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Les étrangers, eux aussi sont loin, dans un passé qui ne m’appartient plus. Avoir si souvent parlé de la mort avec le professeur est-ce la preuve que je comprends son sens ou l'expression
délirante d’un contact prolongé dont je conserve des séquelles ?
Les deux probablement. Qui, enfant, la considère comme une amie, une présence, pas une menace. Ombre peut-être, cette projection de moi-même est si proche que je peux la toucher.
J’imagine une ombre blanche, claire projection de la mort.
Belle image n’est-ce pas ?
Le prof avait raison, je suis passé sous la surface, je surplombe un abîme d'où remonte un murmure indéfinissable.
Comment exprimer l’indicible, cette sensation qu’existent des savoirs échappant tant à nos cultures que nous manquons d’images pour les commenter, alors pour ce qui est de les partager…
Poussé par la nécessité j’aurais pu trouver en moi une force inconnue pour m’infliger une douleur salvatrice.
Les mots viennent facilement. Signe d’épuisement ou qu’au contraire j’ai gagné en densité ? Mes paroles prenant sens sont complexes à manipuler même si dans ma façon de l’exprimer cela ne transparaît pas. Je chemine depuis si longtemps. Mon esprit a rapetissé, avec ses petites jambes mentales il parcourt l’étroit sentier longeant le vide de conceptions primitives, frôlant l’antre d’instincts fondamentaux et puissants mais qui ne sortiront plus pour m’affronter.
Je n'ai semé sur ma route que ces pages, lambeaux d’âme, feuilles d’une époque révolue tombant d’un arbre désireux de se dépouiller, pour affronter l’hiver et renaître au printemps.
Une étrange sensation m’envahit, moins de phrases s’écoulent de moi, les sables se font mouvants, chaque pas-pensée me demande un effort comparable au sens qu’il recèle. Un tel sol devrait conserver les traces de mes prédécesseurs mais je n’en vois pas.
Au loin aboient les chiens de berger, les civilisés se regroupent autour du feu audiovisuel, ils écoutent de belles histoires. Heureux les simples en esprit… A condition qu’ils le demeurent !
Qui ai-je à convaincre sinon moi-même ? Les pièces se placent, l’affrontement a commencé dès le big bang. Je suis une conscience portant son regard où l’entraîne sa curiosité, et, visiblement, elle me conduisit plus loin qu’elle aurait due. Il me reste à utiliser le temps, sinon autant m’allonger, rouvrir ma plaie, virtuelle ou non, et arracher de nouveau cet os qui ne me servirait plus. J’aimerais qu’alors un chien s’approche et le ronge, j’aimerais qu’alors des rats, des insectes, une foule d’animaux me dévorent, que chacune de ces petites gueules aux dents acérées emportent un peu de moi, ainsi ma vie nourrissant la leur se justifierait, ainsi aurais-je été utile, cela au moins relève du possible, pour le reste…
Que lirais-je dans la boite noire de mon cerveau : Fou or not fou ?
Vivant, mort, plus l’un après avoir été l’autre, réussir ce que tant voulurent sans penser sincèrement que c’était possible.
Murmure de voix, des spécialistes discourant à mon propos, espérant me faire entrer dans leurs moules préformés. Ce n’est pas que j’y mette de la mauvaise volonté mais pourquoi les arrangerais-je ?
Cette machine de laquelle j’ai rêvé, ce pourrait être le bruit des systèmes de réanimation que j’entendrais, ainsi j’utiliserais des perceptions de l’extérieur pour nourrir mes rêves, pour ne pas rouvrir les yeux, me désespérant d’avoir échoué. Oh je ne visais rien, je ne voulais rien mais dans le fond de mon esprit j’attendais l’impossible.
J’étais mort, pourtant je suis la, refusant de céder, cherchant désespérément comment fuir. Je ne parle pas de revenir au réel, ce mot a si peu de sens, non, je veux dire sortir des contraintes liées à l’organique, trouver une autre solution, une autre disposition pour persévérer sur mon chemin, pour vivre, autrement.
Je me suis retenu de frapper aux murs, inutile d’implorer, mais que faire dans un décor immuable, que je subis en le regrettant sans accéder à un ailleurs indéfinissable. Y parvenir serait-il libératoire, où veulent me conduire les pensées circulant dans mon cerveau, pour ouvrir JE crains de savoir quoi. Je l’ai écris et le professeur le sait. Derrière mes textes fantastiques ou délirants, le premier protégeant le second, se tient une réalité accessible. Par delà un abîme que j’ai traversé ! Reste à ouvrir les yeux. Mon œuvre est quête d’une sortie que la normalité voile. Qu’ai-je fait pour lui échapper ? Enfermement, agression, noyade ? Tant d’années pour une seule question.
Rien qu’une.
Celle qui hantait le fondateur de ce centre. Il interrompit ses recherches par peur de trouver. Il est des savoirs coupables, seule l’ignorance innocente ! Moi-même ne revendique pas cela, je me pare des attributs de la victime mais ils ne sont que des oripeaux de la lâcheté, subir un sort sans l’avoir provoqué mène au renoncement. J’accepte mon sort, je le revendique. Je le cherche encore.
L'hypnose pourrait être cause de mon état, moyen de me vider de ce que la conscience censure, parler pour trouver ma propre thérapie, postulant qu’une maladie est porteuse de sa guérison, qu’un cerveau ayant généré un état pareil doit pouvoir l’arrêter. S’il le veut, s’il peut découvrir pourquoi il le fit.
Il me protège, ce puits, de l'insoutenable rencontre que j'y fis ! L’esprit se ferme, génère des murs protecteurs, enfermant pour soulager, interdisant pour préserver. Est-il temps que s'effondrent ces remparts et que j’affronte la vérité qui me pétrifia ?
Par le chemin fait j’ai appris que je pourrais l’affronter. Derrière ces parois c’est comme une masse d’eau qui va se ruer sur moi, en ne lui résistant pas je peux la vaincre.
Bientôt apparaitront des craquelures dans mes défenses aux travers desquelles je verrai... Et ils céderont ! En un hurlement sans fin le savoir m’emportera, vague immense, force brute, qu’une conscience éveillée peut dompter et utiliser.
La mienne ?
Bulle pleine d’échos, de lumières irisées, de souvenirs, d’ombres, emplie à ras bord de possibles, et moi à l’intérieur. Milieu amniotique ou une cellule unique s’explore pour se développer. Une conscience comme un embryon, à la limite du perceptible, et croissant, évoluant, s’étonnant de sa nature, touchant les limites de ses perceptions. Si je ne perçois rien du dehors c’est qu’il y fait nuit, qu’il n’y a rien encore. Quand cette bulle explosera l’univers naîtra. De moi !
Moi !
Je sais ce que j’entends, c’est ma respiration, je suis dans mon passé protecteur, l’ennemi est là, la mort me frôle, sa main me saisit mais se retire sans me prendre.
Et mon cœur bat, horloge que rien ne paraît devoir arrêter. Je rêve que la lumière existe, pas celle du jour, une autre, promesse de plus tard, d’après ce tunnel que d’aucuns appellent vie. C’est elle que je voudrais atteindre, elle que j’entrevis jadis quand la nuit était totale, quand mon corps n’existait pas encore. J’étais un cerveau se développant, anormalement précoce, sollicité par des circonstances particulières. Là où d’autres n’auraient pas survécu, leur programme formateur désorganisé, le mien s’adapta pour échapper à l’agression. Se modifiant en usant d'aptitudes d’ordinaires étouffées.
Une perception intérieure enregistrée ainsi, difficile de trouver des termes pour l’exprimer, un monstre cérébral installé dans le cerveau, pensée vorace faisant le vide autour d’elle puisque la chasser est impossible. Quand quelque chose ne va pas le système disjoncte.
Pas chez moi.
Le monstre est resté là, cocon…
Cocon ?
Le mot m’a échappé ! Oui, cette pensée vorace il fallait en enfermer les conséquences sans quoi, comme un trou noir, elles auraient tout absorbé. Une construction mentale enfermant ce savoir auquel je fais allusion depuis si longtemps. Reste le besoin de comprendre quitte à n’y pas survivre. Ne rien faire, rester ici, c’est ne pas vivre non plus.
Que trouvera celui qui me disséquera ?
J’espère qu’il fera attention à mon encéphale. Je voudrais qu’il y ait une zone coupée du reste, comme une blessure cicatrisée.
Par le feu.
Brûlure intérieure, autodestruction neuronale pour enfermer une trace mnésique, je ne peux parler de souvenir, à l’époque ma conscience n’était qu’une promesse pas sûre d’être tenue jamais.
Encore maintenant je doute.
Cela je l’imagine, je doute rester vivant alors que mon crane serait découpé et mon cerveau à l’air. Ce serait amusant, un miroir m’aiderait, et, la découverte faite je crierais : Je vous l’avais bien dit !
Improbable ?
Euphémisme !
A vouloir me comprendre je vais y arriver, pénétrer les yeux ouverts, le préconscient, l’immergé de l’iceberg. Je fait référence à l'époque où l’être dans sa réalité biologique se forme, où il perçoit, enregistre, peut être modifié sous l’effet d’un choc, ainsi des aptitudes dirigées dans un sens favorable à la normalité n’auraient pu se développer en faveur d’autres plus étrange, plus intéressantes. Inhabituelles !
Des cubes pour édifier de belles constructions, je livre un témoignage brute, espérant que ces mots me libéreront, sans chercher approbation ou réprobation, je me cherche moi, un point c’est tout ?
Génie, intelligence, folie ? J’ai unis les trois une fois, je m’en souviens, c’est qu’ils s’associent. L’intelligence placée entre les deux autres les maintient à distances, leur permit de se rencontrer de s’associer, ainsi perdure un équilibre instable certes mais permettant d’avancer sans s’enliser dans les marais de la connerie.
Souffler sur ma construction, la regarder s’effondrer, qu’importe, j’en édifierai une autre ou cesserai de jouer.
Vous voudriez être un génie professeur, je le sais. Comme votre aïeul vous disposez d’une grande intelligence, vous pourriez réussir de grandes choses, mais sans ce qu’il faut pour accéder à un stade imposant une innovation sans préparation. Le génie est une sanction onéreuse. J’ai toujours préféré payer moi-même que présenter la facture aux autres. J’ai toujours refusé de demander quoi que ce soit. Demander c’est s’abaisser disais-je, devoir c’est déchoir !
Attitude extrême, hostile à la socialisation, mais qui voit où je me trouve n’en sera pas étonné.
Vanité ? Peut-être, mais pas supérieur pour autant. Ce mot me déplait. Différent, étranger, ces termes sont à ma convenance.
Génie ou fou, deux états que l’on supporte sans les vouloir.
Et moi ?
Finalement je crois que le génie ne se regrette pas, il se déplore par l’exigence continuelle qu’il manifeste, par son appétit insatiable.
Un miroir, génie et folie se font face, sans que l’une ou l’autre puisse déterminer le reflet et l’original.
Un miroir de chaque côté de moi, et hop, voici la solution ! il suffisait d’y penser, à condition d’être un génie, mais l'êtes vous?
Improbable.
Reflets complémentaires ne s’opposant pas mais s’associant.
Une piste de cirque disais-je, mais le monstre n’est pas l’être difforme au centre de la piste, c’est celui qui l’exhibe et se cache à côté de son frère, qui irait le chercher en pleine lumière ?
Qui y penserait ?
Y auriez-vous songé professeur ? Attention à vos pensées, le piège, est là, là aussi, partout !
Piège né de mots faisant leur nid dans mon esprit et me détruire, rongeurs d’âmes fragiles. L’auteur est-il le monstre ou son œuvre, est-ce la marionnette qui vit ou le ventriloque ?
Je me fait l’effet d’être le seul auteur posthume de son vivant.
Le présent n’est plus loin, les murs sont moins hauts, moins épais et impressionnants. Je suis sur la bonne direction.
Je suis… C’est la bonne direction !
Le papier vivant, amusant. Un papier envoûté… L’histoire serait invraisemblable, et pourtant…
La distance entre un ventriloque et un écrivain est ténue, chacun s’exprime par un intermédiaire, de chiffon ou de papier.
Je me voyais écrire, des fils me faisant agir, les mots me donnant vie, je me voyais ouvrant les yeux au dernier moment, tentant de refuser sans le pouvoir. Un sursaut, ruer dans mes fils, avoir le temps de taper "Je suis mort !" comme un avertissement au lecteur. Ce serait une mauvaise histoire, mais avoir le temps d’écrire ces mots me plairait, sentir mon cœur s’arrêter, profiter de mes dernières secondes. Je vais assez vite pour y parvenir.
Ensuite qu’adviendrait-il de mon travail ?
Et de mon cadavre ? Combien de temps resterait-il à pourrir dans mon placard-caveau, à l’abri, il sentirait peu, des années passeraient avant que quelqu’un ne s’inquiète, mes premières vacances, ne les aurais-je pas mérité ?
Trois mots au lieu des trois lettres pour finir, ce serait plus élégant.
Pour une fois.
L’hameçon s’agite au bout de la ligne. L’âme-son, plonge, les gueules se ruent sur elle, mais non, la ligne se tend, elle sort de l’eau.
Je vois le du prédateur se jeter sur moi, s’ouvrir, m’engloutir.
J’aimerais paraître une proie facile, mais celui qui me dévorerait serait incapable de me digérer, je secréterais un poison qui le tuerait, lentement, afin que je puisse le dévorer de l’intérieur.
Amusant non ?
Dévorer ou l’être ? Là est la vraie question, je n’aurais pas de problème de conscience, tant que la question ne posera pas. Au pied du mur je peux juger de ce dont je suis réellement capable.
Pas le pire comme je voulus le croire pour me rassurer.
Pas le meilleur cela m’ennuierait trop.
Alors ?
Les génies comprendront, quand aux autres, qu’ils cherchent !.
Je forme des phrases avant de les mélanger pour recommencer. Comme si je faisais des réussites pour occuper mon esprit qui ne sait s’abstraire des mots, voir même des images pour s’exprimer.
Ne plus parler serait-ce cesser d'être ou avoir découvert la sortie ?
Un adversaire m’aiderait. Le prof était bien quand nous discutions tous les deux ils me servait, m’entraînait, avant qu’il ne me laisse, pouvant parler, écrire dans son bureau, ce que je fais, mélangeant les souvenirs de nos rencontres et les divagations du présent. Sa place est confortable, j’y sens sa curiosité cherchant une solution, celle de son ancêtre, toutes deux à l’image de tant d’autres auparavant. Malédiction de l’humanité insatisfaite de la routine, avide de simplifier sa vie en la ritualisant, pensant avoir répondu à tout, alors qu'une autre partie de soi reste insatisfaite.
Principe de vie, persister à poursuivre sa route quand bien même deviendrait-elle difficile, escarpée, dangereuse. Éboulement appels d’abîmes aux fonds desquels la paix est accessible.
Quel monde du discours puis-je explorer qui me renseigne ?
Mort, folie, machine, accident, suicide, automutilation ? Ces idées vont et viennent, plus ou moins aguicheuses, mais je suis seul spectateur. Qu’une s’exhibe et je pense qu’elle est la solution, et puis une autre vient, fait son numéro, le doute s’installe, je ne sais plus. Aucun soutien n'existe ici, ou ailleurs.
Suis-je dans mon placard, envahis par ma psychose, ce petit animal de compagnie, qui, si l’on n’y prend garde, devient maître de l’esprit comme le pantin s’éveillant quand le ventriloque sommeille.
Comparaison amusante !Suis-je allongé par terre, perdant mon sang, au fond de l’eau glacée attendant la mort, le temps passant si lentement que je caresse l’éternité.
Serais-je plus banalement mort ?
Mort ! Mot-ver rongeant mon esprit, solution à ma mesure.
Embryon ?
Comment pourrais-je générer tant d’images, user de mots que je n’aurais pas appris, peut-être entendu.
Être la conscience, cœur du chaos s’organisant pour enfanter la vie, aspirant à ses mystères pour se nourrir. La vie humaine comme une gestation, le corps comme ventre d’un esprit en quête de lumière.
J’applaudis aux prestations de mes créatures, en m’en méfiant ! Ne pas tourner le dos, jamais !
Cette image de naissance est celle que je préfère, une chance nouvelle, processus à l’œuvre depuis la Création, se copiant, tendant vers l’infini par ce seul mouvement fractal.
Ce processus ira-t-il à son terme en moi ? Je finirai comme les autres, seul, bavant oscillant d’avant en arrière sur mon tabouret. Laisser le plan des chemins que je suivis, qu’un autre les lisant réalise mes erreurs, s’en inspire pour explorer lune autre voie, à lui de la trouver, et si à son tour il échoue, qu’il pense à, qu’un autre ensuite…
Tout autour de moi fut ainsi, je sens leur sollicitude, un semblant d’être subsiste qui sait que je suis là, que j’avance, une marche supplémentaire pour les rejoindre et rythmer le temps avec eux.
Complexe de se comprendre, la conscience utilise forcément une part d’elle-même pour en comprendre une autre et la première reste hors de portée de la pensée. Comment se juger dans sa propre globalité, même l’écriture ne permet pas cela, s‘auto-autopsier.
Tailler dans le marbre du temps, aller au bout de ma tentative quand bien même ne devrait-elle rien donner, quand…
Bien m’aime?
Une ronde enfantine sur ce chemin, tenant mes pensées par la main, chantonnant ces paroles que ma mémoire me refuse, s’arrêter, s’agenouiller, mais qui sera derrière nous, qui posera le mouchoir dans mon dos ? Derrière qui vais-je courir, car il me faudra le faire, peut-être en vain, le tour sera fini, il prendra ma place, tout disparaîtra, je resterai seul, hurlant dans un décor dont j’aurais compris ce qu’il est.
Vous ne pouvez m’aider professeur plus que vous l’avez déjà fait.
Dans l'Ombre des Murs - 14

