Pour certains ce bruit est insoutenable, ce grondement sourd qui parfois devient hurlement dans un ciel qui ne peut le contenir, comme une menace imprécise, une colère qui ne s’avoue pas.
Ce n’est qu’un orage, déferlement d'eau sur une société qui se plaint de son absence et sa surabondance ; qui voudrait contrôler la nature, extérieure. L’idéal serait qu’il pleuve sur les champs, jamais sur les routes, jamais sur les villes, ou à horaires déterminés à l’avance.
La vitre est fraîche contre mon front, elle calme la fièvre qui m’habite, cette chaleur qui m'épuise. Pour seul compagnon je n’ai que le sentiment d’une fin proche, ce n’est pas un ami, je ne l’avais pas appelé pourtant, consciemment, il est là cependant, et je me reconnais en lui.
Est-ce la pluie qui lui fit signe que je l’attendais ? Peut-être, j’apprécie la pluie, qu’elle frappe le sol avec son chant, qu’elle chasse des rues ces gens que je supporte mal. Je me sens alors propriétaire des restes d’un monde mort. Je peux marcher ainsi des heures durant, les cheveux collés sur le front, mes vêtements ruisselants, l’eau s’insinuant jusqu’à ma peau pour la seule caresse que j’ai jamais connu. Je me sens seul au monde et cette sensation me grise, les autres sont effacés, dissous par l’action de la pluie comme d’inutiles personnages sur une toile magnifique sans eux. Quel jaloux eut-il le désir malsain de les rajouter sur un chef d’œuvre pour le rabaisser à n’être que le pâle décor d’une réalité sans profondeur ?
Je sais, mes phrases sont trop longues, alambiquées, je ne me retrouve pas toujours dans ce que je dis. Sais-je seulement ce que je veux dire ? Est-ce que j’ose me le permettre ? Faire simple n’est-ce pas être vide, vouloir ne rien dire et y parvenir ? Les mots qui me viennent peuvent être incohérents entre eux, mes phrases boîteuses, peu importe, du moment qu’elles me permettent de marcher. A quoi bon des jambes magnifiques mais inutiles ? Ces mots sont plus moi que ce que je reconnais être.
Quelle est la peur que réveille le bruit de la pluie ? A quel souvenir est-il associé ? Mauvais, trop bon ? Un psychanalyste dirait... Moi je ne sais pas. Mon imagination, débridée, exprime tout et n’importe quoi. Pourquoi pas un souvenir lointain, trace, si profonde que je ne la vois pas, d’un événement vécu au début de ma vie, de la Vie ? N’est-elle pas née dans l’eau ? Parfois, quand les conditions sont trop difficiles, l’idée d’y retourner n’est-ce pas chercher à se perdre dans cette époque des origines ? Une régression attendue, espérée.
Je rêve de voir des millions de gens errant dans les rues, courant sous une eau qui les attendrait tous, traverserait leurs vêtements, touchant cette peau qu’ils voudraient amnésique, elle plongerait au cœur de leur héritage pour hurler que continuer ainsi est inutile, qu’il n’est plus temps de fuir mais de mettre un terme à toutes ces souffrances, à ces errances.
Tous alors repartiraient vers la mer.
Pour s’y oublier.
Je connais ce monde. Je sais que ce legs n’est pas celui que l’on croit. Pourquoi penser que si la vie en sortit elle ne s’y trouve plus sous une forme proche de la vie humaine ? Seul l’égoïsme forcené, fanatique, des sapiens leur fait imaginer que l’intelligence doit avoir leur apparence. Le pire pour eux c’est une différence minime, troublante sans être insoutenable ! La ressemblance inquiète plus que la dissemblance.
Je sais de quoi je parle.
Ce n’est pas que de la pluie pour moi, c’est tellement plus. Un appel se jouant de l’espace du temps, de ces barrières que s’impose l’esprit trop débile pour admettre l’éternité.
J’entends cette voix, je ressens sa parole, elle me dit qu’il est temps de partir, de laisser derrière moi ce monde dit civilisé, dit… Ce monde d’illusions qui mourrait de se voir en face et de rien trouver.
Bientôt je partirai. Loin de cette société, dans un ailleurs si proche pourtant que rares sont ceux qui osent en prendre le chemin, la connaissance. Je ne vais pas mourir, ni quitter cette planète, seulement rentrer chez moi. J’ai mis longtemps avant de comprendre quel était le sens de mes rêves, pourquoi certains contes de Lovecraft me touchaient à ce point, pourquoi Innsmouth me paraissait familière.
Maintenant je sais.
Lui voyait du fantastique dans ses nouvelles, un mot qui repousse dans l’imaginaire et mutile l’esprit trop curieux. Il ne comprit pas que derrière la face d’horreur l’épouvante était ailleurs, dans le besoin de se dissimuler pour survivre. Une meute se méfie de sa voisine, et réciproquement. Tant se voient prédateurs et se réveillent proies !
Et pourtant nous…. Oui, nous, nous savons tant de choses, notre culture se perpétue depuis... nous ne sommes pas poussés par ce désir insensé de conquêtes, de domination, par ce besoin suicidaire de destruction, par cette incapacité, tout simplement, à s’assumer.
Et ils se disent humains…
Comme VOUS !
Faut-il donc avoir un visage rose, une peau lisse, des yeux clairs, pour l'être ? Faut-il vouloir posséder, mépriser les autres et les écraser autant que faire se peut pour être humain ?
Peut-être mourrons-nous de ces « civilisations » au moins aurons nous vécu !
Faut-il espérer, prier peut-être ?
Ce n’est pas nous qui implorons les Grands Anciens, au contraire, c’est VOUS ! Vous qui ne voyez pas leurs vrais visages, ceux de vos instincts refoulés, ils ne sont que cela, un passé d’autant plus lourd et puissant que vous ne le niez.
Les noms exotiques n’y changeront rien, les pouvoirs extraordinaires ne modifieront pas la réalité. Ils existent pourtant, il suffit de regarder, inutile d’aller au-delà du visible, de l’évidence, c’est elle qui en dit le plus, elle qui est le plus difficile à comprendre ! Certains pays, certains quartiers, certaines rues… Il suffit d’être là, spectateur osant ouvrir l'esprit, alors le pouvoir des Grand Anciens apparaît, flagrant. Les hurlements des victimes ne sont pas que leur rire !
Ils sont là, si présent, si présent…
En VOUS !
J’ai appris à m’aimer maintenant, oubliant les critères de la normalité, les vôtres. Mon visage, enfin, me ressemble, il est moi.
Quelques minutes de marche suffiront pour que j’atteigne la plage, j’aurai un moment d’hésitation, l’envie de rentrer ; mais chez qui, chez vous ; me viendra ; en souriant je la regarderai, comprendrai que ma peur prend son visage mais qu’elle est si faible que son influence est inexistante. Je songerai à me retourner pour jeter, c’est le mot, un regard sur ce monde agonisant, je me contiendrai, l’avenir devant moi sera autrement plus attrayant.
Qu'importe si le berceau est aussi un cercueil !
La pluie, complice, noiera ma silhouette, peut-être quelqu’un me verra-t-il, qu’il cligne des yeux et en les rouvrant j’aurais disparu, comme un rêve, une illusion qui s’accepte.

