Le vent est tombé, le courant emporte le navire et son équipage dans le silence océanique. Les hommes rament, lentement, au rythme d'un cœur inaudible. Secousses régulières, rames pénétrant l'eau sombre où s'agitent des formes troubles.
Ulysse est seul à percevoir, dans l'intimité de ses liens, les voix hallucinantes des créatures hantant les lieux ; êtres pisciformes à la longévité inquiétante que le mystère pare d'une beauté toxique. L'éperon du navire est le marchepied de ces succubes avides. Il les voit s'approcher, sa stupeur croît alors qu'il découvre leurs véritables visages de prédatrices affamées.
Qu'importe ses cris, nul ne viendra à la rescousse, aucune yole, aucune barque, l'eau recouvre le monde, lui donnant cette unité qu'il cherche depuis si longtemps.
Son équipage, envoûté, ne peut se défendre contre ces monstres et le sang sur le bois est un vernis que le temps ne pourra effacer.
Il se sait équilibriste cosmique, sur le fil étroit du réel, entre l'impossible et l'impensable ; qu'une nuance, même infime, intervienne dans ses perceptions et son esprit basculera, qu'importe que ce soit d'un côté ou de l'autre, les deux sont mauvais !
Il est au point d'équilibre, équinoxe fugace, passer au bon moment, au bon endroit, pile entre le jour et la nuit pour que son futur ait un sens.
Il se devine tenant la barre d'un vaisseau fantôme, prédateur éternel attendant le gibier venant se prendre au piège.
Ses liens tombent, des bouches étranges chantonnent à ses oreilles des promesses fallacieuses.
Vouloir entendre était une mauvaise idée.
Quand l'eau glacée se referme sur lui, ses ultimes expirations emmènent à la surface des espoirs qui s'y dissolvent.

