C’est la maison de mon enfance, vieille, pleine encore de souvenirs, des instants heureux que j’y passais, c’est si ancien, il me semble évoquer une autre vie, une ère différente où le monde était différent de ce qu’il est devenu.
N’est-ce pas ce que l’on ressent quand on avance en âge et que l’on se retrouve confronté à son passé ? C’était le bon vieux temps qui n’eut de bon que l’âge que l’on avait à l’époque. Enfance, insouciance, irresponsabilité, ignorance de soi, du monde et des obligations qui nous attendent, tout cela fait que l’on voit le côté agréable de sa jeunesse, du monde de ce temps, en fait c’est surtout soi que l’on contemple alors que le réel lui n’était sûrement pas beau ni engageant, ni excitant. Allons, tout cela n’est que phrases creuses et banalités, il me semble valoir mieux, avoir autre chose à dire qu’enfoncer des portes ouvertes.
Justement, en fait de porte ouverte j’en ai une en face de moi, celle de cette maison, de cette ruine devrais-je dire, nous en sommes partis depuis vingt-cinq ans, nous voulions la vendre, elle ne trouva pas acquéreur, personne ne semblait en vouloir, c’est pourtant une jolie maison, mais je dois dire c’était ? Vu ce qu’elle est devenue… Le principal demeure, les murs, le toit ; le reste à disparu, on voit des lézards, je crois que cette maison s’est laissée mourir d’avoir été abandonnée, qu’elle nous en voulut de l’avoir quittée alors qu’elle nous abritait depuis des générations. Elle avait subi l’installation de l’électricité, du confort, sauf de la télévision, nous ne l’avons eu que plus tard, cet œil froid qui ne montre que ce qui est.
J’ai envie de lui dire que ce ne fut pas de ma faute, mais elle le sait, elle se souvient du drame que cela fut pour moi de la quitter, je ne voulais pas partir, il me semblait que je perdrais une partie de moi, et c’est bien ce qui arriva. Mon enfance resta entre ces murs, les revoir maintenant me donne l’impression que je vais la retrouver, que je vais apercevoir derrière une fenêtre, dans ce qui n’est plus qu’un trou noir maintenant, mon visage de gamin, nos regards se croiseraient, chacun se demandant qui est l’autre avant de devoir, de pouvoir, de supporter de le reconnaître. Il est rarement facile d'affronter ce que l’on fut car en cette image du passé subsistent des souvenirs mais aussi des rêves que l’on fit pour plus tard, pour ce qui est maintenant. Cet enfant rêvait sa vie, il se voyait loin, ce que je suis devenu n’est pas ce qu’il imaginait, je peux dire que je l’ai trahi, que je n’ai pas su trouver en moi les forces nécessaires pour que ses rêves deviennent des réalités. Bien sûr je peux incriminer la vie, dire que ce ne fut pas de ma faute, ce ne serait pas faux, je n’ai pas demandé à avoir ces capacités intellectuelles, ou à ne pas les avoir, je n’ai pas demandé à perdre mes parents, à devoir donc travailler pour vivre, et puis la vie, les obligations, la lâcheté fit que je suis resté sur mes rail, d’autres m’apparurent, je me disais qu’ils étaient là, qu’ils seraient là encore un moment, que le temps me donnerait l’occasion de changer de voie, il s’avère que je ne le fis pas, que je n’ai pas osé, cela je sais ne pouvoir le reprocher qu’à moi-même.
Serais-je devenu ce que je voulais quand je vivais encore ici si j’y étais resté ? Question sans objet, il n’est pas possible de vivre une autre vie que celle que l’on eut, on peut le déplorer, on peut vouloir, on peut tout tenter, il n’empêche que le passé fait foi, comme le cachet de la poste, qu’il n'est pas possible de le gommer pour en mettre un autre montrant une autre origine.
Voilà mon cachet, il est devant moi, à demi en ruine, prêt à s’effondrer, vieille maison que j’aimais tant, qui m’accueille maintenant sans avoir l’air de trop m’en vouloir, comme si elle m’avait appelé pour me dire qu’elle allait mourir, vraiment, qu’il était temps pour moi de revenir vers elle l’assister en ses derniers instants.
Le portail a disparu, un vol probablement, quelle importance, l’herbe folle a envahi le chemin menant au seuil, pour un peu je verrais passer mon chat, le seul ami, i, que j’eus, la maison est une autre amie, i, e!
Pourquoi suis-je là, appel, imagination, souvenir du passé, désir de le retrouver ? C’est une impulsion, peu importe, seul compte le fait que je sois là, que la maison m’attende, qu’elle m’accepte encore. Elle est un peu bizarre, pas très large de surface au sol, sur chaque étage, il y en a deux, pourquoi ne pas l’avoir fait plus large, avec un étage de moins et moins d’escaliers, mystère ! D’où vient-elle, qui la fit, quels souvenirs recèle-t-elle en elle, des siècles qu’elle traversât ?
La porte est enfoncée, quelque sans-logis profitant de l’aubaine, l’intérieur est sale, tout est brisé, détruit, des dégâts irréparables, le temps, la violence, tout cela conjugué fait que rien ne sera plus comme avant pour elle, pour nous. Fermant les yeux je revois l’enfant que je fus, mes parents eux sont flous, ils comptèrent si peu. Je retrouve mes rêves, je me disais qu’un jour je serais écrivain, que cette maison serait alors connue dans le monde entier par mes œuvres et mon génie. Quelle erreur, quelle folie, de cela il ne reste qu’un pauvre type faisant un métier banal dans un bureau miteux, un type en bout de course, je ne changerai pas de voie, je n’en ai pas les moyens, intellectuels et surtout pas la volonté, cette maison est comme la tombe d’un enfant, les regrets ne le feront pas revenir à une vie qu’il ne sut saisir.
J’imaginais m’installer dans les combles, ils sont étroits, un espace confiné qui m'aurait plu. Là est l'infini que je voulais explorer entre des murs couverts de livres. Au-dessus de tout, voyant loin par la fenêtre, écrivant nuit et jour, créant des chefs d’œuvres impérissables, qui le sont, puisque n’existant pas !
L’escalier est raide, les marches vermoulues, tout ici a le goût de l’agonie, vraiment tout ! J’entends déjà comme l’espoir d’un dernier soupir, une vibration qui naît, qui naît…
Pour une illusion morte. Tout est de bois dans cet endroit, les vibrations s’amplifient...
La maison me ferme les yeux alors que j'entre dans le grenier.

