Madame,
Vous devez être surprise de cette lettre, je vous remercie de ne pas l'avoir détruite sans l'ouvrir. J'aurais compris si vous l'ayez fait. Une missive de moi, vous avez eu un coup au coeur, un élan de haine compréhensible, je suis satisfait que vous ne l'avez pas fait en souhaitant que vous continuiez. De toute façon ces phrases ont déjà été lues, relues et analysées par des spécialistes. En quoi, ça...
Par la force des choses vous me connaissez bien, vous avez appris sur moi des faits que j'ignorais et que j'ai découvert par la suite. Ce ne sont pas des excuses, seulement la réalité. Il m'est difficile de maîtriser ces pensées, je voudrais dire... Le temps m'est compté et m'exprimer est malaisé à cause d'un manque d'éducation que j'ai tenté de corriger ici sans en ignorer l'impossibilité. Je voudrais avoir un vrai talent, que les mots coulent sur le papier sans peine et conclure sûr d'avoir été compréhensible afin d'affronter ce qui m'attend et qui, je le suppose, sera un soulagement pour vous et votre famille, comme pour les autres.
J'ai trouvé préférable d'attendre le dernier moment pour vous écrire, non que j'espérais son report simplement parce qu'à cette occasion vous seriez amenée à repensez au passé. Je pressens qu'il ne vous quitte pas plus que moi même si votre quotidien peut vous aider, par moments, à en sortir, ce n'est pas mon cas, les murs sont devenus des miroirs et mon ombre le reflet de l'obscurité qui est ma vérité la plus intime. Peut-être avez vous pu reconstruire une vie digne de ce nom, je vous le souhaite.
Dès avant mon procès j'avais compris ce que j'étais, à quel point j'étais mauvais et nocif, je n'ai pas fait appel ainsi que vous le savez, ma mort sera peut-être un soulagement pour vous mais sûrement une délivrance pour moi.
Inutile de revenir sur mon passé, c'est un sujet rebattu que l'enfance des tueurs en série fut presque toujours difficile. Il m'a fallu du temps pour sortir la tête du flot de violence qu'était mon existence, les médicaments m'y aidèrent beaucoup, la cage chimique est rassurante, elle m'a permis de cesser de courir dans ma tête. Rassurez-vous je ne vais pas dire que j'ai découvert Dieu, la foi et je ne sais quoi, il n'en est rien, au moment où, allongé, le poison sera injecté dans mon corps j'aurai un moment de crainte, je ne peux prétendre être inaccessible à l'angoisse. C'est quelque chose que je vous dois.
J'ai aimé faire souffrir, cela coulait en moi pour apaiser une soif dont j'ignorais alors qu'elle était inextinguible, je me souviens... Mais cela n'a rien à faire ici, mes fantômes m'accompagnent. Jusqu'où, je l'ignore encore et je doute pouvoir faire part à quiconque de ce que je trouverai, mon âme disparaîtra, mon corps se dissoudra en ses éléments les plus infimes.
Ce que je regrette le plus, outre ce passé auquel je ne puis plus rien changer, est cette admiration dont je fais l'objet, ces fans qui reconstituent mes crimes, ces femmes qui m'écrivent des lettres enflammées sans que jamais je réponde à quiconque. J'ai seulement tenu une espèce de journal, il sera récupéré je suppose, disséqué... Je doute qu'il y ait quelque chose à en retirer, pas une seule fois je ne me suis risqué à le relire, à quoi bon, le temps est à sens unique.
Le monde est ainsi, le déplorer ne changera rien, je représente un fantasme pour qui voudrait tuer sans l'oser. La sensation ressentie sur le moment ressemble au shoot d'un toxico mais le manque vient vite, de plus en plus vite, espérer maîtriser ses instincts par le seul jeu de la volonté est illusoire, je l'ai tenté, réussi longtemps, ce qui explique la longueur de ma "carrière". J'ai compris tardivement que la seule victime que j'aurais dû faire c'est moi, pour cela il aurait fallu que je sache être vivant.
Je ne tente pas de me justifier ni de vous provoquer pas plus de vous demander pardon, pourtant c'est un peu ce à quoi je pensais en entamant ce courrier, je voudrais ressentir de la culpabilité mais je ne veux pas mentir, je comprends quel mal j'ai créé, quelles en furent les racines, les fruits vénéneux que j'ai portés, et que je fus le premier à goûter. Je sais que je suis un tueur parmi d'autres, capable d'analyse objective mais pas de ressentir quoi que ce soit même pour lui, les psychiatres ont des mots pour ça mais pour moi c'est la perspective d'un immense vide intérieur que j'ai tenté de remplir de la pire façon qui soit, la seule qui m'était accessible.
J'ai essayé de dessiner le portrait le plus sincère possible de celui que je pense être. Probablement des livres exhumeront-ils le moindre détail de mon existence, vous ne les lirez pas et vous aurez raison, ils ne seront là, pour la plupart, que pour exploiter mon image, en l'assombrissant, si c'est possible, pour vendre quelques exemplaires de plus. Dans le tas un ou deux seront intéressants mais ceux là aussi seront inutiles, étudier un assassin ne saurait empêcher qu'il y en ait d'autres, le problème n'est pas là mais cela n'est pas de mon ressort.
Des pas résonnent dans le couloir, c'est un avertissement, il est temps d'achever mon maladroit travail d'écriture, en espérant que vous trouverez la paix dans votre vie. La mienne touche à sa fin, je connais la procédure...
Mon dernier soupir sera comme mon premier cri, l'espace entre les deux n'aura été qu'un cauchemar.

