Monsieur, (je n'ose vous appeler par votre prénom)
Bien sûr vous êtes un homme, j'imagine mal une femme porter les mains sur moi, me caresser, ce serait une sorte de saphisme... Mais je me moque, après tout ce que j'ai vu depuis plus d'un siècle j'ai appris que l'humour était le moyen de supporter à la fois l'atroce et le temps.
Frappé d'obsolescence, objet de collection, rangée dans un tiroir, une vitrine, oubliée souvent, mais pas toujours, il y a des amateurs, comme vous à qui je voudrais transmettre mon expérience, vous, capable de comprendre puisque je viens de votre grand-père qui lui se servit de moi, qui vécut avec moi...
Je me souviens de lui, de sa rage pour échapper à une peur envahissante quand il fallait survivre et pour cela, faute d'autre moyen, m'utiliser de la meilleure façon possible. Combien de temps avons-nous passé ensemble ? Quelques mois mais de ceux laissant une marque pour une vie ; des mois de violence, de bruits et de fureurs, de terreur et de sauvagerie. Cette dernière est l'unique moyen d'échapper à la panique quand la mort met ses pas dans les vôtres.
Du reste je suis née ainsi, dans une fournaise semblant l'enfer. Je viens du sol, j'en fus arrachée brutalement et la technique humaine me donna ma forme finale, celle qui fascine tant quelques personnes qui aiment me prendre en main, fermer les yeux et chercher un lien magique permettant de vivre les situations qui marquèrent mon existence.
C'est ce que vous cherchez. Je me souviens, notre première rencontre, était-ce un hasard ? Vous farfouilliez dans les affaires de votre grand-père laissées au grenier depuis des décennies, c'était pour y faire une découverte d'importance autant que personnelle ? Aucun étonnement n'apparut dans vos yeux à ma découverte. Vous m'avez prise dans vos mains avec beaucoup de respect, restant immobile un long moment, me laissant dans mon cercueil de papier plusieurs jours avant de vous résoudre à m'en extraire et à me tenir en main. L'émotion que vous avez ressenti fut perceptible même par moi qui en fus gavée pendant des années, qui connus divers maîtres jusqu'au dernier qui me vola, comme d'autre, probablement pour garder un souvenir, et quel ! Réceptacle de saisons terrifiantes pour imaginer les conserver hors de sa mémoire. Jamais il ne revint me voir mais ses pensées tendaient vers moi, sans parler de ses cauchemars, quand il se souvenait, quand il revoyait, revivait...
Mais était-ce des cauchemars, finalement la graine de l'horreur ne grandit-elle pas pour devenir un arbre de plaisir plongeant ses racines dans une terre gorgée de sang et portant des fruits qu'il donna à consommer à ses enfants et plus particulièrement à son petit-fils, vous, qui finîtes par en apprécier l'étrange saveur faute d'avoir autre chose à déguster... Mais ce n'est pas à moi d'évoquer cela, vous le ferez le moment venu, n'est-ce pas, et vous et moi savons qu'il ne tardera plus, la preuve en est cette missive.
Vous savez tout cela, aucun de mes mots ne vous surprend, tel n'était pas mon but, je ne suis qu'un objet d'acier posé sur un autre pour le prolonger et lui permettre de tuer encore quand les munitions manquent.
Je ne fus qu'un moment court mais brûlant. J'ai percé des corps par milliers, autant les âmes de qui me mania ; les sangs et cris des premiers s'associant à la rage des seconds.
Dois-je en dire plus, évoquer plus précisément ce moment-ci, cet instant-là, cette vie prise plutôt que cette autre ? Cela serait vain et mon rôle est différent : je suis la plume sergent-malheur plongeant dans l'encrier de l'animalité pour dessiner le portrait d'une vie qui n'a pas su, pas encore, s'en extraire.
Tel est votre but, je le sais puisque vous m'utilisez depuis longtemps, avant même
d'écrire, quand votre imaginaire était papier et encre votre esprit.
A bientôt donc.
Votre...
Rosalie

