Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
4 mars 2009 3 04 /03 /mars /2009 07:11

 

                                                  01


Doucement elle ferme la porte, retenant le pêne avec sa clé. N’entendant aucun bruit elle descend veillant à ce que ses pieds ne produisent aucun écho sur les marches de pierre. L’inutilité de son cérémonial la fait sourire mais ce jeu l’amuse. Quelqu’un venant elle remonterait, par jeu, personne ne rentre jamais à pareille heure, tout est calme, son bon génie est à l’œuvre et elle lui envoie une pensée reconnaissante.

L’épreuve la plus difficile est l’ouverture de la porte donnant sur la rue, en fer forgé, d’autant plus lourde qu’elle la retient pour limiter un gémissement que la nuit s’amuse à amplifier. Elle se souvient combien lors de sa première escapade, paniquée par le grincement, elle était restée tétanisée comme si les fenêtres allaient s’allumer, les croisées s’ouvrir et d’innombrables curieux se précipiter pour l’observer avant de l’interpeller. Rien ne s’était produit et si depuis elle avait pris confiance un fond d’angoisse lui restait qui augmentait son plaisir.

Un claquement, la mâchoire s’est refermée dans son dos, elle regarde, attentive, l’émotion est toujours là et son cœur bat, bat… La dernière marche, le trottoir, un chemin parcouru d’innombrables fois de jour, plus quelques-unes unes de nuit

Le souvenir de sa première sortie nocturne est vif, retrouver les gestes de ces minutes lui procure l’illusion que le temps hésite, se raye comme un disque et ne passe plus vraiment.

Besoin d’être ailleurs, seule, sans murs autour d’elle.

Allongée elle ne parvenait pas à s'endormir, elle se leva, s’approcha de la fenêtre, hésitante sur la nature de son désir.

La nuit était sombre, les nuages bas semblaient gorgés d’une pluie qu’ils ne se décidaient pas à lâcher sur le monde. Elle sourit en les regardant, cela lui arrivait souvent, sans se soucier des questions d’éventuels spectateurs sur une attitude dont l’origine leur était inconnue. Ces cumulus ne l’effrayèrent pas, elle aimait se promener sous la pluie en été, sentir ses vêtements collant à son corps, ses cheveux former une masse informe, en rentrant personne ne lui demanderait rien, personne.

Elle ouvrait la bouche laissant l’eau l’emplir avant de la rejeter, rêvant d'explorer ainsi le fond des mers. Y être la première, l’unique. Souvent elle éclatait de rire, manquant de s’étouffer alors que la pluie l’isolait d’un monde déplaisant. Elle avançait, insouciante des remarques murmurées plus ou moins bas. Que lui importaient ces regards vides qui à son passage s’animaient d’une lueur de curiosité bien vite éteinte ?

Un jour une petite vieille l’avait saisie par l’épaule pour lui dire que son comportement n’était pas sain, qu’elle allait être malade si elle ne l’était pas déjà. Je vais te raccompagner chez toi avait-elle dit d’une voix qui aurait pu être celle d’une hyène.

Sa bouche étant pleine d’eau elle la recracha habilement sur l’ancêtre qui ne s’attendait pas à cette réponse. Il y a des fessées qui se perdent ! Glapit-elle en s’éloignant alors que l’enfant l’avait déjà effacée.

Y repensant elle se dit que les passants avaient dû être intrigués par cette personne âgée parlant seule. Les apparences sont parfois trompeuses.

Ainsi puisait-elle régulièrement dans son album intime une image, représentation d’un instant qu’elle revivait. Quelques secondes passaient, le temps formait une parenthèse, après quoi elle reprenait son activité comme si de rien n’était ni avoir perdu le fil. Elle vivait dans son passé bien qu’il fut court. Le réel lui importait peu ou seulement le temps d’engranger un souvenir de plus qu’elle retrouverait au moment opportun. Elle avait appris à contrôler cette habitude, s’empêchant d’y céder en des circonstances qui eussent éveillé la curiosité d’un entourage déjà intrigué par son comportement habituel.

Elle souriait en se remémorant un passage au tableau. Alors qu’elle devait résoudre un problème inintéressant, son esprit avait ouvert une porte intérieure et son attention y fut attirée sur-le-champ, un moment elle était restée le bras en l’air, les doigts serrés sur la craie, semblant concentrée sur l’équation mais ayant oubliée où elle se trouvait.

Sa situation, ses camarades, la classe, tout s’était estompé. S’imposait un décor flou, mélange de souvenirs vécus, lus, vus, compilation au charme fascinant dont elle eut du mal à sortir quand le professeur lui demanda si elle allait terminer ou non. Elle avait tourné la tête vers lui, ses yeux déchirèrent l’écran, elle sourit, serra les dents pour ne pas rire et termina son exercice. Depuis elle prenait sur elle pour ne pas trop s’immerger dans son monde quand elle pouvait être surprise.

Devait-elle sortir ou regagner son lit pour contempler des images floues et remâcher son désir ?

Les nuages restèrent muets alors que souvent alors que la pluie lui racontait de surprenantes histoires.

Un souvenir s’imposa, alors qu’elle se croyait seule dans une rue et parlait tranquillement elle s’était fait interpeller par un clochard allongé sous une porte cochère. Elle s’arrêta, stupéfaite comme l’est le somnambule sorti de son état brusquement.

- Je t’ai fait peur, excuse-moi, j’ai pas fait exprès.

Elle regarda l’homme qui avait levé la tête vers elle sans bouger. Ne lui trouvant rien d’inquiétant elle se détendit et lui fit face. Elle réagissait immédiatement avec les autres, sachant se faire petite fille souriante et attendrissante ou se renfermant, visage de pierre dans lequel seules vivaient les fenêtres de son regard, lumineux d’une intensité qui se braquait sur son interlocuteur et explorait son âme avec une acuité rapidement insoutenable.

Elle sourit au mendiant qui tenta d’en faire autant avec un résultat moins charmant.

- J’ai parlé sans réfléchir, vous voir souriante sous la pluie m’a surpris.

Elle fut heureuse qu’il en soit venu au vouvoiement.

- Ce n’est pas grave, je rêvais, souvent je me raconte des histoires quand je suis ou crois être seule.

- Personne ne vous écoute ou c’est vous préférez la solitude ? On se ressemble !

Son visage s’illumina.

- Avec qui, et pourquoi si je me trouve bien de soliloquer ?

- De soli… Bien sûr, bien sûr… Vous ne voulez pas vous mettre à l’abri, vous allez choper la crève.

- Je suis déjà trempée, un peu plus n’y changera rien, il fait assez doux pour que rien ne m’arrive, j’ai l’habitude. Ne vous inquiétez pas. La pluie est une amie, c’est souvent à elle que je parle ou aux nuages dont elle est l’expression. Vous interpellez souvent les passants ?

- Souvent oui, mais je compterai sur les doigts d’une main ceux qui me répondent. Les enfants ont peur de moi, leurs parents leur ont dit de se méfier. Je les comprends mais cela me fait du mal quand même. Vous vous êtes calme.

- Toujours et je me sais capable de courir vite et de crier fort.

- Avec mes jambes je ne pourrais pas attraper un escargot.

- Vous devez être bien seul.

- C’est vrai, je n’ai comme amis que mes semblables ou les gens qui aiment s’occuper de plus pauvres qu’eux. Je ne les critique pas, mais chez certains c’est comme s’ils s’obligeaient à quelque chose dont ils n’ont pas envie pour une raison secrète.

- La solitude je connais.

- A votre âge vous devriez avoir plein de copines, de copains.

- Je n’ai rien à dire à mes camarades, pour les adultes je suis une enfant, je préfère parler aux choses plutôt qu’aux gens.

- Si cette compagnie vous convient.

- A quelqu’un d’autre je ne parlerais pas ainsi.

- Nous ne nous connaissons pas, nous reverrons nous jamais ? J’essaie de ne pas dormir deux nuits de suite au même endroit, je voyage, sans aller loin mais en ne restant pas en place.

- Seules les montagnes ne se rencontrent jamais, faisons confiance au hasard pour qu’il nous remette en présence.

Il ne le fit jamais !

Un ami est-ce cela ? Un inconnu à qui nous parlons le supposant sans préjugé, sans raison de nous causer du tort par la suite ?

Elle secoua la tête pour faire danser sa chevelure avant de la saisir et de la faire pendre sur sa poitrine, côté cœur.


Sa décision prise elle s’habilla rapidement pour retrouver une ville qu’elle voulait découvrir sous un nouvel angle.

Sens aux aguets, se voulant fantôme elle fut vite dans la rue et le choc fut important pour elle. Un nouveau monde, si proche et cependant si différent, moins coloré, moins bruyant. N’était cette rumeur lointaine elle aurait pu se croire seule. Elle parcourut du regard les façades, porta son attention sur les fenêtres allumées, cherchant des ombres indiquant qu’on la surveillait. L’idée la fit sourire, qui aurait deviné qu’elle sortirait, et qui, la voyant, lui accorderait de l’importance ?

Personne, les insomniaques se trouvaient devant leur télévision, du rien face à du vide.

Passé le premier coin de rue elle s’immobilisa pour profiter de la situation et savourer une vraie solitude. Quoi qu’elle s'affichât impassible devant les autres elle supportait difficilement les regards. On la disait jolie, devait-elle pour cela être épiée comme une proie par des hommes se croyant irrésistibles ?

Combien de fois avait-elle maîtrisée son émotion pour se laisser aller seule dans sa chambre, tête enfouie dans l'oreiller, pleurant des larmes aussi glacées que son mépris. Elle passait pour être insensible mais était le contraire et affichait une hauteur moqueuse pour se protéger de ce qui pouvait la faire souffrir.

Elle goûtait ses larmes, bonbons écœurants au goût de défaite.

Elle savait pourquoi cet homme l'avait regardé et que cela s’accroîtrait avec les années. Comment imaginer qu’un jour elle prenne plaisir au regard d’un homme, comment ?

Plus tard, dans une vie à venir encore lointaine.

La place s’ouvrait devant elle, îlot central plantée en son centre d’un couronne de drapeaux, le pont enjambant la rivière, elle aurait aimé que ce fut le Styx, le traverser sans espoir de retour.

Elle allait, tirée par des fils qu’elle ressentait à peine.

Ainsi prit-elle l’habitude de ce trajet. Le quai, d’un côté les arbres, la chaussée puis les façades sombres d’immeubles dissimulés par les branches, de l’autre un muret de pierre puis une digue de plusieurs mètres avant la berge et le cours d'eau indifférent. Elle observa l’autre côté, imaginant un autre monde, sachant qu’elle n’en trouverait jamais l’accès, que la réalité serait implacable, déjà elle sentait ses pensées prises dans les sables mouvants des contraintes d’une civilisation déplaisante.

Quand passait une voiture elle s’immobilisait pour se fondre dans le décor, elle détestait ces boîtes de conserves, l’enfermement, alors que dans sa chambre c’était le contraire. La porte restait close, pas question que n’importe qui entre et la surprenne.

Personne n’avait le droit de s’occuper de son univers, elle ne laissait rien au hasard et détestait le désordre. Chaque objet avait sa place, le plus petit bibelot avait son histoire, la moindre image sur le mur lui remémorait un secret protecteur d’une hostilité laissée à l’extérieur. Allongée, regard errant sur les murs, les meubles, souriante aux murmures de chacun.

Être à l’écart des normaux comme elle disait pour signifier qu’elle était différente et se considérait comme telle, sans se voir supérieure, non, seulement étrangère, mal à l’aise avec des individus qu’elle ne comprenait pas et qui le lui rendait bien.

Difficile pour une enfant de fréquenter ses semblables à l’école, ces normaux s’agitant en tous sens mais moins dérangeant que les adultes.

Normaux ! Un mot qu’elle retint alors qu’elle était interrogée par la directrice de son école sur son désir de rester à l’écart. Ils sont normaux ! Formula-t-elle dans son esprit, ces mots ne franchirent pas ses lèvres. Elle murmura seulement qu’elle en avait pas envie, qu’elle aimait la solitude, les divertissements de ses copains l’intéressant peu. La directrice lui répondit que c’était son libre-arbitre mais qu’à son âge la communication était importante pour la formation de sa personnalité.

- Tu es difficile à comprendre tu sais ?

- Je sais, pourquoi le vouloir ? Vous pensez que j’en ai besoin ?

- Peut-être es-tu moins différente que tu le penses.

- Mais plus que vous l’imaginez !

Voix calme, regard limpide mais derrière les iris de l’enfant la grande personne sentit autant un défi qu’une certitude contre laquelle il serait vain d’aller. Elle hocha la tête devant cette enfant qui l’intriguait, trop belle, probablement surdouée, inadaptée à un environnement médiocre, normal ! Elle suivait, répondait sans effort, sans manifester l’envie d’être comprise, vivant en un monde intérieur, probablement complexe, mais suffisant, ce qui l’effrayait davantage.

L’inconnu fascine d’abord qui a le moins de chance (de risques ?) de le comprendre.

* * *

Seule dans la nuit, l’air même était différent, doux, gorgé d’une sérénité qu’elle savourait.

Partie plus tôt elle put aller plus loin, atteindre un vieux jardin public près de la rivière. Sol de graviers, quelques bancs, pour toute verdure des haies et quelques arbres ayant du mal à trouver leur pitance dans un terrain pauvre et un air empuanti par les automobiles. Eux aussi la nuit se sentaient exister et la présence de l’enfant qui passa sur leurs troncs rugueux une main douce fut un réconfort qu’ils ressentaient sans moyen de l’expliquer, sûrs pourtant qu’elle le partageait.

Pour la première fois alors qu’elle regarde le ciel des larmes montent à ses yeux, glissent sur ses joues, une émotion nouvelle comme une vague passant en elle, là-haut, quelque part existe-t-il une réponse à ses interrogation, le moyen de comprendre ce qu’elle est et en quoi sa présence est indispensable ?

Sort-elle pour échapper à un environnement trop amical ou pour simplement s’asseoir, regarder l’obscurité, attendre…


La place est déserte, le pont, en face un jardin public fermé la nuit par une grille qu’elle craint d’escalader. Dommage, ainsi elle pourrait se perdre dans la nature sans s'éloigner vraiment. Elle a toujours aimé cet endroit, les petits chemins, les animaux qu’elle observe sans les déranger. Plus jeune elle aimait y aller seule et quand un homme l’avait suivi elle avait pris cet événement pour un jeu, saisissant la première opportunité pour disparaître aux yeux de l’importun qui, peut-être, se serait risqué à l’aborder.

Seule avec la rivière sombre coulant près d’elle, chargée de rêves, d’espoirs, d’envies irréalistes. L’eau ne cherche pas à savoir, elle est là, souvenir d’un autre temps, d’une vie d’avant la vie. Nul doute que si la directrice lisait en son esprit elle trouverait cette enfant encore plus attirante, ou effrayante.

L’un va souvent avec l’autre, et le renforce.

La ville sommeille. Si le monde pouvait ainsi dormir, elle entrerait dans son rêve pour oublier une réalité déprimante. Une journée copie de la veille, une vie résumée à quelques situations se déplaçant dans le temps sans laisser la vie s’insinuer dans ces blocs de vide que sont les rites sociaux ou culturels. Elle devine son avenir et tempère son envie de hurler secouant son âme d’une ombre de désespoir à côté de laquelle l’obscurité la plus complète semble claire et optimiste.

Continuer sa balade, renter, retrouver son lit, repartir pour une autre journée, prélude à une sortie de moins en moins nouvelle.

Ainsi se comporte une gentille petite fille… Machinalement elle cherche autour de son cou le collier qu’elle crut sentir.

Est-elle sûre que ses escapades soient secrètes ? Les interdire l’inciterait à continuer, la laisser faire, en la connaissant, c’est savoir qu’elle va se lasser et s’arrêter d’elle-même.

Lui ferait-on confiance au point de la laisser seule ainsi ?

Allongée elle pourrait imaginer ce qu’elle voudrait sans risque, difficile de surveiller une pensée. Une pensée…N’être que cela, une pensée sans support organique, capable de faire ce qu’elle veut, sans contrainte. Un souhait, rien que cela… Et pourtant …

Si une lampe venait à croiser son chemin…

Elle se décidera une fois rentrée chez elle, dans le calme d’une cage à ses mesures elle trouvera une réponse à une question mal formulée de peur d’être compréhensible.

Elle ne veut pas pleurer pour cette sensation d’être dans un désert où nul ne viendra. Les autres seraient-ils utiles malgré tout ? Leur présence est gênante, leur absence serait-elle pire ?

Les oiseaux dorment, la vie a disparue, en restent les simulacres humains ! Elle est dehors et ne veut pas se dédire en renonçant mais à quoi bon sortir ? Où qu’elle aille elle se rencontrera sur son chemin comme une ombre dont elle ne pourrait se séparer.

Le jardin est là, quelques pas encore, et les graviers ne cessent de crisser sous ses semelles. Quelques lampadaires font ce qu’ils peuvent ! Pourquoi davantage ? Qui, de nuit, aurait envie de se retrouver là, et aurait-il besoin de lumière ?

Cela lui convient, elle préfère l’ombre et le silence. En avançant elle s’est interrogée sur son comportement si elle rencontrait quelqu’un. Il lui prend parfois l’envie de sortir et de se mêler à la foule comme si ses pseudo congénères la protégeaient de quelque chose. Elle les observe, note un comportement, écoute des bribes de conversation prises au hasard…

Qu’importe ces souvenirs, son comportement, lui manque la gomme mentale qui éliminerait les interrogations douloureuses.

Quelques pas, une haie et ce banc sur lequel lui vinrent ces pleurs qui depuis coulent en elle sans trouver la sortie.

Ce banc... Son banc ! Une silhouette y a pris place !

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Lire au nid
  • : Mes (ré)créations littéraires et photographiques.
  • Contact

Bienvenue...

Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité.

Rechercher

Archives