C'est une plaine immense, par endroits quelques arbustes tentent de pousser mais il est évident qu'ils n'y croient pas. Ils sont là en hérauts d'une nature voulant reprendre ses droits. Ici cependant elle a déjà abdiqué, sa présence n'est qu'une impression, elle refuse de se faire oublier mais sa force est insuffisante pour effacer le poids de hurlements, pour chasser les flots de sang répandus en cet endroit. A l'époque il n'y avait pas d'herbe, il n'y en avait plus, écrasée qu'elle avait été par des millions de bottes acharnées à avancer d'un pas, refusant de reculer mais devant s'y soumettre avant de recommencer. Ainsi le temps se marqua-t-il dans cette vallée, des êtres s'y effondrèrent étonnés d'avoir été touchés, de se découvrir mortels et d'apprendre qu'une vie paraissant si solide tient par un fil qu'une seule balle peut trancher. Ils tombent, les yeux écarquillés par la surprise, la douleur physique n'est pas le pire, elle va venir, bientôt, mais le refus est la souffrance la plus vive, et puis le vacarme reflue, le corps paraît de coton, sans chair, sans os, sans rien, une ombre que l'esprit délaisse. A quoi bon nier ce que l'on devra accepter ? Mourir n'est pas si triste, ces hommes n'ont-ils pas fait leur devoir ? Combien de galonnés sont-ils venus le leur dire, avec des mots qui font vrais, des trémolos dans la voix donnant l'impression qu'ils y croyaient avant de repartir, vers l'arrière, loin, là où les obus ne tombent pas, pas encore, et le jour où ils s'approcheront eux partiront. C'est normal, il faut que quelqu'un commande. Peut-on être près et comprendre la situation ? Que nenni, le recul est nécessaire. Ils s'en vont dissimulant leurs soupirs de soulagement dans l'ombre douillette de grosses voitures noires semblables à des corbillards.
Compteraient-on chaque brin d'herbe qu'il y en aurait moins qu'il n'y eut de victimes en ce lieu. Que restent-ils d'elles désormais, des noms dans la pierre, des minutes de silence qui un jour ne seront plus respectées, mais c'est ainsi, ne discutons pas le temps qui passe. Porteur d'oubli il rend la vie acceptable, rester plongé dans le passé empêcherait de construire l'avenir.
L'avenir ? Il arrive, ses mots sont différents, son costume est paré de beaux noms qu'une goutte de sang effacera. Tout recommencera, comme avant, comme toujours, jusqu'au moment où il ne restera plus personne pour dire, pour évoquer, pour entendre, jusqu'à l'instant où la nature, enfin, pourra reprendre ses droits.
Le ballon rouge roule dans l'herbe suivi par une enfant qui le pourchasse et lui donne un coup de pied pour l'envoyer au loin et recommencer, encore et encore... Elle s'amuse, elle ne sait pas, ne sait plus, les mots qu'elle apprît étaient récitations, contraintes, alors elle continue son jeu. Ne la disputons pas, nourrissons-nous de son rire, écoutons ses pieds sur le sol, ils ne pataugent pas dans le sang, ils glissent sur la terre sans y laisser de marques, l'herbe va se redresser, ce sera comme si rien, jamais, ne s'était passé sur cette plaine.
Pleine ?
Mais pour accoucher de quoi ?
Fatiguée elle récupère son ballon, rouge, elle regarde le ciel aussi bleu que ses prunelles, le soleil dessine son ombre sur un sol qui voudrait la retenir et ne le peut pas, pas encore, pas encore...
Elle respire profondément, écoute en souriant un chant d'oiseau, il y a si longtemps qu'aucun animal n'osa s'aventurer sur la plaine, il fallu que l'innocence le fasse pour que la vie la suive, c'est un essai, ce sera mieux, bientôt, et un jour ce sera pire. Après l'oubli, sur la plaine naîtront de hauts édifices de bétons, leurs fondations s'enfonceront loin, y dérangeront ceux qui y dorment, alors leur souvenir s'imposera, il ne sera plus recueillement ni peine, il sera peur, il sera haine, refus, il sera volonté de combattre, encore une fois, et toujours, et jusqu'au bout, car qui est mort sait ce qu'est la vie et qu'elle n'est qu'un songe balayé par le vent du réel en un nuage de cendres impalpables.
Laissons l'enfant jouer, elle est si loin de nous en apparence et pourtant si proche, écoutons danser ses pieds sur notre sépulcre, oublions les envies des autres de nous détruire encore, regardons-là s'amuser, nous n'avons plus d'yeux pour pleurer, nos coeurs depuis longtemps sont retournés à la poussière, nos os parfois s'obstinent alors que nos chairs ont été dévorées depuis longtemps. Regardons la vie qui n'est jamais aussi belle que quand elle ignore ce qu'elle est, profitons de cette présence qui bientôt disparaîtra pour que notre combat recommence.
Le silence est notre ami, cocon nous retenant, mais notre cri sera entendu de tous, il se finira en un rire de tristesse comme s'estompera l'illusion.
Elle s'éloigne, nous sommes autour d'elle et sa silhouette, son sourire, sa beauté resteront à jamais en nous, comme autant de preuves de ce que l'apparence peut être piège quand elle nous fait souffrir. Ne l'oublions jamais, elle est la vie, regardez, elle s'en va, taisons-nous pour ne pas la troubler, longtemps encore nous entendrons son ballon rouge rouler sur notre tombe.

