Ciel gris, reste d'automne au printemps sans que l'on sache lequel est en avance ou s'attarde. Et puis, quelle importance !
Est-ce que savoir change quelque chose, voir si loin en avant que le présent n'ait plus d'importance, que la vie soit un crédit dont on rembourserait les intérêts sans profiter du capital.
Les gens dans les rues sont ordinaires. Chacun suit son chemin, regarde son voisin en collant sur son visage l'image de ce qu'il croit être l'autre, de ce qu'il croit n'être que l'autre.
C'est jour de marché, il y a de tout sur les éventaires, des vêtements peu chers qui paraissent de bonne qualité, des instruments curieux à l'utilité incertaine, et, plus loin, des odeurs qui se chevauchent, fromages, poissons...
Cet homme par exemple qui traverse la place par habitude, ce n'est pas le lieu qu'il préfère, la foule lui répugne, pourtant il ne peut s'empêcher de se plonger dans la bousculade, dans le bruit de voix, commentaires et boniments s'entremêlant autour de lui. Il agit comme s'il voulait égarer un accompagnateur.
Comme se perdre soi ? Question inutile, lui sait à qui parler, avec qui communiquer.
Malgré tout il se sent mieux dans une petite rue, le bruit des cafés se moque de son dégoût pour la musique trop violente, pour les commentaires dit si forts qu'ils s'adressent au vent plus qu'à d'improbables interlocuteurs. Ceux qui discutent ainsi font semblant d'écouter pour croire l'être lorsque viendra leur tour de tenir le crachoir.
Mieux vaux le tenir que le boire.
Il sort enfin de ce quartier trop populeux pour lui, à chaque fois il se demande pourquoi il ne le contourne pas. Se punit-il ? A sa façon, la douleur est faible et il ne tient qu'à lui de la supprimer.
Passer sous le pont, suivre un temps la voie de chemin de fer, il plaint les gens habitant les immeubles la bordant, comment ferait-il pour vivre ainsi, il sursauterait à chaque passage, pour un peu, pour beaucoup, il les admirerait. Mais son but n'est pas celui-là, ces interrogations il les retrouve à chaque fois qu'il emprunte ce trajet, souvent. Encore quelques rues à traverser et il atteindra l'église où il a ses habitudes, surtout l'après-midi, il déteste qu'il y ait trop de monde aussi n'assiste-t-il jamais aux offices, le curé le connaît bien, étrange paroissien qui semble faire preuve d'une grande piété mais l'accompagne d'une volonté de s'isoler hors du commun, comme s'il entendait établir une communication particulière entre lui et celui auquel il s'adresse, puisqu'il s'arrête souvent devant la même statue, allume un cierge parfois, pas tous les jours, le curé sent que ce n'est pas avarice mais plus probablement le besoin de se faire pardonner quelque chose. Les autres sont-ils différents ? Tous viennent poussés par une peur qu'ils ne comprennent pas, mus par des ambitions qu'ils ne verraient pas en eux quand bien même leur seraient-elles exposées clairement. Dur de se voir, de se savoir !
Ce n'est qu'un cierge, une petite flamme qui brûle devant lui, il la regarde intensément, sourit, lève les yeux jusqu'au regard de pierre de l'ange qui le domine. Pas de nom, quelle importance, il ne s'adresse pas à quelqu'un en particulier, il ne saurait pas, il vise en haut, et ses paroles sont entendues puisqu'on lui répond, puisqu'il n'est pas tout seul, que le regard minéral s'anime pour lui, rien que pour lui, il le sait, le sent, c'est la vie qui est là, cette vie qu'il a fuit depuis toujours, cette vie qu'il transforma en errance jusqu'à ce que, par hasard, il entre dans cette église. Il sait maintenant qu'il fut appelé, cette voix est toujours présente, compagne stimulante.
Quand il part il n'aperçoit pas que le regard peint change, que l'expression se modifie, que ce n'est plus un ange qui le regarde, que la bouche se tord en un rictus obscène exprimant toute sa satisfaction bestiale devant le cierge devant lui.
Le prix d'une vie, l'offrande qu'il demande pour apaiser une âme perdue, et qui l'est d'autant plus qu'elle croit avoir trouvé son salut en s'agenouillant.
En marchant les encouragements l'accompagnent, sa prochaine victime lui sera bientôt désignée, et il portera un nouveau cierge.
La Bête est heureuse de son déguisement.

