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- Voilà.
- Façon de dire agréable, vue de l’extérieur, de l’intérieur...
- Votre force est le plus grand danger sur votre chemin. La sève montant trop vite fait éclater l’arbre.
- Jolie image, vous êtes poète à vos heures.
- Creuses. Une vieille ambition qui n'amuse que moi.
- Attention à l’ouïe.
- À mon âge ça ne me gênera plus. Je voudrais fermer les oreilles comme les yeux, ce serait agréable de s’isoler, laisser les autres discourir vainement sur des sujets sans importance. Si vous saviez quelles stupidités j'entends. Au-dessus de moi grouillent des autorités autant à leur place qu’une araignée morte dans un bol de lait.
- Mais il y a tant d’araignées que le lait ne se voit plus.
- C’est vrai, il se peut aussi que tout le lait ait été bu.
- Laissons les grosses araignées dans leur bol et allons boire ailleurs.
- Laissons de côté ce formalisme qui tient debout les costumes vides, sourire n’est pas interdit, sortir la tête de la merde non plus.
Sortir la tête… Diatek le sait, si ce n’était QUE de la merde… Quelque part, tout près, se dissimule un être capable de tout, ballotté par des désirs qu’il ne comprend pas et des pulsions qu’il ne maîtrise plus.
La folie est-elle libération ou asservissement ? Il voudrait répondre à cette question mais c’est déjà fait, il sent, il sait… Une force sauvage remonte, remplit les vides et désagrège les fondations fragiles d’une personnalité. L’apparence est encore socialement acceptable, mais derrière la vitrine se tient un cri attendant la libération, qui sait s’il ne peut ni ne doit aller trop vite. Il se détruirait. Plus lentement il sera, plus violent il sera ! Le conditionnement culturel pousse l'individu sans volonté, mais après tout il est parmi ses semblables.
Il sait, en lui l’infiltration se fit et pourtant il est toujours là, lucide, conscient, alors qu’il eut l’occasion de s’effondrer, alors que le vide qu’il ressentait fut tel qu’il aurait dû disparaître à l’intérieur.
Mais non ! Alors ?
La folie seule protège de la démence, moins et moins font plus.
Il perçoit le hurlement qui voulut se libérer, regrettant de se savoir plus fort que lui et tant pis pour qui ne peut comprendre cela.
Commissaire ? Amusant, non ? C’est lui qu’il vit dans le puits après avoir traversé cette rivière repue de tant de cadavres plongés en elle, quêtant, par un retour aux sources, un impossible pardon pour avoir, une seconde parfois, voulu exister.
* * *
La vitre fraîche est douce. Non, les mots ne libèrent pas, ils révèlent.
La terre est gorgée de sang que ses empreintes font ressurgir, traces brillantes sur un sol noir. Il marche, parmi d’autre… Si le vide ne le détruisit pas c’est qu’au cœur d’un trou noir psychique se formait un être prêt à naître, prêt à n’être…
Émotion déstabilisante mais éducative, de chaque combat il sortit allégé d’une écaille perdue dans les ténèbres. La folie ne hurle pas, elle murmure !
Il rouvrira la porte bientôt, bientôt… Il s’y attend derrière !
La parenthèse carmin se ferme, la vie continuera jusqu’au point final.
La bête est en action, les bêtes ? L’autre, plus fragile la perçut, sut sa solitude rompue, dès lors elle put mordre, s’imposer, pour mourir. Qui ne se sent pas vivant ne peut se tuer et espère que sa prochaine victime aura son visage.
Le temps est un complice doux et vicieux, comment se préparer ?
Il pourrait être comme eux, comme "ça", disait-il, méprisant, quand il était jeune alors que le mot "normal" lui semblait la pire des insultes. Qui est normal, sinon celui qui ignore son unicité, ou la refuse ? La société autorise l’assoupissement, le repos derrière l’agitation, le repos de l’âme. Inutile de l’attendre d’un autre monde ! Bienheureux les simples d’esprits car ils ne voient pas la vie pourtant si proche. Souffre celui qui la tient, la veut, l’aime.
L’heure du repas, de la grand messe du journal du soir. Les gens frémiront, diront que c’est abject, inacceptable, avant de se resservir de l'excellent potage en boîte. Ça soulage de manifester son mécontentement, son refus, inutile, d’une réalité passée.
La police va être critiquée, logique dans une société dont elle renvoie l’image la plus juste, donc la plus insupportable. Qui donc tirera la chasse pour un nouveau déluge ?
Des parents pleurent leurs enfants, d’autres sont soulagées que les leurs soient vivants, pour si peu de temps.
Une main se crispe autour d’une arme comme autour d’une bouée, le cœur accélère, un voile rouge se lève sur le vide au fond duquel palpite un désespoir qui refuse de s’éteindre si vite. Tout est si rapide parfois que l’on ne comprend qu’ensuite, tant mieux.
La normalité est un espace confiné, frontière entre deux mondes insupportables. La foule se rue vers le néant pour l’adorer.
Bienheureux…
La mort rassure vue de loin, elle est tabou vue de près. Un crime est acceptable dans la mangeoire cathodique. Le décès d’un enfant est une page arrachée au livre des regrets. L’image d’un paradis qui s’éloigne. C’est un partie de soi que l’on découvre mortelle sans oser s’avouer qu’elle est déjà défunte.
Bientôt le crime sera commis en direct, un jeu télévisé est à inventer.
Un téléviseur reste allumé 24/24, il zappe. Bientôt les yeux seront rectangulaires en attendant l'éden : Deux télés face à face.
Et là, pas moyen de croquer un fruit !
Le regard du néant est électronique, celui de la folie est plus attirant. Ils se superposent face à l'absence. La partie a débutée mais chacun joue contre soi. La paix attend le(s) perdant(s).
La débilité n’est pas une victoire. Quoi que…
* * *
Les médias sont sur les dents, celles-ci pour être fausses n’en sont pas moins avides de sentir entre elles glisser des lambeaux de chairs mortes, des cadavres d’enfants, ces mets succulents si propre (!) à exciter la sensibilité du téléspectateur.
Opinions et commentaires vont se répandre, chacun aura son avis, racontera ce qui s’est passé, pourquoi, comment. La psychose n’est pas encore là, seule son ombre est présente mais ses bras se tendent, ses lèvres s’entrouvrent et son sourire grandit.
Le serpent fascine une proie sachant qu’attendre c’est être absorbé, pourtant agir lui est interdit, son corps cède au plaisir de l’oubli qui guette et qui semble plus fort que la volonté de lui dire non.
Aller vers la dissolution pour ne plus la craindre ; Logique !
Le monstre croit choisir ses victimes mais qui peut le peut vraiment ? L’enfant représente l’innocence, une pureté adulée par les adultes pour en conserver une trace autour de laquelle tourner.
Un puits d’ombre !
Les suspicions naissent, un fut aperçu près d’une école, elle se trouve sur son trajet quotidien ? Hasard ? Aider la police est un devoir pour chacun que certains se font une joie de remplir avant de rentrer dans leur logis. Surtout, qu’ils rabattent bien le couvercle orange.
Pénible de remuer la boue, peu le supportent, non par ce qu’ils voient des autres mais d’eux-mêmes. On ne craint que soi, l’ennemi que l’on refuse d’en découvrir le visage, le sien !
Un diamant se cache dans des dizaines de tonnes de minerai, travail long et fastidieux. Découvrir un tueur est similaire.
Enquête difficile, un assassin normal, avec un mobile, tisse un lien avec sa victime, ou fait partie de sa famille ce qui le rend repérable. Un tueur de ce style est différent, il est proche, c’est un voisin gentil, un fils aimant, un père adorable.
Et pourtant…
La bête se réveille, à l’image du virus apprenant l’antibiotique elle se mithridatisa. La braise attendit le souffle telle la princesse le baiser du prince charmant. Se consumer pour trouver le repos.
Les autopsies prouvèrent l'emploi d'une seul arme, un point d’acquit. Les victimes s'étaient trouvées au mauvais endroit. Elles ne sont plus que des encriers nourrissant la plume des commentateurs avides. L'idéal étant que la situation s'enlise et demeure mystérieuse, les cadavres momifiés par la bave journalistique.
Complexe de résister au feu intérieur, d'en faire un flambeau pour explorer son être. Certains chemins semblent n’avoir qu’un but.
Avancer jusqu’au gouffre, user de la violence pour résister à son appel et conserver un semblant de cohérence. Celle d’une plainte qui, entendue, aurait modifié l’environnement, en pire. L’humanité qui s'éloigne emporte la souffrance et l’espoir de vivre un jour, les larmes alors ne peuvent qu’être de sang pour laver le visage et lui apporter le soulagement attendu.
- Vous rêvez commissaire ?
Diatek fait un effort pour retrouver le bureau directorial.
- Mes pensées m’entraînaient monsieur le directeur, une image en amenait une autre. Pénétrer un esprit est un jeu plaisant, le mien baguenaudait en quête d'une piste. Nous avons esquissé le portait du tueur, ses motivations, le choix de ses victimes, l’impérieux besoin de recommencer. Une enfance bafouée, la douleur psychique laisse des séquelles plus profondes que la violence physique.
- Kah nous rejoint, je suis heureux de votre entente.
- Il a les qualités que requiert notre métier, un jour il vous succédera.
- Vous êtes trop bon commissaire.
- Oh non ! J’espère que vous ne serez pas dégoûté par cette affaire. Heureusement celles dont vous aurez à vous occuper seront plus normales, ce qui ne veut pas dire plus reluisantes.
- C’est parfait messieurs, une bonne ambiance est capitale pour un meilleur travail. Faisons le point sur les faits que nous connaissons, ce sera rapide. Deux crimes commis, le premier en un lieu inconnu, le second là où fut retrouvé le corps, les victimes sont sans lien, les circonstances expliquent leur choix. Espérons que nous en saurons plus demain en recoupant les témoignages, en comprenant comment les choses durent se passer. Diatek ?
- J’approuve ce que vous venez de dire, pour l’heure nous ne disposons que des corps, des lieux et d’un lot de questions. Folie... à voir, facilité des crimes, personne n’était méfiant, la surveillance autour des enfants va gêner sa récidive, la frustration peut lui faire courir des risques dont nous pourrons profiter.
- Je pensais que la folie meurtrière était une spécialité étrangère - commença Kah, dont le vrai nom était si long et difficile à prononcer qu’il n’en avait gardé que la première syllabe - un sujet de films, de thèse, je me disait qu’un jour j’aurais l’opportunité de la rencontrer. C’est fait, plus tôt que je le pensais et je constate que ce n’est pas une chance, la curiosité intellectuelle fait place à une réalité atroce. Je sais que j’aurais du mal à oublier ces cadavres d’enfants même si j’en vois d’autres par la suite.
- Ce sont vos premiers morts ?
- Non mais ceux-là sont d’une violence indicible.
- Celle que ressent notre tueur, l’impérieux désir de se soulager, de laisser couler la rage qui l’empoisonne. Chacun dispose d’une graine de démence qui meurt faute d’un terrain favorable à son éclosion. Quelles circonstances ? Combien d’enfants au passé douloureux font des adultes normaux quand d’autres qui connurent moins d'obstacles sombrent. Tant reste à découvrir, mais nous ne sommes pas là pour cela. Si nous le prenons vivant il aura l’occasion de répondre à nos interrogations, de rencontrer des experts méritant, parfois, ce titre, la connaissance de la psyché progressera d’un pas, tant sont à faire que le but paraît inaccessible. Les liens sociaux se délitent, les contraintes culturelles s’effacent, à se demander si c’est une bonne chose. Quand l’individu se retrouve hanté de désirs épouvantables il ne sait vers qui se tourner, à qui se confier. Muet il laisse sa démence progresser, s’amplifier et finalement l’emporter. La folie meurtrière est devenue une idole, ainsi elle paraît moins dangereuse, moins susceptible de s’incarner. Nous parlions de la virtualisation du monde. Bientôt la folie sera la seule réalité accessible. Pour toucher l’esprit enfermé dans son univers d’images il faut une violence l’atteignant au plus secret, jusqu’à ce que cela aussi ne le fasse plus réagir, ensuite… La règle du toujours plus fort pour être captivant s’applique au quotidien et nous promet un avenir féroce dont nous apercevons déjà les prémisses.
… Le pire c’est d’être là, de sentir l’angoisse dans les rues, de connaître les parents des victimes et d’imager ce qu’ils ressentent en ce moment. La souffrance provoque la souffrance comme si c’était la solution. Facile de parler ainsi quand on est spectateur, celui qui se trouve pris dans les marais de la démence subit, se défend comme il peut. Il n’empêche que l’on se demande pourquoi.
…Une question qu’il est préférable de laisser de côté, avancer nous deviendrait difficile tant ce que nous rencontrons échappe à la raison. Certaines réponses nous sont inaccessibles, tant mieux !
- Et après, une fois pris, enfermé, étudié, que deviendra-t-il ?
- Restons dans le concret, le factuel, le probable.
- Nous surveillerons les crèches, les garderies, les endroits où de jeunes enfants se retrouvent. Vous avez raison commissaire de dire que son prochain crime sera plus difficile à perpétrer mais qu’il ne se retiendra pas longtemps. A nous d’être là au bon moment.
- Ce genre d’individus, comme un prédateur, dispose d'un instinct le guidant vers sa
victime. La nécessité l’aide à explorer les possibles, à faire preuve d’imagination, il est le mieux placé pour détecter le point faible et l’utiliser. Quelques précautions que nous prenions une
victime est accessible, disponible. Il sait, sent, devine. La piste du crime est chaude, riche d’odeurs que nous ne percevons pas, de sons qui nous échappent. Lui baigne dedans, profite de
sensations, de couleurs, qui n’ont pas de sens pour nous. Il s’enlise, le sait sans doute, mais ne peut pas y échapper…

