D'où vient ce chemin, où conduit-il, qu'importe, tout en moi est sombre, j'ignore où je suis et qui je suis.
Je marche depuis longtemps bien qu'il me semble ne pas bouger, comme dans un rêve mais je suis sûr que ce n'est pas le cas.
Une lumière, elle filtre entre des volets mal fermés d’une espèce de ferme dont l’aspect m’est familier sans que je sache pourquoi. Papillon, je suis attiré par une ampoule.
Discrètement je m’approche et regarde.
Je vois (ce qui est dans l’ordre des choses).
La pièce que je découvre est une cuisine meublée d'un vieux buffet sur lequel patientent de vieilles photos dans des cadres en bois rafistolés à l'aide, involontaire, de grosses agrafes en fer rouillé. À droite, une huche, au milieu de la pièce une table en bois recouvert d’une nappe ajourée, ou trouée, sur laquelle trône un pichet de lait entouré de sa cour de bols.
Un poêle à charbon à côté duquel un robinet mal serré laisse échapper quelques gouttes qui s’écrasent sur un évier de faïence ébréché. En face une superbe lézarde orne le mur d’un motif géométrique que les mathématiciens doivent ignorer.
Un bruit, c’est la porte qui s’ouvre non sans difficulté, les gonds sont rouillés à moins qu’ils ne manquent d’huile. Un garçonnet entre, il porte une chemise de nuit descendant jusqu’aux pieds, ses cheveux sont ébouriffés, sans doute vient-il de se lever. Il s’approche de la table, verse du lait dans un bol, dans le buffet il prend un petit morceau de beurre, après quoi il retire de la huche des tranches de pain qu’il tartine après être allé s’asseoir à la table et avant de les tremper dans le lait pour les porter à sa bouche ensuite. Cette série d’opérations faites, plusieurs fois en ce qui concerne les dernières, il alla laver le bol, se laver lui-même (sommairement) et sortit de la cuisine.
Cette scène titillait ma mémoire mais quelque chose me força à abandonner mon poste d’observation pour repartir.
Avais-je le choix ? Quelle importance, seule comptait la voie devant moi qui semblait continuer jusqu’au néant, peut-être était-ce le cas.
Cela faisait bien… ou peut-être plus, que je marchais quand j’aperçus une nouvelle clarté. Quelques pas, j'ouvre le portail me séparant de la petite cour d'une école primaire. Établissement d’un seul niveau, composé de deux salles. Une seule était éclairée, donc probablement occupée, comme précédemment je m’approchai. L'instituteur interrogeait un élève semblant ignorer les réponses aux questions posées. À travers la vitre, si je n’entendais rien, je voyais que l'éducateur n’appréciait pas cette situation, il se leva et je le vis crier après l'enfant et lui faire signe de réintégrer sa place avec zéro. Ce faisant celui-ci passa devant moi et je reconnus le gamin que j’avais déjà vu quoiqu’il parut avoir grandi. J’aurais voulu en savoir plus mais la fenêtre s'assombrit comme un écran de télévision qui s’éteint. D’ailleurs il n’y avait plus de fenêtre devant moi, il n’y avait plus rien, une fois de plus le chemin m'aspirait.
Je continuai.
Combien de temps ? Je ne saurais le dire, de plus cette notion n’ayant aucun droit de cité ici.
Je l’ai revu plusieurs fois. Enfant puis adolescent et enfin adulte sans que je trouve de raison à ces rencontres mais la réponse ne tardera plus et je saurai où je suis et qui je suis.
En ai-je vraiment envie ?
J’ai peur.
J’arrive au bout du chemin, s'approche mon ultime rencontre avec lui ; lui, l’autre !
Une nouvelle fenêtre éclairée m’attire.
Comme précédemment je regarde.
C’est une chambre avec sur le lit un homme étendu, j’essaye de mieux voir, y parviens et le reconnais.
À côté un homme essaye de réconforter une femme et finit par l’entraîner hors de la pièce nous laissant face à face. De là où je suis, placé contre la vitre je distingue son visage à côté duquel apparaît mon propre reflet dans la vitre.
L’image se précise, je le reconnais, c’est lui, c’est moi. Restent nos, mes deux visages, l’un à côté de l’autre. Je me déplace, ils se confondent, une seule et unique face qui se désagrège pour ne plus laisser apparaître qu’une image.
Celle de la mort qui sourit en me regardant.
Elle a gagné.
Maintenant elle peut m’emmener avec elle.

