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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 07:42
Promettez... (2) 
 

                                             03

La mort d’un géant pour rendre le temps absorbé à des milliers de petites gueules avides. Elle a raison, parmi eux se tient notre ancêtre, ignorant des menaces qu’il contient. Le devinant il se serait jeté dans la gueule la plus vorace pour arrêter ce manège infernal. Il ne le fit pas et je suis là, oscillant entre les mondes, hésitant entre les époques, rêvant d’être un lézard, empli d’images d’une créature bipède dont il ignorerait être un lointain parent. Je le vois s’amusant de ses sensations, des pattes le gravissant comme une montagne, des museaux furetant sous ses écailles pour trouver la peau, une morsure, une autre, des milliers. Il se détend pour l’unique instant calme de sa vie.

J’attends de le connaître aussi.

Était-il à sang froid ou à sang chaud comme certains l’affirment ? J’aimerais la seconde solution, qu’il ait pu rêver d’une enfant rêvant d’un homme en train d’écrire. Il me plairait que ce manège tourne sans fin.

Je ne suis pas mort, aucun animal ne me dévore, pourtant quelque chose me ronge. Une lucidité exagérée m’incitant à accueillir cette silhouette d’obscurité, à rechercher sa main, pour tout oublier, pour perdre ce que je ne veux pas posséder. L’espoir d’une vie s’éteignant.

Perfection de l’immatériel. L’image sans trait ne peut décevoir. Toujours elle et toujours changeante, incarnant les secrets d’un être craignant de s’assumer.

- Pourquoi fait-il encore nuit ? Je suis réveillée, je sais, je sens ma voix, je suis dans ma chambre, à l’abri.

Chez elle ? Si je cessais de douter que mon chez moi existe je le trouverais.

Je sens sa peur. Non ! C’est un piège, c’est la mienne qui s’exprime à travers elle, bientôt elle parlera pour moi, les rôles s’inverseront, je me dissoudrai dans la nuit éternelle. Être le rêve d’un rêve, vivre pour ses désirs, ses pensées, qu’elle m’emporte en des lieux dont je redoute de trouver les entrées. Si j’avais envie d’en savoir plus, de m’aventurer en eux ? Terre des envies, des mensonges, miroir de pièges si grossiers qu’ils me font sourire.

Où la mort ne serait pas un soulagement mais une condamnation pire encore.

- Il y a quelqu’un, je sens une présence. Parlez-moi, ne me laissez pas dans les ténèbres n’entendant que ma voix sans savoir si mon corps existe encore.

J’ai envie de la prendre dans mes bras. Le décrire donnerait à cette situation les couleurs du réel. Elle serait là, sensible, vibrante, pleine de l’amour que j’ai fui pour le désirer venant d’une illusion. Croire en elle sans nier la réalité, que ce soit possible, tout et son contraire avant que le piège m’engloutisse.

- Que s’est-il passé ? Il m’est arrivé quelque chose, je me souviens de… Je me… Suis-je endormie, prise dans un cauchemar dont je ne sais plus sortir, coincée entre réveil et délire ? Je pense sans parler, sans bouger, mon corps ne m’obéit plus, je ne le commande plus, je ne le perçois même plus. Mon nom, mes parents, mon décor… Je connais ces mots, mais ils n’ont plus de sens. La page est blanche, l’univers aussi. N’y a-t-il personne pour m’aider, me parler ? Dites-moi au moins cela, que vous m’entendez, un son me rassurerait. Je ne sais plus, je ne suis plus. Un rêve ne pourrait répondre, une main ne peut venir m’emmener, vers la vie ou vers la mort, vers quelque chose qui ne soit pas ce territoire vide. Si vous pouvez me répondre faites-le, je vous en conjure.

Quel effroyable barrage psychique m'interdit-il de m'exprimer ? Le lien avec le réel est ténu, un effort et il n’en resterait que lambeaux. Regretter n’y changerait rien. C’est moi qui serais perdu dans un monde de nuit où le repos est apparent, un monde ressemblant tant à l’enfer qu’il mériterait cette appellation d’origine à peines incontrôlées !

- Prenez ma main si vous êtes dans l’incapacité de parler, un geste, seulement celui-ci. Au bord du gouffre me laisserez-vous tomber ? Moi j’aurais tout tenté, tout.

Une main me retenant ? Je l’ai espéré, écris pour apaiser mon angoisse. L’inverse advint, je m'engluai dans la nuit. Une histoire en laquelle je faillis croire, maintenant cela me serait impossible. Sa peur est mienne, comme sa curiosité.

- Si personne ne m’entend, ne me répond c’est qu’il m’est arrivé quelque chose. Je suis dans le coma sans possibilité de mouvoir une paupière pour communiquer. A moins que… Non ! Je ne suis pas morte, prisonnière d’un cercueil, deux mètres de terre me surmontant, attendant que mon corps pourrisse pour découvrir qu’il reste un peu de soi jusque dans la dernière cellule ? Une poussière de conscience. Je peux penser, c’est moi que je ne vois pas !

Mourir est-ce s'engloutir dans son dernier rêve sans pouvoir en sortir ? Retrouver ma monture, son monde, alors je serais heureuse. Avec du temps pourrais-je communiquer avec ceux qui m’entourent, s’il y en a, suis-je captive d’une sensation éternelle sans pouvoir lire mon nom sur ma tombe !

- Non !

J‘aurais dû me taire, trop tard, l’animal a refermé sa gueule.

- Qui êtes-vous, où sommes-nous, qui suis-je ?

Qui ou Que ? L'imagination pour me défendre de l'obscurité.

- Qui suis-je ?

- Ne me laissez plus, je vous en prie. Expliquez-moi, ces ténèbres autour de nous… Êtes-vous dans la même situation ? Je n’arrive plus à ouvrir les paupières si j’ai encore des yeux, un corps. Suis-je seulement capable de parler ?

- Les mots nous trahissent quand les apparences de la réalité disparaissent et que subsiste cet écran où naissent nos désirs les plus insensés, nos rêves et nos cauchemars.

- Êtes-vous ma folie ?

- Vous n’êtes pas folle, moi… La démence me tint par l’épaule quand j’appelai sans savoir ce que je faisais.

- Je ne comprends pas.

- Comprendre… si je savais ? si j’osais ?

- Vous le pouvez, je le sais. Sommes-nous le jouet d’organisations secrètes ; dans des cages manipulées par des scientifiques se livrant à des expériences interdites ; kidnappés par des extraterrestres ? Serions-nous morts et damnés ? Où sont les réponses ?

- Je voudrais une certitude. Une solution exprimée devient douteuse. Mort, folie, enfer… Nous avons le choix !

Le choix… Elle puise les interrogations les mieux cachées en moi, des pions dont je découvre la force et la funeste influence. Qu’elle me conduise, comme si la folie était une solution et la mort une porte de sortie. Faut-il avoir oublié son âme pour aller au Paradis ? La géhenne est-elle un péage ? Le premier accepte les infantiles ignorant la lumière de la lucidité, prisonniers de leur cangue d’illusions. Cercueil mental tellement agréable, au début. J’ai connu cette nuit de l’absence de soi, où autrui se fait le gardien d’une normalité médiocre et vide. Pourquoi me suis-je réveillé ? Ai-je appelé, et si oui qui vint ? Princesse aux lèvres cyanosées ou démon déplaçant sa pièce ? Le fis-je où ai-je trouvé les réponses en moi ? Demander est vain, la vérité est ce qu’il y a de pire en moi. Mieux qu’être de la nuit, elle est cette nuit dans laquelle je voulus disparaître. Je l’ai traversée et m’étonne d'avoir survécu, redoutant de comprendre comment, de savoir pourquoi ! Je suis remonté différent de celui que j’étais, débarrassé de l’inutile.

Orphée est Eurydice !

En moi survit l’évidence que ce piège ne saurait m’entraîner quand bien même elle représenterait cet amour parfait qu’aucune femme ne peut m’apporter, comme si je ne disposais pas de la faculté de l’admettre. Elle est le négatif mais sans elle aucun positif ne saurait se révéler. Ma part de ténèbres. Accepter la lumière ne la ferait pas disparaître, au contraire. Elle va gagner en densité, comme si la lucidité maîtrisait l’animalité m’emportant pour découvrir ce que je suis : plus que ce JE, lumière tremblotante au cœur d’un univers obscur qu’il veut illuminer.

- Vous ne dites plus rien ?

- Je cherche des réponses.

- Oser suffit, vous l’avez dit. Vous êtes si loin, redoutez-vous de venir plus près ?

- Oui !

- Préférez-vous que nous soyons séparés ?

Sa question prouve que j’ai admis sa présence, réalisé sa nature et suis prêt à l’utiliser.

- Nous avons été séparés longtemps. Je sais pourquoi. Mon nom, ma vie, cela n’existe pas en moi. Je ne peux rien retrouver, tout vous appartient. Je sais, chacun cherche l’autre par soi. Je ressens vos états d’âme, vous craignez que nous nous annihilions. Il n’en sera rien, vos doutes sont fruits de votre angoisse de comprendre. Peu importe mon nom, l’important c’est ma voix vous disant ce que vous voulez entendre. Je ne suis pas dans la réalité mais ce terme n’est qu’une convention, la peau derrière laquelle se cachent les merveilles que vous soupçonnez. Je ne suis pas prisonnière, ma nature se passe de corps, de mouvements, de perceptions sensorielles. Je n’attends pas votre main ou que vous me preniez dans vos bras, je ne suis pas une peluche mentale comme celles que vous avez connues et qui révélèrent ensuite, ôtant leur masque de beauté, les pires démons que vous pouviez rencontrer. Vous avez supporté leurs étreintes, leurs griffes dans vos chairs, leurs morsures, vous avez supporté d’ouvrir les yeux dans un monde que vous ne reconnaissiez plus. Nos regards n’en feront qu’un, vos yeux, ayant appris à voir, s’ouvriront. Je suis pleine de vos mots, ils exigent d’être entendus, compris. La nuit est une amie, ma peur du début était la vôtre. Désormais vous savez qu’elle est votre complice, amicale par la protection qu’elle offre, la perspective qu’elle propose. Nous sommes un. Je sais le poids de votre prison, ses murs de papier, ces feuillets en lesquels vous avez cru, ils voulaient vous retenir sans le pouvoir. Une pensée suffit pour passer au travers, pour se défaire d’un cortège halluciné. Les années vous ont appris que l’obscurité se fait encre pour qui la comprend. Laissez-vous être, découvrez la plaine, les montagnes caressant le ciel, la forêt et l’univers dont vous occupez le centre. Aucun mur ne vous retiendra.

- Il me semble être ce mur, JE est une cage.

- A vous de comprendre. La peur est morte en vous mais sa charogne vous asphyxie. Elle est pesante, immense, vouloir suffira à la détruire, en en conservant quelques traces, preuves de votre victoire. La vague de souffrance qui vous submergera sera celle de la libération, de la naissance. Je ne suis pas morte, non, je ne suis pas née. Quel pseudonyme aviez-vous jadis imaginé ? Limbes, comme le bord d’une étoile mais surtout comme le séjour des enfants morts sans baptême, vous aviez oublié que c’était également le lieu où les justes attendaient que le mystère de la rédemption s'opère. La périphérie n’est pas votre place, quand le centre vous attend ! Quel enfant est-il mort ou quel juste est-il en attente que vous l’admettiez ? Je connais tant de choses sur vous. Je suis cette partie à califourchon sur un T-rex, jouissant de l’entendre détruire, de le savoir dévorer les proies passant à portée de son avidité. Qui aime cela est pris par cette satisfaction primaire. Il s’est endormi, épuisé par des années de prédations, quand tuer était votre activité primordiale, l’instinct vous emportait pour vous sauver. Vous avez survécu. Vous êtes plus fort, malgré vous. Il attend, vous sachant son maître. Incapable d’avancer seul. Avec le temps, vos forces reconstituées vous avez continué pour arriver à aujourd’hui. La lumière est proche mais ne prendra pas votre main, elle attend que vous passiez la vôtre au travers du brasier de ténèbres vous en séparant.

- J’aimerais croire ces paroles, me souhaitant minéral sans vie et sans mort.

- C’est une étape plus ancienne que celle du carnosaure. Fuir est interdit. Le chemin est libre. Ne cherchez pas des fils, ne jouez pas au pantin pour excuser vos échecs. Préférez-vous une cage peuplée de vos hurlements à une liberté effrayante par l’immensité qu’elle propose ? Nous sommes si près, séparés d’une pensée.

Une porte claquée dans mon dos. Je ne peux m’échapper, le risque est partout. Je crains de retrouver dans mes bras un peu de cendres, résidus d’un spectre disparaissant en riant de me voir égaré pour toujours. Le rêve s’achèverait, je m’éveillerais dans une nuit que je ne saurais plus comprendre, appelant sans recevoir de réponse puisque nul n’entendrait des pensées que ma bouche ne pourrait verbaliser. Je conserverais l’impression d’un bientôt différent reculant devant moi à mesure de ma progression.

La saisir, que ce ne soit pas elle qui m’entraîne vers la réalité, compagne de mes pensées, de mes terreurs comme de mes émerveillements. Las d’être seul je ne désire pourtant pas aller vers ceux qui me sont étrangers. Je tire sur les mots comme sur une chaîne, inquiet de connaître le mur dans lequel est fixée la laisse par laquelle me retient mon désir d’immobilité.

- Je ne suis pas un piège, si vous y pensez. Vous feignez de croire en une peur que vous ne ressentez plus, par timidité plus que par lâcheté, par habitude et crainte de les voir se modifier. Vous croyez vous dissimuler dans le plus ignoré des recoins de votre terreur. Vous l’auriez pu, que je sois là, que vous m’entendiez, que vous me répondiez prouve la perte de votre désir de vous oublier. Lutter contre soi est le plus vain des affrontements. N’espérez pas celer vos pensées, je suis émanation de votre esprit. Suis-je celle que vous cherchez ou celle que vous fuyez ? J’évolue et vous découvre au rythme de vos émotions. Vous vouliez une création fantasmatique, représentant la folie, la mort, je ne suis ni l’une ni l’autre. Je me dissimulais derrière ces apparences pour vous rassurer. Vous savez ce que je suis, terrifiante, mais tellement prometteuse.

 


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