Le soir s'approche en ce mois d'août frais et pluvieux comme rarement. Les employés se pressaient pour terminer leur travail et rentrer chez eux. La température de l'extérieur pouvait faire penser à celle de certains services de leur établissement.
Pour moi le froid a toujours été un ami, depuis ma naissance, il est devenu un complice, un confident, un protecteur. Mon rôle, officiel, est peu important, je suis juste là, presque un meuble comme les autres, un utilitaire, celui à qui on demande quelque chose, mais pas son avis. heureusement, quelle opinion pourrais-je avoir que je puisse confier ? Je ne suis ni médecin, ni détenteur d'un diplôme utilisable ici. Mais j'ai un autre talent.
Quand tout le monde s'en est allé je reste seul et dans le calme des lieux je suis enfin ''chez moi'', tranquille, prêt à m'entretenir avec les invités des lieux, ceux qui passent, qui arrivent suite à un accident, un crime, où n'importe quelle autre raison. Les causes de décès sont innombrables et si je vous parlais des plus étranges rencontrées au fil de ma carrière vous seriez étonné.
Seul je peux enfin remplir mon rôle : écouter la parole de ceux qui n'en ont plus, de ceux que personne ne peut entendre, qui ne sont plus que des corps, parfois en très mauvais état, abîmés par un accident, enlaidis par un crime plus ou moins atroce, lésés par l'autopsie subie. Je ne suis pas policier, je ne cherche pas à établir une justice dont les morts n'ont plus besoin, ce n'est qu'un désir de vivants. Je les écoute, le temps qu'ils comprennent que leur situation est sans retour possible. Cela peut prendre du temps mais souvent quelques minutes suffisent, quand l'esprit affronte une situation nouvelle mais impossible à modifier, il s'adapte vite.
Je note chaque mot, chaque souvenir, chaque émotion, chaque secret qui me sont confiés. Ainsi je passe une partie de mes nuits avant de rentrer chez moi, où je ne dors pas dans un tiroir ou un congélateur, rassurez-vous, et si vous pensez que je suis fou, que tout n'est que dans ma tête alors attendez. Prochainement nous nous rencontrerons, vous serez dans une pièce étroite, obscure et réfrigérée, allongé, et quand je vous regarderai je rirai en sachant ce qui vous attend vraiment. Car moi je le sais. Ce n'est pas une lumière au bout du tunnel, c'est un tunnel au bout de la lumière !

