09
A cette heure le temple est encore vide, bientôt quelques fidèles se présenteront, depuis un certain temps il y en a davantage, la vie sait montrer la bonne direction pour qui ose la reconnaître.
Le pasteur est à l’aise dans son rôle, il regarde les chaises bien rangées et sourit sans trop ouvrir la bouche, il risquerait de révéler ses crocs. Elles paraissent vides, pas pour lui, chacune est occupée par un spectre, une assemblée terrifiante que seul son regard perçoit.
Ses victimes.
Cet enfant aux yeux si confiants, cette femme heureuse de trouver un homme qui l’écoute, ce vieillard près de la fin… Et les autres, tant de morts sans tombe, décédés dans d’atroces conditions, prisonniers, par leur malédiction, d’un monde de peines sans fin.
Cette adolescente, encore une enfant, près d’accoucher, elle crut trouver avec lui un réconfort que nul autre ne pouvait lui apporter. Elle n’a pas compris quand il l’a frappée, quand son ventre fut secoué de spasmes, quand la douleur se présenta et que les mains du pasteur refermèrent ses cuisses jusqu’à ce qu’un petit cadavre en sorte dans un flot de sang malodorant et vicié.
Il ne peut rire à chaque évocation, imperturbable, rassurant. Derrière la façade son âme se vautre dans un charnier et y prend plaisir.
L’Enfer dont il fut menacé si souvent est dorénavant son domaine, lui qui ne croit en rien, qui ne connaît que la douleur et le dégoût, lui qui ne peut voir de la vie que le plus sinistre aspect, le sien.
Il soupire de satisfaction, ces murs de pierres sont ses complices, quel dommage que les vitraux ne puissent représenter les scènes qu’il souhaite. Peu importe, il voit, il sait, il se souvient, les cris d’un enfant torturé sont plus beaux qu’un chant religieux. Ils sont une laisse plus solide avec un maître dont il devine l'haleine soufrée, dont il entend les sabots martelant un sol vivant, dont la voix résonnera bientôt à ses oreilles pour une ultime malédiction.
Pauvres moutons destinés à l’abattoir sans pouvoir l'admettre. Lui sait ! Le plaisir de mentir est son obole, sa portion congrue dirait-il s’il était cultivé, ce qui n’est pas le cas.
Tout va bien, le besoin de détruire revient, mais pas question de céder à la tentation trop vite, le risque grandit avec la multiplication des victimes, le plaisir croît d’être contenu
Catholique il se confesserait à un confrère et s’amuserait de la réaction de celui-ci. Un plaisir qu’il ne connaîtra jamais.
Personne n’est innocent, personne n’est exempt du péché originel, son père le lui a dit un million de fois, lui reste la certitude qu’une vie devant s’achever un jour il n’est pas interdit, sinon aux yeux de lois superflues, de raccourcir le délai. Il obéit, lui n’a pas de volonté, pas de désir, s’il prend plaisir à ses actes c’est par intelligence, s’il en souffrait il serait une victime supplémentaire sans que rien n’en soit modifié pour les autres. Le doigt griffu du destin griffa son front, au milieu. Ainsi, dit-on, Lucifer portait-il à cet emplacement l’émeraude dans laquelle fut taillé le Graal.
Sa vie est jonchée de cadavres, pauvres hères voués par le destin à sa satisfaction. Chair et sang dont ses mains surent que faire.
Son père le lui disait quand il l’attachait avec du fil de fer barbelé, quand le moindre mouvement était une torture, quand la fatigue lui interdisait de tenir debout, jusqu’à ce qu’il apprenne que le vrai plaisir était là. Qu’il regarde l’auteur de ses jours avec l’amour que ce dernier méritait pour lui avoir révélé cette vérité première, et unique. Aucune autre n’existe, aucune !
Ses paroles portent, ses mots qu’enfle le mensonge volent d’esprit en esprit, laissant en chacun une marque indélébile, l’inspiration se saisit de lui, les fils se tendent et le déchirent. Plus jeune il a voulu comprendre. Vouloir est bien, réussir ne lui fut pas permis, le monde réel est une illusion, il le sait maintenant, seul le sang est pur.
Ses pensées l’embarquent trop loin, se retenir, rouvrir les yeux, se suffire de ce qu’il voit, c’est bien le calme, la paix, apparente.
La lumière est douce, l’avenir tendre et glacé comme la mort.
Un pas, la porte qui claque, un fidèle vient prier, un pauvre homme qui ne corrigera jamais ses erreurs, qui jamais ne saura se tenir droit dans le vent de l’infini qu’il est seul à percevoir.
Se trouvera-t-il un jour quelqu’un qui entende ses suppliques ? Il ne veut de mal à personne, seulement leur murmurer qu’accepter le supplice est l'unique rédemption possible, alors tout ira bien, tout. Aucun ne comprend, tous ont peur, supplient d’être épargnés, alors qu’il leur apporte le salut, pourquoi sont-ils si stupides ?
Un bruit de chaise sur la gauche, c’est étrange que personne d’autre ne soit encore là, il y a des habitués, ces formes n'ayant de consistance qu’en se mirant dans le vide de croyances illusoires.
Une curieuse impression le fait se tourner vers la gauche, le regard qu’il croise le fait sursauter et frémir. Non ! Ce n’est pas lui, c’est impossible, il est… Mais justement, il n’en sait rien, rien.
Paralysé il voit se relever l’homme, s’approcher… Courir, s’enfuir… Pourquoi, pour aller où ? Il ne peut pas, il ne sait plus, déjà il n’est plus dans le temple, les murs magnifiques ont disparu, s’approche l’homme qu’il aimait tant. Des choses bizarres coulent sur ses joues. Des larmes ? Ainsi c’est cela, cette douceur qui lui fut interdite.
Il tend les bras vers celui qui vient, sa joie fait peur à voir. Comme dans un film le ciel s’obscurcit, le choc est violent, l’obscurité est celle d’une cave. Comme avant, il apprit à y puiser sa force, sa sérénité, maintenant il y découvre l’émotion, jamais auparavant… Mais qu’importe le passé, il sait l’avenir, le voit, l'accepte.
L’homme s’arrête, non ! C’est impossible, pas maintenant, ! Un éclair métallique qui ne retombe pas. Pourquoi papa ? Pourquoi retenir le coup ? Comprendre, savoir, comment demander quand jamais le permission ne vous fut accordée d’interroger ?
Deux regards se cherchent qui ne se trouvent plus, le couteau retrouve sa place astucieusement dissimulée dans une poche, l’homme qui le tenait sait que s’en servir serait délivrer. Il s’en va.
Le hurlement dans son dos ne le fait pas ciller, il marche, confiant, les spectres se lèvent et s'approchent de leur bourreau, leur échapper est impossible, l’âme en quête de pardon est capable de s’imposer toutes les souffrances.
Avant de s’éloigner il ôte le panonceau indiquant que le Temple est fermé, pour raison de santé…
* * *
La température est amniotique, rassurante. La violence que la ville a éprouvée rapproche les gens, enfin ils admettent que s’entendre est utile et qu'autour du terrain qu'ils occupent rôdent des adversaires dont ils ignorent tout. Le prix à payer semble élevé, son effet va s'estomper. Les policiers le savent, l’hydre du crime ne se laissera pas abattre au contraire, lutter contre elle la renforce, une tête tranchée en fait apparaître deux, elle permet de tricher, de refuser de comprendre, de penser en se perdant dans l’action et la peur.
Les trois hommes discutent, une enquête est souvent ainsi, comprendre ce qui s’est passé au lieu de courir dans tous les sens, percer les secrets de la situation pour la renverser, admettre sa propre peur devant l’inconnu menaçant, non pas d’une arme mais par un comportement moins étranger à soi qu’on le voudrait.
En un temps où tout est spectacle le dialogue se réduit, l’image l’emporte, violente pour cacher sa signification. Tout est logique. Effrayant l’esprit qui prenant le temps de considérer la réalité l’intègre et s’y retrouve.
Diatek imagine ce que ferait la justice de l’enquête qu’ils mènent, comment les avocats utiliseraient les faits, arguant d’une menace étrange, du droit à chacun de disposer de lui-même, après tout s’offrir en plateau-repas n’est pas interdit même si cela peut donner des idées à d’autres.
C’est fait pour. Quoi que…
Parfois les mots se perdent, les fronts se plissent, les bouches commencent des murmures morts avant d’être phrases, pensées. Le commissaire est persuadé que le lieu a été choisi, l’ouest de l’ouest, un pays gorgé de sang et affamé de violence par la peur. Le moment était idéal et le pire reste à venir.
Symbole pensa-t-il ? C’est le mot, même inscrit dans la réalité. La fin du dix-neuvième siècle semblait une époque de certitude, la science avait réponse à tout, la suite prouva que non, ceux qui croient au progrès se forcent, ceux qui regardent ailleurs préfèrent ne rien voir.
Craint-il pour lui par ce qui l’attend, par sa responsabilité, est-ce la folie qui l’emportera ?
Ce serait trop beau ! Il la sentit l'étreindre, l’envie de lui céder faillit l’emporter. La réalité fut d’une beauté si cruelle qu’il ne put l’oublier.
Retenir les ombres, les souillures, lui qui se plut à se parer d’abjection les sent l'abandonner, les rats quittent le navire alors qu’il peut se remettre à flots, ce serait bien de lui, jamais il ne sut agir comme les autres.
La nuit est fraîche, elle paraît brûlante en regard de la précédente, soixante degrés de différence. Les plaies se pansent, les corps se retrouvent, beaucoup trembleront encore quand le jour reviendra.
Tous auraient pu mourir en une fois, faire durer le plaisir est vicieux.

