité. Je fus drôle, autrefois, parfois dans mes textes. Je m'en souviens, les jeux de mots, les blagues… Et puis un jour j’ai cessé de l’être, je ne sais plus pourquoi. Probablement avais-je épuisé mon stock d’humour et devais-je en venir à un travail plus sérieux, ou avais-je compris que ce dernier était le plus intéressant, celui que je devais réaliser ? Sourire détend, en conservant les yeux ouverts, cela permet d’observer l’autre en un moment où ses défenses s’effritent. Je parle trop, je sais que nous n’avons pas d’horaires, il ne s’agit pas d’une consultation normale devant se finir à telle heure, ma place n’est pas retenue pour un autre. Vous n’allez pas me demander un chèque que je ne pourrais pas vous donner de toute façon. Que se passerait-il si, oublieux du temps et des contraintes biologiques, je parlais durant une semaine ? Pourriez-vous tenir aussi longtemps ? Je continuais à écrire alors que la fatigue s’emparait de moi, tête inclinée, paupières baissées, mes doigts vivaient malgré moi, puisant mes ultimes forces, après quoi je sortais du bureau pour m’effondrer sur le lit et laisser mon corps se reposer, avant de reprendre. Je ne pouvais arrêter, écrire revenait à nourrir un vampire intérieur si exigeant que je ne pouvais que l’abreuver en n’ayant plus de vie à moi, de temps pour être, en fuyant sans cesse. N’avez-vous pas de rendez-vous professeur, un dîner avec quelque autorité publique ou une jeune femme ? Et vous restez à m’écouter, notant intérieurement quelques mots par-ci, par-là, les plus intéressants, l’ensemble ne donne pas une opinion valorisante de moi. Pas de question, je serais déçu de la réponse. Je m’agite sous votre microscope, bougeant mes pensées dans tous les sens sans m’accrocher à quoi que ce fut. Sous votre regard tout là haut dans cette espèce de lumière qui m’aveugle, votre œil captivé, le scalpel caressant mes circonvolutions cérébrales, pas de souffrance quand vous me découperez, je perdrais la capacité de parler, de bouger, cherchant dans votre regard une inaccessible réponse. En quoi mon fonctionnement peut-il vous intéresser ? Êtes-vous un insecte vous aussi ? Levez les yeux, cette lumière, ce regard pesant… Ce n’est pas physiquement que vous pénétrerez mon esprit, un autre le fera, que découvrira-t-il ? Le mieux serait que je sois disséqué au point de passage entre la vie et la mort, pourquoi attendre que je sois nécrosé, que mon cerveau ne soit qu’une masse grise et inerte ? Ensuite jetez mon corps aux vers. Une question me vient, qu’arrive-t-il à ces vers se nourrissant de cadavres gorgés de médicaments, ne vont-ils pas évoluer, muter, devenant plus résistants ils pourraient acquérir une forme d’intelligence, ne plus se satisfaire de cadavres… Ils pourraient ainsi que je le pensais, remonter, décider d’envahir le monde. Je les vois s’installer dans un être vivant, pondre des millions d’œufs qui donneront de minuscules créatures qui vivront discrètement, au début. Regardons le spectacle, cet homme qui se dresse, mains sur le ventre, exprimant une douleur soudaine, il veut hurler, déjà trop tard, il s’effondre. Sa femme le regarde, tout est allé si vite, elle veut faire quelque chose mais la douleur s’empare d’elle… puis vient le tour des enfants !

- Belle histoire.

- Je savais qu’elle vous plairait, création ou souvenir ? Les vers sont des personnages fascinant et symboliquement expressifs.

- Mais eux aussi doivent mourir.

- S’entredévorer, rien n’est perdu, que ne le faisons-nous pas nous-même, nous ne prendrions pas de place inutile avec nos nécropoles et ferions des économies. En parlant j’entends les portes se refermer, les verrous glisser dans leurs gâches, vous n’êtes pas près de me laisser sortir n’est-ce pas ? Et pourtant il me serait facile de dire autre chose, ce que vous attendez, je n’ai pas envie de tricher.

- Vous aimeriez sentir ces vers vous rongeant ?

- Intellectuellement, si cela s’avérait possible je dirais non. Leurs ombres sont déjà là, nos cellules meurent, renaissent, ce que nous sommes n’est pas ce que nous fûmes. La mort nous caresse. Je vois ces vers remonter du puits, passant par mes yeux ils envahissent mon esprit, émissaires de la mort. Je sais ! Ils ne sont pas vraiment là, pourtant je sens leur grouillement sous ma peau, je craindrais de les découvrir en regardant. Ils parlent, me disent n’être que délire, qu’à croire en eux comme je le fis c’est moi qu’ils recouvriraient, pas le monde. Suaire gluant sous lequel j’étoufferais si lentement que l’Enfer paraîtrait agréable. Les mots vont et viennent, glissent hors de moi, se répandent, s’éparpillent. Veulent-ils dire quelque chose ? Je ne maîtrise plus mes idées, vos médicaments ne font plus effet, avez-vous testé un nouveau produit sur moi ? Si je peux servir à quelque chose. Le résultat vous satisfait, vos molécules m’atteignent, brisant le vide qui me protège, lézardant lentement mais sûrement la paroi d’oubli derrière laquelle je me dissimule. Ne pas aller trop vite, je ne le supporterai pas. L’absence revient ; camarade aux mains glacées, à l’étreinte indicible. Que suis-je en dehors de ces remontées ? Un fauve ou un légume ? Nous nous retrouverons bientôt, les entractes importent peu, le mot fin n’est pas encore prévu.

* *

Il le sera, au terme de mon séjour ici, dans une ombre dont je sais qu’elle ne sera pas accueillante, et je ne le lui demande pas, à elle j’ai à offrir ce qui me gêne, ces vers avec lesquels je cohabite depuis si longtemps. La laisser me ronger… N’en utilise-t-on pas pour absorber les parties nécrosées d’une plaie ? Ils se nourrissent de ce que nous avons de cadavérique. Qu’ils agissent ainsi en moi, nettoient mon esprit, prenant les pensées défuntes et pourrissantes. J’aime cette idée, avant de retrouver la terre, de m’y glisser, de rejoindre ces éléments qui crurent bon de s’unir pour former la vie. Mourir comme ces éléphants qui sentant leur heure venue s’éloignent pour assumer seul leur inéluctabilité. M’allonger sur le sol, nu, sourire, rester les yeux ouverts jusqu’à ne plus penser, ne plus savoir si la nuit est réelle ou si c’est moi qu’elle envahit. J’aurai peur le temps de reconnaître l’amie venant me délivrer. Confiant en ayant assumé la destinée qui m’était assignée. Les fils se relâcheront, l’oubli sera miséricordieux.

Le ciel reste obstinément bleu, quelques nuages passent parfois, je tourne en rond, j’aimerais un bel orage, des éclairs balayant le ciel, le tonnerre résonnerait et je resterais là, sous la pluie, lisant dans la foudre se déchaînant la signature de la réalité. Je doute de ce que je vois, de ce que je suis, ou crois être, j’ai beau toucher les murs je ne suis certain de rien. Les fleurs sont sans parfum, les insectes refusent d’apparaître, tout cela ressemble au décor d’une belle prison, plus moderne qu’une cage, plus élégante qu’une chambre aux murs matelassés. Moins réelle, qui sait !

Les mots galopent autour de moi, sautent, s’amusent, parfois j’en saisis un, il rit, se glisse en moi pour réveiller un souvenir, une image, je le relâche, le regarde disparaître dans l'air. Réminiscence d’une vie dont je commence à douter comme si mes souvenirs étaient faux, comme si je n’avais existé qu’ici. Le décor a changé, celui-ci, plus réaliste m’aide à m’orienter, à tendre les bras pour transpercer l’illusion. J’ai déjà traversé le miroir, reste à faire l'inverse. Si je trouvais des photos sur le sol, sachant que l’une est la mienne je doute de la retrouver. Ce n’est pas étonnant, je me souviens avoir toujours évité mon reflet. Le problème ne se pose pas ici, il n’y a rien même d’assez lisse dans quoi je puisse m’observer. Revient le souvenir d’une large armoire à glace, je me postais devant, m’observais, puis fermant les yeux je comptais jusqu’à dix. Combien de déceptions eus-je d’avoir encore devant moi le même visage, les mêmes yeux curieux et dépités, j'attendais quelqu’un d’autre. J’étais un espoir s’interrogeant sur lui-même sans pouvoir deviner sa véritable nature. Je voulais arracher ce masque de chair tant il me semblait une prison. Combien d’années ai-je tenu, tentant de réussir dans la réalité à dominer à esprit dans lequel j’étais enkysté. J’étais un fantôme prisonnier d’une âme ignorant ma présence, seulement préoccupée de vivre, de satisfaire les interrogations les plus communes. Arracher la peau, regarder les muscles à nu, les tendons blanchâtres, les gencives luisantes, les yeux désormais incapables de se protéger. Et continuer, ôter les muscles, enlever tout, ne plus avoir qu’une face d’os, représentation de la mort, vérité incontournable, souvenir d’un gouffre que j’aurais pris pour un puits. De fait j’aurais été surpris de trouver un inconnu en rouvrant les yeux, de ne pas retrouver la chambre, les meubles. J’aurais traversé la maison, me heurtant à des murs qui n’auraient pas dû se trouver là. J’usais un espoir dans un désir irréalisable. Encore un enfant j’agissais sans comprendre, sans me deviner, comme plus tard quand en écrivant je voulus dans les mots trouver l'autre pour le tuer. Je ne fis que me rencontrer en sachant qui j’étais et que maintenir ce désir me conduirait à la démence. Ainsi est fait l’échiquier, la folie et la mort jouent entre elles, je suis le trophée de la triomphatrice.

Je cherchais une sortie et je pris l’entrée. Je me souhaitais prisonnier du verre, reflet, j’aurais compris d’exister par intermittence. Reflet du désir de m’échapper, d’entrer dans le miroir, ou par lui, dans une autre vie. J’ai trouvé le chemin. L’imaginaire dépasse le minéral, ainsi en rentrant en moi je pus fuir, courir jusqu’à… La vie me poussait, ainsi, oubliant le réel et ses contraintes s’ouvrirent des mondes sans fins que les mots me permirent de traverser, par eux je traçais un chemin qui m’aida à ne pas m’égarer. Contemplatif je me serais noyé dans un fleuve d’images. Les mots me permirent de survivre, encore dans ce parc, entre ces murs, sous ce ciel moqueur en attendant un bonheur dont je sais qu’il n’existera jamais pour moi.

Je ressemblais à ce qu’attendaient les autres, pour me protéger d'une normalité inquisitrice je lui payais tribut d’un peu de ma vie. Immergé dans l’imaginaire, pousser jusqu'au délire fut aisé.

Trouverais-je une réponse ici ou seulement de nouvelles questions ? Je serais plus tranquille dans un dédale m’interrogeant sur la façon de m’échapper. Ce chemin suscite l'interrogation tant la simplicité aide à s’abstraire du contexte pour plonger en soi. Utiliser son corps pour de ne pas l’oublier en privilégiant un esprit qui finirait par le faire oublier. Je crus qu’écrire à la machine suffirait, mais non.

Vivre c’est faire des tours de manège, chercher une sortie, redouter de la trouver, sachant où elle conduira. C’est rêver qu’il en existe une menant à un improbable ailleurs. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’échappatoire hormis les mirages de la démence ?

Dans l'Ombre des Murs - 5

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