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"Foutaises ! "
- Pardon ? Tu me parles ou tu penses si fort que ta bouche fuit ?
- C’était intérieur.
- Le début de la fin.
- Promesse de renouveau. Avec le printemps les bourgeons vont éclater, la sève circulera dans de vieilles branches noueuses, l’herbe ornera de jolies mottes surplombant de doux ruisseaux chantant.
- Joli.
- C’est nerveux.
- De quelles foutaises parlais-tu ?
- De vieilles idées. Je me voudrais enfant, pour une fois qu’une main prenne la mienne, qu’une volonté me libère du devoir de réflexion.
- Que l’on fasse pour toi.
- Impossible, qui ne fait pas soi-même en souffre de bien des façons.
- Attention à ce que tu dis.
- Rien de grave, tu n’es pas gastroentérologue mais il fallait que ça sorte, nous avons quitté la terre, le monde, un saut de puce loin de nos responsabilités, je lâche l’élastique, c’est bon.
- Profites-en.
- L’opportunité de dire des conneries ne reviendra pas de sitôt.
- Je sais, le meilleur des cétacés a besoin de respirer pour replonger. Je me veux implacable, avançant sans peur ni doute. Il y a un gouffre au-dessous de moi, l’air glacé en montant m’entoure, je sais sa promesse. Paix murmure-t-il, j’ai envie de le croire.
- Mais tu ne peux pas, croire n’est pas un verbe fait pour toi.
- Croire n’est pas Verbe. La maison est une étape pour apprendre en me débarrassant du superflu, de me simplifier pour aller vite et loin.
- Tu connais la destination ?
- La maison la dissimule, le principe de la chasse aux trésors, une énigme donne le lieu d’une nouvelle énigme qui donne le lieu d’une… jusqu’à l’ultime. Arriver à la fin sera hors de ma portée.
- Souhait ou constat ?
- Le premier.
- Alors il ne se vérifiera pas !
- C’est ce qui m’effraie, à chaque pensée surgit un nouveau motif de crainte, pas moyen de m’en débarrasser.
- Tes peurs disparaîtront dans l’action, c’est ce qui te manque.
- Ces jours sont lourds de réflexions, d’attente, la prise d’élan. Un seul essai avant l’inconnu dont nous parlions. Tu vois, cette discussion est vivace dans mon esprit alors qu’elle me paraît lointaine quand des souvenirs lointains me paraissent proches.
- La mémoire est mal connue, attendons l’autopsie.
- Gentil de me prévenir, tu crois que je donnerai mon corps à la science pour qu'elle le découpe en tranches ultra fines au laser. Si je meurs ce serait dans des conditions le rendant inexploitable.
- Si ? Ce n’est pas une certitude ?
- Je voulais dire, bientôt.
- C’est mieux pour rester dans les mémoires, ses mécanismes se révèlent lentement, comme si nous avions peur.
- J’en suis sûr, l’émotion terrifie. Je n’ai plus envie de rire, par instant me vient celle de pleurer comme l’enfant que j’aurais dû être.
- Le passé se comprend, se revit mais ne change pas. Ton enfance fut un calvaire, un Golgotha, sache en voir le bon côté, la résurrection.
- Comment revenir d’entre les morts et se sentir proche des vivants ? Que veulent dire ces mots, qui est mort ou ne l’est pas ? Ces gens autour de nous, ils sont animés, c’est tout ! Le supplice qui m'attend est celui de mon renoncement, pouvoir dire : « Père je te pardonne car tu ne sus pas ce que tu faisais ! ». Belle formule non ?
- En parlant, tu creuses, tu cherches, tu trouves.
- Ce n’est pas fini. L’image reste, symbolique, l’homme face à l’infini et ses interrogations. Ressusciter m'est impossible, naître, qui sait...
- Des paroles riches et nourrissantes.
- Je ne risque pas l’indigestion.
Un pantin peut-il être celui qui manipule ?
Les psychopathes savent mener les autres, dire la vérité en mentant. Il a touché la folie, l’a aimé, furieusement, et absorbée !
- Sais-tu à quoi je pense ?
- Pas encore.
- Nourri de démence, me saisissant elle se prit elle-même au piège.
Morton approuva conscient de devoir laisser son ami s'exprimer.
Un flux de pensées grandissait en son esprit, l’image du père tenant une corde traversant le temps, le lien de la vie qu’il veut saisir, qu’il empoigne… Les premiers effets se font sentir.
Un cadavre attend en souriant, figure parcheminée, corps détendu acceptant l’étreinte de la souffrance comme une délivrance.
Que restera-t-il de son expérience, comment l'utiliser ? Sous couvert de littérature, donner à ses personnages les mots qu’il ne pourrait employer officiellement. Peut-être, envisager l’avenir est distrayant.
Il sent sous ses pensées les traces de ses prédécesseurs que le temps ne put effacer si l’histoire n'en retint pas les noms. Une réflexion perdure sans affichage médiatique par les esprits en percevant l'écho. Le nom est une invention amusant les formes du néant, ces choses s’agitant sur fond de nuit éternelle redoutant qu'il ne soit cause de leur annihilation. Simple, comme tout ce qui est ardu à découvrir.
Atteindre la lumière, ranimer l’univers. L’éclair déchirera ce cocon généré par la crainte pour survivre à l’absolu glacé.
Est-ce lui qui gravira les marches d’argent ? Peu importe, la vie réussira, son existence individuelle est limitée.
- Ton sourire en dit long sur tes pensées.
- J’avance Morton, j’avance. Les images s'affinent à chaque pensée les affine, la vie sait ce qu’elle fait si elle ignore ce qu’elle va faire.
- C’est clair.
- La maison, l’action, la violence aiguise ses crocs.
- Ça n’a pas l’air de te déplaire ?
- Le jeu continu mais je comprends le sens des pièces utilisées.
- J’en accepte l’augure.
- Il n’est pas destiné à toutes les oreilles, nul habitant des cavernes n’est capable de l’entendre, même si ces grottes semblent des palais, l’extérieur seul a changé, ni l’intérieur, ni le locataire.
- Ça t’amuse ?
- Beaucoup, c’est nerveux, la tension mène au rire.
- A ressembler à la mort.
- Celle des autres !
- La plus amusante.
- J’accepte d’être leur mort, ou, plus justement, de leur dévoiler ce qu’est la vie, réalisant quelle illusion ils adulèrent, peu résisteront. Le Golgotha est une colline de souffrance et de folie. Je l’ai gravi, pas à pas. Je comprends mon père d’avoir rejeté sur autrui d'insoutenables affres. J’ai vu ses trophées, des visages arrachés, délicatement, peau préservée, traitée, des dizaines de bocaux, des yeux semblant avoir piégés un reste de vie. L’impression de ces regards est indicible, ils sont là, partout. Se répète l’idée que savoir est préférable au contraire. Imagine la réaction de parents apprenant quel supplice leur enfant endura, si on leur dit que sa face fut ôtée alors qu’il vivait encore ? L’ignorance ouvre la porte à l’imaginaire lequel ne dépasse pas le pire connu. Peu devineraient les tortures que mon père conçut. Folie et souffrance, bien sûr, mort également. Un charnier, la pourriture fait le liant et sur l’ensemble je progresse. Mes pieds glissent sur la sanie, se blessent sur des esquilles d’os, le vent soulève des lambeaux de peaux venant se coller sur moi, j’avance malgré tout. Ne pas hurler, ne pas implorer, ne jamais renoncer. M’arrêter ? Je l’ai fait plusieurs fois, reprendre mon souffle dans une atmosphère corrompue, rester debout. Autour de moi plus rien n’était solide, m'assoyant j’aurais disparu dans la fange comme d’autres qui crurent que la vitesse serait leur complice. Je ne renie rien, ne rejette rien, mon âme est souillée à jamais, rien ne la lavera. Elle absorbe, intègre, savoure le dégoût, l’abjection, pour en tirer la moelle la plus nourrissante. Admettre ces paroles est désagréable, choquant, peu importe, je vais, je vis.
- Mieux vaut pour moi entendre sans comprendre.
- Je sais. La vie est sortie d’un bouillon infâme, condition nécessaire à son apparition, la conscience n’a pas émergée de sa fange originelle, elle flotte dans un milieu amniotique difficile à imaginer, la naissance est proche Morton, je sens déjà les contractions, le fourmillement des combinaisons chimiques, des essais innombrables qui s’opèrent depuis des milliards d’années. L’œuf se fendille, le Big-bang physique eut lieu il y a longtemps, un autre se prépare, que dis-je, il a déjà commencé. La différence entre le son et la lumière, départ simultané, la seconde arrive avant alors que le premier sera plus violent.
Morton ne trouva rien à dire, les paroles du policier le heurtaient. Tenant du savoir il n’avait rien compris. Le parcours de son ami était l’inverse, le bon. Il se refusa à mettre en images les mots de Diatek. Le passé récent indiquait la véracité de ces murmures, la peur conduit au pire, à détruire pour payer un tribut à une déité floue masquant une vérité insaisissable. La force à l’œuvre ne s’achète pas, inutile de s’offrir à ce qui prend ce dont elle a besoin.
Tout !
- J’ai le trac Morton, réfléchir effraie.
Morton approuva, laissa glisser la panique, se taire. Son ami était loin devant, bientôt il serait imperceptible, alors la solitude viendrait, et avec elle…
Mourir n’est rien, rien !
* * *
Le ruban d’asphalte se déroule sous la voiture de location, Ford modèle récent nanti des derniers gadgets. Ils auraient pu prendre un autre vol, gagner du temps, pourquoi se presser se demandèrent-ils avant d’opter pour un moyen de déplacement lent mais intéressant. A rouler ainsi ils se sentaient dans un parc animalier mais sans ouvrir la portière pour jeter des cacahuètes. On ne nourrit pas les bêtes qui s’en chargent elles-mêmes.
Ils traversèrent New York, les vers étaient à la mesure de la Grosse Pomme, dans quelle poubelle jeter le trognon ?
Une autoroute vers le sud, un voyage de plus de mille kilomètres plus lassant qu’excitant. Rien à découvrir d’autres que des voitures, des camions, des individus louches longeant les routes, des moins louches dont ils se méfièrent davantage, chez Diatek le policier n’était jamais loin, il se demandait si celui-ci n’était pas un tueur ou si celui-là ferait une proie facile. Ce pouvait être l’inverse.
Un motel pour la nuit, des bungalows aux jolies façades roses, un intérieur conçu pour être
insupportable au bout d’une journée, une merveille de technologie. Une Bible dans un tiroir. Manquait le fusil à pompe dans un autre. Équilibre non respecté, il est vrai que ça ferait double
emploi.

