Vous ne répondrez pas docteur, tel n'est pas votre rôle, parler m'est réservé, je suis ici pour cela.
Docteur ? Méritez-vous ce terme ? Pas sûr, il paraît que les psychiatres, eux, sont de vrais médecins, spécialisés, vous êtes un psychanalyste, avec une jolie plaque mais rien ne prouve que vous ayez suivi la formation appropriée pour obtenir ce titre, pourtant c'est plus facile pour moi, cela vous donne le masque de la compétence, si dessous se tient le visage du charlatan, peu m'importe.
Parler, je ne m'en prive pas même si mes propos sont anodins, je me dissimule, perd du temps, ou en gagne, comment savoir ? Ils sont un voile que je pose sur ce que je veux dire. Vouloir ? Voilà un terme qui me convient si peu, combien de fois me suis-je dit que j'en étais incapable, que je suivais le chemin imposé par le destin. Ce chemin m'a conduit sur ce divan, dans cette position d'abandon à l'intérieur de laquelle je suis censé pouvoir me livrer.
Ce ne devrait pas être long, je ne viens pas pour guérir des troubles ou éliminer un mal être venu d'un traumatisme subi durant mon enfance, je la connais bien, il y a longtemps que je m'interroge sur moi-même et mon comportement. Des années d'introspection mais un travail insuffisant, facile de conserver en soi mais le pouvoir des mots s'y dilue, pour qu'il prenne sens il importe qu'ils soient formulés à haute voix à quelqu'un susceptible de les entendre sans se poser en juge. Je sais, tout cela n'est qu'un préambule, précautions avant d'en arriver à un fait exprimable en quelques mots, un petit tas de secondes pour m'en libérer.
Vous êtes tenu par le secret médical ? Il me semble que oui, venir vous voir me coûte et je devine que vous me conseillerez d'aller voir d'autres personnes qui seraient intéressées par mes révélations, ma rédemption pourrait s'exprimer dans le châtiment, premier pas pour, enfin, être apaisé et chasser ce qu'il y a en moi de destructeur. La question est : ai-je envie de mettre un terme à mes agissements ? La souffrance dont ils relèvent est devenue un plaisir, une drogue. Je revendique ce besoin comme si j'en étais responsable alors que vous me direz qu'il n'en est rien, que je suis pris par d'incontrôlables pulsions qui m'entraînent. Tout cela est vrai, en partie. La première fois l'envie me dominait, je la suivis avec plus de peur que de plaisir. Ensuite je me suis retrouvé seul, loin. Quand l'excitation retomba pourquoi le dégoût n'est-il pas venu, pourquoi ne suis-je pas allé me constituer prisonnier ? J'aurais plaidé la démence, je ne l'ai pas fait, je suis rentré chez moi, tranquillement, les jours suivants j'ai attendu que la police vienne m'arrêter, je l'attends encore. Je savais que j'allais recommencer, question de temps, que le désir, que l'autre revienne, l'autre... Mais il est maintenant partie de moi, il est moi, je l'ai accepté en ne le chassant pas. J'aurais pu mettre fin à mes jours, je me souviens avoir souri à cette idée, sur un quai, l'eau me promit l'apaisement. Ce fut une idée, pas une envie, il paraît que Jack aurait, lui, pris la fuite ainsi, moi non, je suis plus fort, je suis pire, pire...
Nous nous comprenons docteur, vous anticipez ce que je crains d'avouer, je sais que vous avez en tête ces images horribles que les médias prétendent dénoncer mais utilisent pour racoler, vous savez qui je suis. Vous comprenez pourquoi parler m'est difficile, pourquoi je suis venu, à qui me confier ? Un prêtre ? Je déteste ces bêtes, n'en ai-je pas tué un ? Pourtant ce serait une idée, aller me confesser, faisant mine d'être plein de contrition, je joue si bien, du reste je ne joue pas, je suis autre quand je tue, soumis au détecteur de mensonge je serais innocenté, en dehors de ces instants qui accélèrent mon cœur, me font errer en quête d'une proie de plus. Il serait pétrifié en m'entendant, reculerait, mon regard plein de larmes le ferait revenir pour me tendre une main secourable, la mienne en retour serait prolongée par mon poignard, superbe instrument, très efficace, pourtant c'est difficile de tuer comme cela, mais je suis si fort dans ces moments là, si fort, rien ne peut me résister rien...
Vous ne répéterez pas mes paroles, je vais continuer, mon destin est là, je ne l'ai pas choisi mais m'y soumet. C'est une forme de grandeur d'accepter le rôle que la Providence vous confie. Je libère tant de souffrances, tant de désirs malsains, je suis utile docteur, si utile...
Vous me comprenez, il le faut, que je ne sois pas venu pour rien.
Je me sens bien de vous avoir parlé, calme, serein, la vie m'attend, La prochaine fois, j'irais voir un de vos confrère, c'est bon de se confier, j'en avais besoin je crois.
Rassurez-vous, dans moins d'une heure le poison aura fait son effet.

