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- Les autres malades ?
- Oui ?
- Vous les observez, les interrogez, chacun est un mystère, presque un défi. Je les sens autour de moi comme une protection, les vagues se brisent contrent eux. Je reste dans mes décombres mais la partie principale est intacte, rien ne la déstabilisera. Vous aimez les ruines professeur, les formes que vous y trouvez. Arpenteur de restes, explorateur de vestiges, d’âmes à demi mortes, momifiées par la peur. Combien en avez-vous touché qui tombèrent en poussière ? Vous direz n’y être pour rien, je vous crois, malgré tout vous les examiniez pour les analyser, pas les aider. Conscient, vous, que rien qu’ils avaient atteint le point de non-retour. Vous imaginez une chapelle magnifique, toute de dorures mais la vérité est autre.
- Existe-t-elle seulement ? Joli mot n’est-il pas ; à l’instar de l’horizon elle recule au fur et à mesure que l’on s'avance.
- Le fou seul peut l’atteindre, oublieux de règles pas si impératives que cela. Tout dépend de son monde. Le vôtre n’est pas le mien professeur, nous semblons proches mais sommes si loin que nous ne pouvons que nous voir.
- Et nous entendre.
- Donnons-nous aux mots la même signification ? La différence est subtile, perceptible pourtant, ténue comme un passage.
- Inaccessible pour moi ?
- A vous de voir.
- Vous inversez les rôles.
- Pourquoi vous donnerais-je sans contrepartie ? Par bonté ? Parce que cela m’est utile ? Que vous voulez mon bien ? Expression amusante : Vouloir mon bien ! Vous saisissez l’ironie professeur ? Les mots nous trahissent, nous les utilisons mais que savons-nous d’un sens caché qu’inconsciemment nous préférons. Nos paroles expriment nos vraies, mais coupables, pensées.
- Mais pas vous.
- Il faut admettre que non.
- Vanité.
- Ce qu’il faut pour me rassurer, j’ai besoin de ma dose, je suis déjà à l'asile, si je déprimais où serais-je ?
* *
Que serais-je ? Protégé d’un rempart de folie je laisse aller mon esprit, qu’il trouve, ou se perde ma situation changerait-elle ?
Ils savent que je suis là, j’ai le souvenir de commentaires d’infirmiers, un dialogue d’où il ressort que les patients le sont de plus en plus. Je peux penser que c’est à cause de moi, ce à quoi on me répondrait que j’utilise les faits d’une façon m’arrangeant.
Je le reconnais volontiers !
- Vous avez raison, ce serait dramatique. Nous parlons moins.
- Silence indicatif, nous ne gagnerions rien à rabâcher. Si vous pensez que durant mes silences des pensées vous échappent, non. Je m’absente sans disparaître. Je serais en peine de vous dire où je vais, je suppose que des processus mentaux intérieurs s'activent, la partie immergée de l’iceberg. Dommage que dans ces moments aucun espion électronique ne lise mon cerveau, vous feriez des découvertes intéressantes. A moins qu’il y ait des zones inaccessibles, fautes de moyens adéquats pour les explorer. L’explorateur c’est vous.
- Du cerveau, de l’esprit, l’un ne peut aller sans l’autre, comme peuvent s’unir une onde et un corpuscule.
- Fine remarque.
- Dois-je vous dire la vérité ?
- Vous l’avez prise dans un de mes textes.
- Oui, vous vous en souvenez ?
- Je l’ai compris en l’avertissement que vous m’avez adressé. Un roman, une nouvelle ?
- Un commentaire, un livre qui dut vous plaire.
- Je suis ravi que vous citiez les bons auteurs, ils sont rares.
- Ainsi n’avez-vous aucune raison d’être déprimé.
- Je ne le suis plus, heureux ?
- Pourquoi serais-je triste ? La perspective de mourir ici ? La mort en salut, salle d’attente sans personne pour venir m’y chercher.
- Elle vous passionne.
- Je la connais bien, comme la folie, l’une et l’autre en moi se tiennent la main, elles sont les fées qui se penchèrent sur mon berceau. Étranges marraines n’est-ce pas, mais au moins ne m’apportèrent-elles pas des cadeaux inutiles.
- Vous les avez déballés ?
- Elles m’ont dit d’attendre d’être assez grand pour en avoir l’usage, je crois l'avoir fait il y a quelques temps, c’était le bon moment pour en profiter. C’était ce qu’elles voulaient.
- Elles vous portèrent sur les fonds baptismaux ?
- Curieux sacrement ! Celui-ci je ne peux le renier.
- Vous rejetez l’autre ?
- Je ne m’y reconnais pas. J’étais trop petit pour avoir un avis, maintenant... Se conformer aux règles n'est pas les accepter.
- Il y du religieux en vous, ce besoin de transcendance.
- C’est la religion qui utilise ce désir inhérent à l’être vivant. Celui qui entend un appel lève la tête, regarde autour de lui, il veut savoir. Faute de trouver il imagine des solutions apaisantes. Le mot religieux est positif dans son sens de relier des pensées, des aspirations, pas n’importe lesquelles ! Celles, bêlantes, des fantômes ne m’intéressent pas. Sentir des fils nous manipuler incite à imaginer un manipulateur à la dimension de nos rêves.
- Belle image.
- Inadmissible par beaucoup Qu’importe, ce n’est pas à eux que je parle, ils jappent pour courir les voix divergentes finissant par croire en leur baratin. Ils se rassurent, c’est bien ainsi.
- Même leurs exactions ?
- Elles n’ont rien changé. La vie ne modifiera pas ses désirs pour eux, au contraire. Ils sont comme la folie, des tests ! Ils seront surpassés. Leurs églises, où assimilés, leurs asiles de non pensant ne les protégeront pas, ils verront les voûtes se fendre, ils entendront le tonnerre, sentirons le souffle du Jugement Dernier. A l’ultime seconde leurs chants cesseront pour laisser place à la terreur devant l’évidence d’un destin différent de celui qu’ils attendaient.
- Et ces paroles ne sont pas prophétiques ?
- Ce ne sont que des mots, des paroles que le vent emporte.
- Elles pourraient avoir un écho ?
- Savoir que leur auteur fut soumis à la psychiatrie serait un plus.
- Vraiment ?
- Mais oui ! En ce sens que ceux qui les refuseraient mettraient ces paroles sur le compte du délire, ils n’auraient pas forcément tort.
- Mais si c’était le cas ?
- Tant pis. Je ne m’adresse pas à eux pour les agresser ou leur plaire, je ne vise personne, me comprenne qui peut. Les autres peuvent m’ignorer, ils n’ont pas d’importance. Je suis bien ici.
- Avec ces idées vous fonderiez une religion personnelle.
- Le principe me déplait, la crédulité humaine est sans borne.
- La crédulité ?
- La connerie !
- Vous-même avez écrit qu’elle était la seule matière première de plus en plus abondante au fur et à mesure qu’on l’utilisait.
- Je ne m’étonne pas, pour un peu je me féliciterais.
- Vous ne voudriez pas le pouvoir sur des esprits faibles ?
- Pas même sur les forts. Le pouvoir ne m’attire pas, l’argent pas davantage. Non, penser seul, éventuellement donner une chance à mes textes de me dépasser, pourquoi pas, en tirer un profit matériel et personnel, non, pas pour moi.
- C’est bien.
- C’est tranquille ! Je n’ai pas envie de me fatiguer pour les autres, je veux bien écrire, penser, dire, pour le risque que chacun en fasse ce qu’il veut, en plein accord avec lui-même.
- Vos paroles sont empreintes de gravité.
- Vous faites bien de me le faire remarquer, je ne vais pas tarder à devenir chiant. Au long de nos discussions je note l’absence d’humour. Jadis j’étais drôle, j’aimais faire rire, usant parfois de la vulgarité la plus grasse, mais le but a atteindre le justifiait. Le rire, des autres est une protection efficace. C’est de ma faute, c’est moi qui parle, vous me répondez, m’orientez comme vous pouvez. J’ai moins besoin de me cacher qu’autrefois.
- Le raccourci est saisissant entre la religion et l’humour.
- L’inspiration m’emporte. Pourquoi tel mot, telle idée ? Je ne sais pas. Les mots viennent comme ils veulent, je ne cherche pas ailleurs.
- L’humour et la religion marquèrent votre vie.
- Le premier pour survivre à la seconde. Religion… J’aime l’idée d’être le maillon d’une chaîne venant de loin, l’impression d'un savoir accessible dégagé du voile primitif du rite et…
- Oui ?
- Un moment j’eus l’impression d’une présence dans mon dos, je sais que vos infirmiers m’observent pour assurer votre sécurité, personne ne peut nous voir, cet endroit est sans fenêtre. L’ombre d’un souvenir, une émotion en bourrasque giflant mon visage pour me réveiller. Présence ou absence, un vertige l’intérieur, l’impression de chavirer… Je suis près du vide, j’ai envie de m’y précipiter, et puis non, une sensation brise le charme, je sors du rêve et du piège dans lequel il voulait m’entraîner. Ces paroles ne vous étonnent pas, je le lis dans vos yeux, ils confirment ce que vous savez de mon existence ou de mon œuvre, voir des deux. Les images se superposent, je me revois, enfant, face à cette muraille se penchant sur moi, je marche dans le sable, je monte sur le rebord d’un bassin, vide en cette saison.
- Saison ?
- L’hiver ! Peur que l’eau ne gèle ! Je me promène, sans raison mais pas sans but, je suis sorti poussé par l’incapacité à rester dans un appartement où je ne suis pas chez moi, où rodent des présences que je n’aime pas. Je viens souvent dans ce jardin, m’y promène, seul, depuis longtemps. Tout gosse j’aimais y vagabonder sans craindre de mauvaises rencontres… Je n’attends et n’espère personne, pas même cette petite fille à laquelle je pense souvent. Une enfant ? L’image est riche d’une émotion porteuse de sens. Je vous sens attentif à ce que je vais dire. Suis-je sur la bonne piste ? Enfant, enfance ? Explication évidente ! Elle appartient à une époque oubliée dans un désert hanté de mirages. Oui, elle revint souvent dans mes histoires. Ma quête, le besoin de retourner le passé jusqu’à découvrir… Mais découvrir quoi ? J’ai creusé souvent au même endroit, j'y sentais une explication à découvrir. L’enfance comme une source, pas seulement l’origine, la planche d’appel, un point intermédiaire, celui où je peux retourner pour, y étant juché, replonger plus loin. Mes commentaires ne vous satisfont pas professeur ? Avez-vous réglé vos comptes avec votre enfance, avec l’image de ce que vous croyez être en regard de ce temps, de ce grand-père qui vous fit vieillir avant l’âge ? Il est normal de faire des bêtises, normal de se révolter, depuis toujours vous n’avez eu qu’une ambition, et encore, elle n’était pas la vôtre.
- Pourquoi détournez votre attention. Nos enfances furent différentes.
- En êtes-vous si sûr ?
- Oui.
- Surtout moi ? C’est ce que vous alliez dire.
- Vous éludez le sujet ?
- Je me souviens d'une femme avec laquelle j’ai passé mille heures à parler, quand cela devenait risqué je changeais de sujet.
- Parlez moi d’elle.
- Vous avez enquêté sur ma vie, vous la connaissez.
- Ce sont vos souvenirs qui importent.
- Elle est là, si proche des instants où mon masque changeait.
- Changeait ?
- Oui, celui qui parlait, se laissait aller, était-il le vrai ? Nous parlions des heures, personne ne me connut mieux qu’elle, personne… Changer de sujet est une nécessité, un dauphin remonte à la surface avant de retrouver les profondeurs. Je suis un cétacé mental.
- Belle comparaison, une manifestation de votre talent.
- Si vous le dites ! J’apprécie l’analogie. Nager à la surface, en pleines apparences, plonger, chercher les grands fonds, ceux où nulle pensée ne sut aller. Déstabilisant d’y parvenir, avoir une idée, en sourire, tant elle semble impossible, et constater qu’elle est plausible.
- Que trouvez-vous ?
- Un passage, entre les courants en évitant l’ivresse des profondeurs qui incite à s'accrocher à n’importe quoi.
- Tentation qui fut la vôtre ?
- Peu de temps. Je l’ai vu comme ce qu’elle était, un mirage. Je plonge, j’erre, cherchant je ne sais quels vestiges, que trouver en un tel lieu professeur ?
- Vous l’avez dit, je suis un explorateur de ruines mentales.
- Combien plongèrent trop longtemps, leurs cerveaux ne pouvant supporter l’absence de conscience se détériorèrent.
- Vous avez imaginé l’avoir vécu.
- Je cherchais une raison à ces vides, comme un assaut psychique ayant laissé des traces qui ne s’effaceront jamais, des blancs que jamais je ne remplirais. Ils font partie de moi désormais, quelque effort que je fasse je ne trouverais rien, pas de réalité, seulement l’impression de recréer pour combler, inefficace.
- Vous avez dévié.
- Pas sûr, partant de l’enfance, comme nous tous, elle est ce passage obligé dont nul ne fait l’économie. C’est en elle que se produisirent certains événement, que je m'alimentai aux mamelles de la démence, plongeant l’esprit dans le puits de la mort. Difficile d'être plus précis, même pour moi. C'est la folie dont j’ai senti la présence, pas celle que vous définissez dans tant de volumes pleins de mots compliqués, une autre, la vraie peut-être. Celle que vous cherchez. Elle n’est pas un chien professeur et si elle répondait à votre appel vous finiriez dans une de vos chambres, l’ironie vous amuserait-elle ?
- Vous feriez le professeur ? Vous disposez d’une grande expérience.
- Et vous de la compétence, c’est parfois différent. Insuffisant pour aller où vous voudriez. Vous mettez le nez sous la surface, tentez de voir dans cette nuit aqueuse et vous étonnez de n’y point parvenir. Vos éclairages théoriques et culturels sont vains, ils ne peuvent aller loin et moins encore pénétrer les failles les plus profondes de l’être. Imaginez la pression, les pensées vous cernant gênent votre lucidité. Dans un milieu pareil pourriez-vous conservez votre libre arbitre, vos capacités intellectuelles ? Au moment de respirer vous vous précipiteriez vers la surface en oubliant les paliers de décompression.
- Je suis mieux à ma place à la surface.
- Canne à pêche en main. Suis-je une bonne prise ?
- Fort bonne je le reconnais. Heureusement que tout mes patients ne sont pas comme vous, les journées seraient trop courtes.
- Ne m’en veuillez pas, moi je sais respecter ces fameux paliers, chacun est une marche, une étape, vers l’avenir.
* *
L’avenir me fait de moins en moins peur, il excite en moi d’étranges appétits, de savoirs, de pensées, d’user de moi-même.
Encore faudrait-il que je puisse sortir d’ici, sortir…
Dans l'Ombre des Murs - 12

