J'ai peu d'amis, bien peu, non pas que je sois spécialement renfermé, disons que je suis difficile, j'exècre les malhonnêtetés, les calculs, les dissimulations, toutes ces contraintes sociales maintenant passées dans les mœurs.
Je veux plus, pouvoir parler de tout, tout dire, évoquer tous les sujets, ce qui ne veut pas impliquer qu'il y ait accord continuel, au contraire, je vois mal l'intérêt de dialoguer avec quelqu'un qui n'est jamais que soi, avoir pour interlocuteur son miroir n'apporte pas grand chose.
Ainsi, peu à peu, je me suis désocialisé, c'est le mot. Coupé du monde, des autres, de la société, ainsi je me suis mis à chercher ailleurs comment m'exprimer, car j'en avais envie, j'en ai encore envie, j'ai besoin de parler, je supporte pourtant difficilement certaines formes d'abrutissement, certains sujets vides ne me concernent pas.
Il fut un temps où je cherchai dans la nature des relations privilégiées, des arbres, des formes étranges, tout et n'importe quoi, j'avais beaucoup de difficultés à l'époque, trouver comment parler était vital, je ne voulais pas me replier complètement, je ne voulais pas passer ma vie dans un hôpital psychiatrique. Je sais ce que c'est, je sais...
Les arbres ne répondent pas, on dit qu'en certains un esprit se dissimule, trop bien puisque jamais je ne pus entrer en contact avec l'un, j'ai voulu, essayé, tendu l'esprit, prêt à accueillir toutes les présences, tous les mots, mais rien n'est venu, rien, seul, toujours, prisonnier de mes habitudes je ne voyais rien venir, sinon la folie. Je la connais, l'esprit qui s'enfuit, le contact avec le réel qui s'estompe.
C'est par hasard que j'ai trouvé les amis que j'ai maintenant. Je ne savais que faire, l'avenir me semblait sombre, sans projet possible, par curiosité je me suis rendu sur ma tombe, au futur, je n'y suis pas encore, mais que c'est là que mon corps reposera une fois ma vie achevée. Sera-ce dans longtemps, bientôt ?
Ce petit espace inoccupé dans la pierre me narguait, il me promettait la paix, la tranquillité, il me disait qu'une fois mon nom inscrit là, mon corps sous la terre, alors mon esprit trouverait l'apaisement.
- Tu n'es pas seul !
Je sursautai, regardant autour de moi je ne vis personne, quelqu'un me faisait-il une blague ?
- Non, seulement tu n'oses pas entendre les voix de tes amis.
- Mes amis ? Qui êtes-vous, où êtes-vous ?
- Nous sommes-là, partout autour de toi, sais nous regarder, ose nous voir et nous t'apparaîtrons.
J'ai hésité, certains mots revinrent de mes discussions avec des psychiatres : folie hallucinatoire, des voix venues de nulle part, des images impossibles…
- Nous ne sommes pas cela, nos voix sont réelles si nos corps ne sont plus qu'ossements ou cendres, tu peux nous entendre maintenant, tu as fait assez de chemin pour cela.
- Vous voulez dire que vous êtes un...
- Oui, un ! Et pas seulement, nous sommes plus que ce que l'on dit, beaucoup plus.
- Vous souhaitez que je vienne vous rejoindre ?
- Non, pas comme tu l'entends, nos esprits peuvent communiquer, il s'agit seulement de l'accepter. Nous ne voulons pas faire peur, nous ne sommes pas davantage des guides ou des gourous, nous n'aspirons qu'à être tes amis. Nous nous ressemblons, comment nous faire comprendre, nous faire accepter, tant de gens n'entendent que ce qu'ils veulent. Nous ne le leur reprochons pas, la souffrance contient leur curiosité, elle fait filtre et interprète nos paroles, ce qu'ils perçoivent n'est que superficialité.
- Je vois, et moi je peux... Enfin je pourrais…
- Tu pourras, tu verras, ça fait curieux, au début, ensuite tout devient simple, nous ne te demandons que de faire attention à toi. Malgré certaines modes actuelles la vérité ne se fait pas entendre facilement. En ces temps d'argent tout doit rester simple, aisément contrôlable, toi tu peux comprendre plus que d'autres.
Moi ?
Moi !
Depuis j'ai des amis ! Que de discussions avons-nous eu ensemble, l'idéal de ce que j'ai toujours voulu. Je sais que je ne suis pas fou, qu'il peut y avoir contacts, relations, sans idées préconçues, sans volonté préparatoire, sans filtre, alors les morts et les vivants s'entendent et se comprennent, il y a si peu de différences, l'emballage seulement diffère, la chair c'est si peu, la chair c'est rien !

