01
Au-dehors la température caresse
les normales saisonnières. Le temps s’amuse des définitions censées l'enfermer.
Dans la chambre le thermomètre ne bouge pas. Dans les vieux murs le froid trouve un havre à son goût, il s’étire dans les pierres pour de longs mois avant d’en être, brièvement, chassé.
Dehors ? Ce mot, pour l’homme assis sur le lit, ne signifie rien, il contemple à ses pieds, par-delà les lattes de chêne, le gouffre de son passé. De cet abîme remonterait une température défiant les relevés. Pourtant, au fond, quelque chose s’anime, conglomérat d’angoisses, de terreurs, d’images qu’il ne peut effacer.
La réalité s’amuse, attendant pour lui dévoiler le visage qu’il fuit.
Pourquoi sortir ? Dans ces rues qu’il connaît bien il ne croiserait qu’un vieux spectre attendant une nouvelle chance de l’entraîner dans la folie. Ce n’est pas cette confrontation qui l’effraie, ni de danser une fois encore avec la démence, mais de se savoir plus fort qu’elle, de vouloir la conserver pour valser jusqu’à la fin sans l’atteindre. Il resterait alors seul avec ses fantôme.
Une seule ombre, sur le mur, l'amie d'enfance à laquelle il se confiait. Lumière éteinte elle envahissait tout, alors il se sentait bien, rassuré, protégé, souhaitant que la clarté ne revienne plus. Ses souvenirs sont dans un album que le temps ronge à plaisir.
Caresser la pierre, parler à cette silhouette, ne plus faire qu’un avec elle, oublier le temps et, dans la roche, sourire à l’éternité.
Une main sur sa cuisse droite il effleure le sinueux souvenir de sa guerre, la marque d’une victoire qu’il voudrait déplorer, quand son esprit s’accrocha à la douleur pour survivre à la dissolution.
Une nuit glacée, pas assez pour lui permettre de s’allonger pour étouffer la dernière braise de lucidité vorace qui résiste. Le vent d’une panique venue de loin erre en lui sans qu’il sache y céder, sa soif d'échec est trop faible pour qu'il la voie insoutenable.
L’arme est à portée de main, métal au sourire avide. Facile de s’en saisir, un geste, sous la gorge, une infime pression et le sang giclerait, retombant sur lui en un linceul rubis. Et après ? La paix et l'oubli ou l’enfer de la damnation ?
La mort est sa complice depuis longtemps. Il la croisa souvent, lui offrant des créatures que le monde ne pouvait plus supporter. Son devoir était de les éliminer, il le fit, avec joie. Que rien ne trouble la quiétude du troupeau oublieux des prédateurs rôdant alentours, chasseurs dont il se sait un des pires ! La multiplicité des canaux de communication affaiblie l’information, entre les mailles du filet glissent les réalités refusées.
Comme le manche est doux dans sa main, promesse de douceur après la brulure. Le prix est trop bas. Un Seppuku lui apporterait davantage de sensations, s’ouvrir le ventre, en sortir ces viscères répugnants et chauds, dérouler les intestins, cette triperie puante. Y plonger la main, remonter sous le sternum, écarter les poumons, sourire en saisissant le cœur, l’arracher pour, dans un ultime défi, regarder sa main l’écraser.
Fuir dans la mort était interdit, une tâche restait à accomplir, un devoir, ce mot qui amuse qui en ignore le sens. L’ennemi était ce bouillonnement en lui, ces formes sur les parois, ces couleurs dans son esprit. Un décor de tortures empli de plaintes, un passé qu’il avait absorbé comme une éponge et qu’il devait régurgiter.
Il supplie le rasoir d’être la clé de sa délivrance. Il serre les dents et gémit de fureur. L’acier mord la chair, s’y enfonce, descend jusqu’au genou ; le sang coule plus encore alors qu'il écarte les lèvres de la plaie. Il pleure de frustration en empoignant cette forme longue et blanche. Le hurlement traverse les murs quand il arrache le fémur et le jette dans un coin de la pièce à la gueule avide qui s’en saisit. Sa conscience ne supporte pas le choc.
Celui de la douleur ou de l’échec ?
* * *
- C’est donc ainsi que les choses se sont passées ?
L’homme repose les feuillets, inspire profondément et répond.
- Quelques pages racontant sans tout dire.
- Des rumeurs ont couru, il est rare qu’un commissaire tente de se suicider, s’il s’agit bien de cela, ce dont je doute.
- J’aurais pu mourir, le fil d’une vie se tranche facilement, parfois sans même avoir à le vouloir, le vide agit pour soi.
- Tu aurais voulu désirer mourir ?
- Vouloir ne fut jamais mon fort.
Le silence réunit les deux hommes, le commissaire Diathek, qui venait de lire, assis sur son lit, Kah, assis dans le fond de la pièce, occupant un fauteuil de bureau style années quarante.
- Nous sommes policiers, tu ne seras pas étonné si je suis curieux. C’est une qualité professionnelle. Toi et ton équipe avez soulevé bien des interrogations tant il est rare que dans une corporation le secret soit conservé. Ce n’en est que plus attirant.
- Certaines savoirs scellent les consciences.
- Parler soulage.
- Nous avons promis de nous taire. Chacun de nous eut le temps d'y penser, les règles acceptées il ne fut jamais question de les remettre en cause. Nous sortons du texte.
- Ne me fais pas croire qu’il n’y a pas de lien entre ton acte et le savoir auquel tu fais allusion.
- Sans doute. J’ai choisi ce métier, accepté certaines enquêtes.
- Mourir c'était fuir, ce métier n'était-il pas une échappatoire ?
- Psychologue.
- Cela fait partie de la formation de commissaire, elle remplace le passage à tabac, c'est douloureux sans laisser de trace.
- Jolie formule ! Mais se pencher sur soi est un jeu plus amusant.
- Un jeu ?
- La vie en est un, avec ou sans u !
- Sans victoire possible.
- D’où son intérêt. La réussite tue la volonté, l'échec occis le rêve
- Nous sortons de la psychologie pour pénétrer la philosophie.
- Elle aime ça ! Philosophie de bas étage, je fais dans le simple sans chercher à comprendre vraiment.
- Par peur d’y parvenir.
- Arrête de comprendre !
- La victoire incite parfois à la fuite davantage que son contraire.
- Je caresse avec plaisir cette idée, belle comme un sophisme.
- La réponse est en toi. Je comprends ton serment et sais que savoir serait trop cher, je préfère continuer à me poser des questions. Fuite, mort, folie, suicide, tortures, le menu est lourd mais attirant pour qui n’aura pas à régler l’addition.
- Ça… Les idées se mélangent, celle-ci : Un texte que j’écrivis adolescent, un homme veut se détruire, pas seulement se tuer, trop simple. Pour parvenir à son but il décide d’arracher les os de ses jambes, voulant poursuivre par les muscles et remonter. Il passe à l’acte et la souffrance quoique terrible ne le détruit pas, sa conscience endure un tourment inimaginable mais résiste, autour de lui les ténèbres s'emplissent de créatures cliquetantes et frémissantes. Il perçoit des odeurs impossibles, distingue des silhouettes intolérables, il veut s’échapper, glisser hors de la vie sans aller jusqu’à la mort, les deux sont des pièges, il ne peut rien et quand les ombres s'approchent il découvre sa damnation.
- Intéressant et prophétique.
- N’est-ce pas.
- Sauf que toi tu as pu t’échapper pour gagner du temps.
- Fine analyse. Dans la réalité la douleur fut indicible, puisses-tu ne jamais approcher t'en approcher. La lucidité puisa jusqu'à mes dernières forces, je vois la lame dans ma chair, la plaie béante. Mes connaissances en anatomie m’ont fait éviter l’artère fémorale, les études ça sert parfois. Ma main attrape l’os, l’arrache… Je ressens encore l’éblouissement qui m’emporte alors que je le jette.
- A des ombres grouillantes ?
- À l’intérieur. J’ai crié, sans quoi je me serais vidé de mon sang. Quelqu’un m'entendit et appela les pompiers, la caserne est à cent mètres, hasard.
- Un risque calculé, inconsciemment.
- Possible.
- Le personnel de secours dut être surpris du mode opératoire.
- Ah leurs regards quand j’ai repris conscience trois jours plus tard ! Ils s’attendaient à tout. Policier je n’étais pas attaché. Je passai l’épreuve.
- Admis dans la classe supérieure.
Un sourire détendit l’atmosphère, elle en avait bien besoin.
- Tu avais une imagination débridée.
- J’avais… La réalité concurrence la fiction.
- Tu fais allusion à ce dont tu ne peux parler ?
- Nos limites sont faites d'illusions et nourries de peurs.
- De fuite ?
- Oui, les yeux ne voient pas tout. Le regard se détourne de ce qu’il doit éviter. Les atrocités quotidiennes évitent une curiosité dangereuse s’impose. Si elle n’est que malsaine tout va bien.
- Curieuses paroles.
- Je me comprends.
- Notre enquête l’illustre, plutôt un mensonge qu’une réalité pire.
- Parfait.
- Je comprends de quelles d’affaires tu t’occupas.
- En partie.
- Elle suffira. Tu as été rapide, efficace, l’entraînement.
- L’habitude. Je comprends certains caractères... La séparation de l’esprit, une partie répond au monde, l’autre évolue dans son univers. Agréable à imaginer jusqu’au jour où la réalité s’éloigne, reste une vitrine qui s’obscurcit avec le temps, l’esprit ne sait plus où il se trouve, ce qu’il reçoit et ce qu’il crée. J’ai été hanté par des visions infernales. Je n’exagère pas, des phantasmes capables d’arracher l’âme au réel. Et puis…
- Tu es entré dans la police.
- J’ai… écrit, c’est le plus important. J’ai poussé l’imaginaire hors de moi pour préserver ma lucidité autant que faire se put, aussi longtemps que les mots purent m’aider, me soulager. Certains disent que l’écriture leur sauva la vie ! Pour moi elle en sauva d’autres. Ma raison trouva à quoi s’accrocher, fut-ce du petit doigt, quand bien même souhaitais-je lâcher, un souhait facile puisque irréalisable. Compliqué à dire autant qu’à penser.
- Les circonstances furent favorables, ton équipe, vos enquêtes.
- J’admettais ce que d’autres refusaient, j’en avais besoin. L’horreur extérieure exprimait celle qui m’habitait.
- Au nom de la loi ?
- Nous en respectâmes l’esprit…
- L’honnêteté avant la légalité ?
- Belle formule.
- Jamais d’échec ?
- Nous avons résolu les problèmes présentés.
- Je ne dois pas en savoir plus.
- C’est mieux.
- Qu’est-ce qui t’amuse ?
- Ma façon d’expliquer sans dire. J’aime ma perversité, c’est un progrès mais ça m’amuse. J’ai appris à frôler la folie, à habiter l’horreur, à violer un univers que la curiosité devrait laisser de côté. J’ai couru dans des flaques de sang, m’éclaboussant pour oublier celui qui me couvrait. Tout était simple, violent, pénible et rassurant. Je me sentais invincible oubliant mon pire ennemi : Moi ! Les cauchemars extérieurs dissimulaient les miens.
- Il n’est pas de sommeil dont on ne finisse par sortir.
- Le réveil est pénible, il s’étire, la réalité m’indique le chemin. L’émotion se rapproche, elle que je crus mon ennemie. L’être vibre d’un souffle qu’il veut maîtriser. Mes phrases sont bancales, un brouillon est nécessaire, noter, relire, supprimer les couches de peinture dissimulant le motif originel. Motif ! double sens, comme sens ! Je jongle avec les mots pour libérer mes peurs. C’est presque de l’écriture automatique, la peur fait encrier. L’ignorance engendre la crainte, non une conséquence mais une raison d’être, ignorer pour n’être pas tenté. L’esprit n’est pas roi en sa maison, il est locataire d’un lieu dont il ignore les secrets, il a envie de paix, de tranquillité mais agit pour ne pas la trouver, l’effet de la vie qui souhaite le contraire.
- Être policier avait pour but de soulager ta tension interne ?
- Oui. Tu vas évoquer le bien public, de communauté nationale. Mon désir ne fut jamais d’aider les autres, je voyais mon intérêt, rien de plus. Cela dit j’ai fait du bon boulot, sauvé des dizaines de vies, plus peut-être. Jeune je méprisai le monde, cette époque est révolue, l’indifférence me libère de l’instinct grégaire.
- Et maintenant ?
- Que vais-je faire ? Prendre mes responsabilités, pour une fois.
- Que fuyais-tu par l’écrit, par ton métier ?
Héritage - 2

