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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 05:18
Survivre au mal - 5 
 

                                                   6


Deux puits plongeant au cœur de l’enfer. La proie ne comprends pas, face au danger elle sait que faire mais ses muscles refusent d’agir, sa volonté est prise dans d’invisibles liens lui interdisant de se mouvoir. Le regard était amical, il a changé si vite, pourquoi ce couteau, et le froid ? Il est temps de rentrer, c’était idiot de sortir, se coucher, être au chaud, au chaud… Elle n’a qu’un soupire d’étonnement quand la lame pénètre son ventre, son visage exprime la surprise plus que la douleur, ses yeux écarquillés regardent la lame rouge de sang alors que l’ombre devient pourpre. Tout s’éloigne comme dans un rêve.

Un songe… Ce n’est que cela, un mauvais rêve, elle va se réveiller, elle allumera, dormira avec la lumière, on ne lui dira rien, ce n’était pas de sa faute. L’air lui manque, ses oreilles bourdonnent, le froid a succédé à la chaleur. Elle dort puisqu’elle ne sent plus son corps, qu’elle ne sent plus rien, qu’elle n’est plus rien, qu’autour… Mais si, il y a ce regard sans âme mais brûlants de désespoir. Une main venant du vide, un éclair, une lame pénétrant à nouveau, affamée…

Quand le pas s’éloigne elle n’entend plus rien, pas même le bruit de son sang coulant sur un sol ravi.

- Commissaire ?

Diatek hoche la tête, ferme les yeux, fait effort pour reprendre pied dans sa… Non ! Leur réalité. Elle ne peut être ainsi, elle ne peut…

- Heureux de vous retrouver parmi nous.

- Quand le train arrive pas question de refuser d'y monter, qui sait s’il reviendra. J’ai la sensation qu’un nouveau crime vient d’être commis.

- J’ai l’impression d’être dans une série télévisée.

Diatek se tut, il possédait son don avant que le petit écran ne s’en empare sans supposer qu’il puisse appartenir à la réalité.

- Avoir le pouvoir de ces enquêteurs rendrait la vie difficile.

Rendraient…

- Des précisions ?

- Une lame pointue et tranchante comme un rasoir.

- Nous allons assister à une curée médiatique. Sans parler du drame que cela serait. J’emploie le conditionnel pour conjurer le sort mais la logique appelle un crime supplémentaire, impossible de surveiller une ville entière face à un prédateur d'enfants.

Diatek opine sans livrer le fond de sa pensée. Il connaissait l’aura l’entourant et la savait si loin de la réalité qu’il convenait de ne pas en rajouter devant son directeur et son collègue. Il porta son regard vers la fenêtre ne voyant au dehors qu’une obscurité tentatrice, gorgée de pulsions troubles redoutant la lumière et heureux de ténèbres propices à l’exaspération des désirs les plus inquiétants.

- Messieurs espérerons que l’aube ne nous apportera pas un cadavre supplémentaire. Cette affaire semble ancienne alors qu'elle n'a qu'un jour. Je suis heureux de votre entente, le travail d’équipe est important et… - Le directeur ne finit pas sa phrase, inutile de faire allusion aux anciens collègues de Diatek - Je vous souhaite une bonne nuit, sachant que pour vous comme pour moi elle sera courte.

Les deux commissaires sortirent sur un salut à leur supérieur. La lourde porte matelassée refermée dans leur dos ils se regardèrent.

- Puis-je vous livrer le fond de ma pensée commissaire ?

- Je vous en prie Kah, la connaître m'intéresse.

- Vous confirmez votre réputation. Tant de bruits courent sur vous.

- Des bruits loin de la réalité j’en suis sûr.

- Je veux bien le croire. Il n’empêche que vos états de services sont flous alors que dans notre milieu tout se sait facilement, ce n’est pas à vous que je l’apprendrai. Il m’a semblé que notre directeur allait faire allusion à vos anciens partenaires mais qu’il s’est retenu. Ce n’est pas ce qui se sait qui est troublant, c’est le fait qu’il y ait tant de choses cachées qui laisse parler l’imagination.

- Qui sait si un jour nous n’aurons pas l’occasion d’en parler plus précisément. Vous pensez que j’élude le sujet ? Vous avez raison. Laissez la bride sur le cou de votre imaginaire, il vous aidera, ne vous fiez pourtant pas à ce qu’il pourrait vous dire. Nous sommes tentés de céder à l’envie de sortir du quotidien tant celui que nous côtoyons est pénible. C’est parfois justifié, parfois seulement.

- Je comprends ce que vous dites, je garde mes questions de côté en attendant l’occasion de les laisser prendre l’air.

Dans les yeux d’un enfant se reflétait l'ombre d’une nuit souriant de la peur qu’elle suscitait et des cauchemars qu’elle ferait naître.

L’aube ne les tuerait pas tous !

                                        * * *

Dureté, froideur, La pierre vit sans chaleur ni âme.

Les mains tâtonnent, aucun moyen d’échapper à une prison illuminée par de rares éclairs. Pouvoir douter serait agréable, un éclair de plus et le doute se fragilise, l’espoir menace de se désintégrer.

Les murs, d’un agglomérat de chairs mortes et d’envies minéralisées, sont invisibles.

Qu’est-ce que cela, et moi, qui suis-je ?

Si le froid restait à l’extérieur…

Il y a une raison, impossible d’entrer en un lieu en passant au travers des remparts et… Mais il y a une autre explication, le temps érigea les parois, la peur, la souffrance imposèrent un abri devenu geôle.

Les images du monde sont floues, difficile de s’y accrocher alors que la tempête fait rage, le radeau du passé se disloque. L’océan d'angoisse ne veut pas le détruire trop vite. Une victime morte est une source de plaisir tarie. Il veut une victoire lente, que chaque seconde soit un succès, que chaque instant représente une morsure de laquelle naîtra l’envie de renoncer, le désir de se renier pour lutter encore, contre soi, jusqu’à consumer l’ultime parcelle d’âme.

La folie entretient la souffrance. Elle est une présence glacée contre laquelle les assauts de la raison s’épuisent en vain. Impossible d’ignorer sa présence une fois celle-ci perçue. Elle est belle pourtant, au début, prometteuse d’un univers de plaisirs. Un désert en réalité, une vitrine s’estompant une fois la porte d’entrée franchie.

D’abord câline, elle prend tout ensuite. Son baiser est mort sûre.

Les mains cherchent, l’esprit réfléchit, il doit s'enfuir le sait mais ne peut rien. Le mur devant lui est seul, les côtés sont libres, un effort suffirait pour partir. Le chemin du salut est accessible, si proche et pourtant inaccessible pour qui est enfermé en lui-même.

Avancer… Chaque pas fut douleur, chaque instant angoisse, le temps devint un ennemi, une seconde était une mort n’emportant rien mais instillant en l’âme la certitude qu’elle était là, invincible maîtresse.

Les souvenirs de l’enfance volent dans la nuit, leurs becs sont acérés mais la peau se reforme, reste sensible, l’être n’est pas encore à nu. L’enfance meurt lentement quand il ne reste rien d’autre en soi.

Des remparts, une forteresse vide à l’intérieur de laquelle erre un esprit ignorant qu’il génère ce décor pour s’interdire l’extérieur. Le comprendrait-il que trouver la sortie lui serait impossible seul. Une main manque, une présence, un autre cœur.

Le réveil ne viendra plus, pourquoi espérer ? Autour de soi reste un champ de bataille parsemé de millions de cadavres, un océan de cendres, un linceul grisâtre que nul pied ne foulera jamais.

Plonger ses mains dans cette terre, en retirer par poignées ces petites créatures blanchâtres et frétillantes, sentir leurs morsures, leurs formes fuselées passer en soi et s'en repaître sans fin. La souffrance est le salut pour qui veut rester vivant.

                                        * * *

- Encore un voyage ?

- Quand les pensées se pressent, et cela arrive souvent en début d’enquête, je les laisse faire, elles s’organisent d’elles-mêmes, c’est un spectacles fascinant, d’autant qu’il se produit en soi.

- Comme un vertige ?

- Si vous voulez.

- Une sensation forte que je ne jalouse pourtant pas.

- Vos capacités sont aussi bien.

- Je doute d’en avoir beaucoup.

- Leur maîtrise importe plus que leur quantité. Elles sont vous.

- Vous êtes aussi un sage.

- J’ai appris des circonstances, non sans me dire que si j’avais réfléchi avant… Mais si je l’avais fait je n’aurais pas eu l’occasion de m’en faire la remarque. Nous sommes des édifices pouvant monter haut si nos fondations sont solides, prenons le temps de les consolider sans nous précipiter vers un enseignement fascinant mais qui ferait s’écrouler le château de cartes que nous sommes.

- Cela vous est arrivé ?

- On peut l’expliquer ainsi.

- Et vous avez pu en édifier un autre ?

- Il s’édifie tout seul, je l’explore en m’interrogeant sur sa nature.

- Et sur l’architecte ?

- Parfois, sans réponse. C’est trop tôt, je dois atteindre son sommet, une explication me couperait l’envie d’en savoir davantage, la force de m’engager dans l’escalier que je vois devant moi.

- Je comprends, enfin je fais semblant.

- Rappelez-vous l'antique pensée : Deviens ce que tu es ! pas un d’autre que vous pensez meilleur. Une enquête impose parfois d'en apprendre sur soi. Nous sommes plus que des pions avançant malgré eux, nous disposons du pouvoir de nous interroger, de voir ce que nous sommes. Nous traquons un monstre qui brandit un miroir. Pourquoi sommes-nous sur ses traces, pourquoi avons-nous choisi ce métier, car nous l’avons choisi ! Ce n’est pas le hasard qui nous mit sur sa piste, ce que nous voyons de lui nous en apprend sur nous. Difficile de s’interroger ainsi, j’ai connu peu d’individus supportant ces questions. Je ne sais ce que vous ferez de mes paroles, peut-être les considérerez-vous comme divagations, avec raison, une chance reste qu’elles aient un sens, indiquent une direction.

- Je saisis la portée de vos paroles commissaire, je ne dis pas pouvoir en faire bon usage tant elles sont lourdes à intégrer.

- Demain ou dans dix ans vous vous en souviendrez. Ce tueur agit pour nous, combien contiennent leurs pulsions par l’exemple de qui ne put y parvenir. Formule biscornue, j’en conviens et les parents des victimes ne pourraient m'entendre mais notre action n’implique pas d'éviter toute interrogation. Nous voyons la société dans son intimité la plus dangereuse, là où se forme la lave qui le recouvrira. Mais je délire n’est-ce pas ? Vous pensez que je suis bien gentil mais que mes grands discours ne veulent pas dire grand chose.

- Je voudrais vous comprendre, vous répondre, j'étais nul en philo.

- Ce n'est pas trop tard. Ne la voyez pas poussiéreuse comme une discipline scolaire et, souriante, elle vous dévoilera le quotidien.

- Vous portez un regard lucide et désabusé sur notre civilisation.

- Avec un arrière goût de subversion qui ne me déplait pas.

- Finalement vous n’aimez pas le monde que vous défendez.

- Le défends-je seulement ? L’Apocalypse est commencée, elle est en œuvre et nous refusons de le voir.

- Vous jouez aux gendarmes et aux voleurs ?

- Il y a de ça.

- Cette motivation en vaut bien d’autres.

- Le résultat est positif pour la société.

- Vous n’êtes pas aussi cynique que vous en donnez l’impression.

- Vous êtes perspicace commissaire, je suis heureux de travailler avec vous. Dépêchons-nous avant que la technique nous rattrape, nous dépasse et nous laisse désemparés dans un monde incompréhensible.

- Vous êtes sûr du troisième crime ?

- Sûr serait trop dire, peut-être s’agit-il d’un meurtre symbolique, l’assassin renonçant à dominer ses pulsions, préférant leur céder, repousser la souffrance dans un futur moins lointain qu’il le voudrait.

- La folie est une chose curieuse.

- Par définition ! Que valent les sains d’esprits ! Ne sommes-nous pris entre le marteau des fous et l’enclume des cons ?

- Jolie formule.

- Je devrais la noter pour un recueil, il pourrait avoir du succès.

- Ce serait une raison de ne pas le publier.

- Je vois que vous commencez à me connaître, j’en suis fort aise. En attendant d’agir je propose que nous allions casser la croûte, le ventre vide nous ne ferons rien de bien.

Kah opina, découvrant qu’il avait faim.

Les viandes froides et les cornichons leur avaient ouvert l'appétit.

                                        * * *

Le froid condensait les respirations, ailleurs, aucun nuage ne se formait devant une bouche béante. Ni rire ni pleur n’en sortiraient plus. Un gouffre comme une envie de mordre le vide.

Diatek frissonna, de l’intérieur venait l’appel du passé et la certitude que le renoncement ne le protégerait plus.

                                        * * *

Les mains se tendent, le cœur s’affole, courir, survivre, le corps domine un esprit englué dans la peur et qui cède, se condense jusqu’à un trou noir mental, les pensées sont absorbées, détruites.

Dans la nuit les yeux voudraient ne plus voir, l’obscurité est l’écran sur lequel les souvenirs passent en boucle. D’autres images sont nécessaires pour un instant de fausse quiétude, pour masquer le passé par une imagination moribonde.

Un moment de répit, un court moment de paix.

Deux regards, également perdus dans les visions d’un passé refusé, sensations bouleversantes, coups de fouet d’une sauvagerie telle que l’esprit met de côté ces sensations qui le détruiraient. Le corps est l’ennemi, le souvenir peut ressurgir. Tout oublier, s’oublier, se perdre… Vain espoir !

Chaque pas est torture. Qu’importe la difficulté du chemin ! Une seconde de crainte est une pierre de plus pour cet abri derrière lequel l’enfant va se dissimuler, se souhaitant minéral, inerte, froid, absent.

Sauvé ?

Le temps d’un soupir et constater que le pire est toujours proche.

Les couloirs sont nombreux, une vie ne suffirait pas pour les explorer. Qu’importe, la sortie n’est pas là puisqu’on l’y cherche, elle n’est pas ailleurs et pourtant elle n’est pas loin.

A quoi bon ? Hurler, déranger les autres, exhiber la preuve de sa faute ? Ne rien dire ni montrer, se protéger. L’instinct est l’unique ami sur lequel compter. Devenir une boule, engloutir sa souffrance au point que, rien d’autre n’existant, elle devienne acceptable. Ne plus conserver que d’infimes contacts avec le monde, les autres, ceux qui ne voient rien. Et pour cause, ils n’ont plus d’yeux, ils n’ont plus rien.

Le vide rassure jusqu’à ce qu’y apparaisse ce que l’on fuyait. Les angoisses, les peurs, l’air est garni de griffes acérées, de crocs tranchants auxquels il n’est plus permis d’échapper.

L’âme est prisonnière de rien, subtile geôle, celle d’où l’on ne s’évade pas. La gigue endiablée des monstres continue, ils tournent, manège infernal, à chaque pas un cri meurt dans une larme de sang, un trait rouge qui n’est pas final, pas encore.



Diatek sait qu’il n’est pas seul, que sur ce chemin errent deux âmes. Ce derrière quoi il courait pour ruminer son insatisfaction, priant pour une attente sans fin et un espoir toujours déçu, fossilisé, qu’un coup de vent où un éclair dissoudrait.

La lumière n’éclaire que le cœur du chemin. Lui fait tout pour ne pas la perdre ; l’autre erre sur les bords, prêt à sortir du sentir pour se perdre dans une campagne que son esprit battra sans jamais rencontrer une maison qui soit mieux qu’un piège supplémentaire. Le sol est boueux, gluant, rouge, les cailloux sont pointus, brûlants, présents ! Les larmes nourrissaient le sol, mais il n’y en a plus, trop coulèrent pour se perdre sans qu’un regard ose les regarder. Le pont vers la vie n’est plus possible. Devant c’est le désert, sait le désert, et son rire muet aspire le reste d’une âme perdue.

Les yeux du policier se portent vers un angle de sa chambre, vers cette pièce minuscule dans laquelle il passa tant d’heures. Maintenant encore il ne sait s’il doit la voir comme une tombe ou un ventre maternel, si toutefois il y a une différence !

Y retourner, savoir… Il n’ose pas, pas encore, trop de larmes y coulèrent qui faillirent devenir le formol que son esprit désirait pour se reposer. Des années durant il se laissa porter par ce qu’il croyait être la vie, il agissait, voyageait, il déroulait les bandelettes si douces protégeant l’enfant qu’il refusait. Il le vit, ne comprit pas ce que cela voulait dire. Quand l’autre lui tendit les bras il n’osa pas reculer.

Il connut la tentation de l’ombre des murs, de se laisser aspirer par le vide. Quelque chose le retint au seuil du silence et de l’immobilité, puisant en lui des capacités qu’il ignorait posséder.

A moins que ce ne soit l’inverse.

Ses délires ne le détruisirent pas, ils suintèrent des pores de son âme tel le pus d’une plaie. Il ne fut pas détruit et reste debout, lucide, accroché à une lumière s’alimentant des ténèbres ; se servant d’elle pour ne pas réaliser que c’était lui qui osait, qui pouvait, que la force il le tenait et pouvait l’utiliser.

Les périls furent nombreux, il arpenta des lieux d’où nul esprit n’était revenu intact. Le sien était différent. Fou il pouvait affronter la folie.

Au fond, il le sait maintenant, ce qu’il redoute ce n’est plus la peur, plus l’horreur. Tout cela fit trop partie de lui pour lui arracher plus qu’un sourire. Non, ce qu’il craint c’est de découvrir ce qui le fit avancer, ce qui est là, proche, attentif et patient.

Amical ?

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