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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 06:00

Qui regarde l'abîme... 13

 

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- Elle est le fruit de l’expérience, pas de la théorie. Les études c'est bien mais insuffisant, le vécu est irremplaçable ! Je n’aurais pas supporté votre vécu, mes connaissances remontent à ma formation en criminologie, les tueurs en série devenaient à le mode. Ce qui explique ma présence ici pour enquêter sur votre père et son supposé club !

- Il prendrait cela pour un compliment.

- Vous croyez ?

- Oui, s’il avait fondé cette organisation ce n’eut pas été pour en faire une association d’amateurs mais un cercle criminel d’envergure. Le pire d’accord, mais le meilleur dans le pire !

- Tuer est une façon d’exister, de combattre le néant intérieur en se remplissant de sensations toujours décevantes, c’est une quête d’un absolu introuvable sinon dans la mort.

- C’est juste. Vous voyez, nous parlons boutique alors que nous pourrions faire une pause ! Oui, la clarté vient de la discussion, la preuve, je ne préméditais pas cela, et puis voilà. Parler avec vous est un plaisir, dans ce décor c’est un ravissement.

- Si vous voulez.

- Ravir à plusieurs sens, mais peu importe. Le sang a séché, les corps sont retournés à la terre mais l’air vibre encore d’un mélange de haine et de terreur. Nous respirons autant les cendres des premiers que les effluves des secondes ! Le monde est un charnier, en être conscient peut amener à se dire que tuer n’est pas si grave que ça.

- Vous le pensez ?

- Oui, tuer… Tu es ! Tant de morts sont évitables, tant de comportements sont suicidaires, des sacrifices inavoués. Les contes ont disparu ou ont changés de formes. Il n’y a plus d’ogre, de méchant loup, non, il y a le tueur, celui qui vous, nous, qui me ressemble, il sourit, inspire confiance, obligeant, serviable, dans la main qu’il garde dans sa poche il y a un couteau, derrière son sourire ses yeux suintent de haine, d’envie de se soulager. Le méchant tient une hache à la main, il peut entrer dans la salle de classe, plus besoin de courir les bois pour le trouver, c’est lui qui s’approche, lui que l’appétit fait surgir du bois. La faim ou la fin. La faim de la fin, peut-être !

- Pourquoi ne pas transcrire sur le papier vos idées et vos réflexions ? Tant écrivent qui n’ont rien à dire, vous seriez différent.

- Suis-je du fumier à épandre sur les autres pour les nourrir.

- Alors que vous pensez le contraire ?

- Oui.

- Vous méprisez les autres, comme votre père ?

- Plus maintenant. Je les ai méprisés, haïs, ils m’ont écœuré, distrait, maintenant… Sont-ils ce que je pense ? Pas sûr ! Ce qu’ils croient ? Pas davantage ! Alors ? Non, vraiment je ne sais plus. Ce qui vient, ce qui m’attend… Où nous mènera cette enquête finalement ? Chacun vers soi, quel prix faudra-t-il acquitter alors ?

- Et nous, le serons-nous ?

- La conscience est sans innocence, des mots rimant mais contraires.

- Intéressante discussion, regardez dehors, quelle nuit, pas d’étoiles, rien.

- À croire que nous sommes sous cloche.

- À croire, oui…

Évitez la question pour fuir la réponse, surtout ne pas s’interroger.

- J’espérais voir les étoiles, le ciel ici ignore les perturbations lumineuses des villes. Combien savent-ils ce qu’est une étoile ? Les cités sont nos cages modernes. Ne nous étonnons pas que la nature qui s’y forme caricature la vraie.

- Cela est frappé au coin du bon sens, l'étonnement est une inutile fatigue. La nuit est totale, l’ombre est partout, demain le soleil reviendra.

- Espérons.

- Vous en doutez ?

- C’est idiot, n’empêche, je me sens bizarre ici, cette nuit est une nuit…

- Remarque on ne peut plus logique.

- Oui, je ne sais pas ce que je veux dire.

- Inquiet ?

- Oui.

- Y a-t-il une raison autre que les ténèbres ? Les vrais, ceux que l’on porte en soi et qui étouffent lentement et dont vous ne savez rien !

- Vous ne ressentez pas cela ?

- Non, je les connais, je me meus en eux avec habitude, je ne dis pas facilité, encore qu’ils soient mystérieux, profonds, hantés.

- Vous pourriez écrire à nouveau.

- J’y avais pensé.

- Vous avez renoncé à vos ambitions ?

- En ai-je jamais eu ?

- Vous ne diriez pas cela. C’est une chance de pouvoir réaliser ses rêves.

- Non, un rêve réalisé est un rêve mort, un froid que l’on garde en soi  !

- Vous avez été déçu commissaire ?

- Sans doute.

- Sûrement ! Vous êtes un solitaire.

- C’est le propre de la vie de policier.

- Rarement, la plupart font leur métier comme n’importe qui.

- Pas vous ?

- Non, ce n’est pas un compliment, et si tel était le cas ce ne serait pas un avantage. Au contraire, je ne suis pas la voie sûre, mon chemin est à l’écart, ignoré, oublié, heureusement reste les circonstances et l’amitié.

- Mais c’est insuffisant, où est l’émotion ? Ne parlez pas de peur. Ressentir cela serait tricher, se satisfaire des limites du psychopathe qui croit combler le vide en se nourrissant de violence, qui ne ressent pas d’émotion mais vole de ses victimes. Je suis sûr que votre père fut ainsi, nonobstant le respect que je ne lui dois pas, vous êtes différent, et le savez. Je vous vois affronter les pires criminels en souriant, un regard différent, un regard de femme, un regard aimant, voilà ce qui vous effraie.

- Vous avez approfondi vos études, psychiatrie, comportement et autres ?

- Aussi loin que possible, je n’aime pas abandonner en cours de route.

- Suis-je intéressant à observer ?

- Oui.

- Vous êtes là pour ça ?

- Aussi, mais pas seulement ! Je suis là pour regarder, noter, apprendre, ce qui se passe est bon à prendre. Vous ne dites pas que j’ai tort ?

- Sans doute parce que vous avez raison.

- C’est une bonne réponse.

- Je ne vous le fais pas dire, vous redoutez l’amour, intéressant ! Ce sentiment est troublant en ce qu’il vous fait vous croire fragile, destructible, c’est faux, d’être manipulable, c’est peut-être vrai mais seulement si vous le voulez.

- Cela le fut.

- Toujours ?

- Presque.

- Que s’est-il passé commissaire ?

- Vous ne savez pas ça ?

- Non, tout lire sur vous m’eut amené à dessiner une image à laquelle j’aurais voulu que vous ressembliez, je préfère garder un œil objectif et dénué de préjugés.

- C’est bien.

- Vous éludez la réponse.

- Juste, et alors ?

- C’est la preuve que ce mauvais souvenir est très présent.

- Vrai, il est là, quelque part, mais pas seulement comme pénible.

- Quelque chose s’est mal passé, la fin fut dramatique et vous y avez pris plaisir, c’est mieux comme ça, aimez qui ne peut vous le rendre, l’idéal !

- Exactement !

Exactement ?

Comme si je ne le savais pas. Peur de l’amour, de la vie, de l’envie, peur de ce regard pour ne choisir que ceux dans lequel ne peux me voir.

Évidence, évidence… Et, vide, danse !

Peur de l’amour ? Qu’est-ce ? Caisse ? Le laisser dedans, ne pas déballer, ne pas regarder, ne pas savoir, ne pas…

- Cela empêche-t-il que vous en parliez ?

- Non.

- Alors ?

- Une histoire simple, presque banale.

- Vues de loin toutes les histoires d’amour le sont, les détails font la différence.

- Sans doute.

- Confessez-vous mon fils.

- Vous êtes mon père ?

- Heu… Non !

- Vous êtes plus jeune que moi.

- Que cela ne vous serve pas de paravent.

- Elle était… Faut-il parler d’elle au passé ? Elle est non, elle était, jeune, jolie, et du mauvais côté. Prisonnière des circonstances, d’un maléfice, oui. Mal est fils ! Encore un jeu de mot, beau ! Bref, je m’égare, elle était jeune, belle, sensible, trop, un sursaut la fit venir vers moi, nous nous sommes aimés... L’investissement psychologique était trop fort pour qu’elle oublie tout, son esprit n’y a pas survécu. Je peux dire qu’elle fut, son corps est vivant si son esprit est éteint. J’ai rêvé un jour la retrouver, qu’elle sorte de son abattement, impossible, elle est comme une plante, pas même un bébé, l’emballage est là, vide au-delà du désespoir.

- Je comprends ce que vous pouvez ressentir.

- C’est simple, vous avez raison, c’est un amour facile, protecteur, un Amour avec une majuscule pour l’interdire, sublimé jusqu’à l’impossible, un barrage contre le réel, un espoir faux, une trahison quelque part. Je suis coupable de son état, sans moi…

- Elle serait morte et vous le savez.

- Oui.

- Complaisant !

- Oui.

- Vous n’êtes pas sensible à l’opinion d’autrui ?

- Non, en effet, solution, si solution il y a, ne peut venir que de l’intérieur.

- Elle viendra !

- Non, maintenant…

- Maintenant ?

- Moins qu’avant !

- Pourquoi ? Vous êtes bien placé pour savoir que l’on peut revenir de tout y compris d’aussi loin que vous.

- Sans doute de plus loin, de trop loin. Non, l’amour m’est interdit.


 

Comme j’ai… Peur/envie que ce soit vrai ! Non, que ce soit faux… Je…

Peur, et plus, revenir, mais pourquoi, pour qui ? Quel intérêt d'espérer encore, à rêver, à vouloir, à tendre les bras pour être abandonné ?


 

- Je ne peux pas croire que cela soit vrai, pour vous ou pour quiconque, le pire des hommes y a droit, peut le trouver, pourquoi pas vous ? Vous n’êtes pas le pire !

- Mais suis-je un homme ?

- Que voulez-vous dire ?

- Rien.

- Mais si, vous voulez dire quelque chose, vous méprisez-vous à ce point ?

- Ce serait si simple s’il s’agissait d’un constat aussi banal, mais non, ce n’est pas cela, c’est… autre chose, qui n’est pas pour vous.

- Non ?

- Non !

- Est-ce pour vous ?

- Non, oui… J’aimerais que le temps s’essouffle et refuse d’aller plus loin.

- Le pourra-t-il un jour ?

- Qui le saura ?

- Nous dérivons bien loin de ce que nous disions.

- Non, je ne trouve pas, nous avons parlé de folie, de démence, j’ai croisé son regard, l’oublier est impossible. Le regard du tueur fait moins peur, il dégorge de haine, suinte de peur et de rage, c’est acceptable ; là c’est la promesse d’un voyage sans fin, sans but, et seul. Ne cherchez pas à comprendre, si vous y êtes confronté tuez-vous. Tout plutôt que ça.

- Le serais-je ?

- Personne n’est à l’abri. Le pire prend tous les visages, il est souriant, drôle, tentateur et séducteur, vous lui ouvrez la porte, l’esprit, il entre, dès lors la peur s’installe, le refus veut s’exprimer, à sa place ce ne sont que hurlements de terreur et de souffrances. Vous ignorez le possible. C’est bien d’étudier, d’aller voir un tueur dans sa prison, c’est bien, c’est rien ! Ne vous approchez pas trop près, mais n’est-il pas trop tard ?

- C’est une question ?

- Oui.

- Et la réponse ?

- Je crains que si ! Poser la question amène cette réponse, avant, elle est sans objet, elle naît de la certitude que le pire est là, qu’il suffira d’ouvrir les yeux pour le voir, et si nous le refusons il nous coupera les paupières.

- Dans un tel décor que ne pourriez-vous écrire !

- Ce serait dangereux.

- Pour vous ?

- Oui.

- Vous avez peur de céder à la folie ?

- Non.

- Vous avez pas de ne pas céder à la folie ?

Bien sûr, ou de lui résister, je l’ai cru amie, complice m’entraînant pour me protéger, reste la peur et la sensation que le danger n’en est pas un. Ce qui m’attend n’est pas l’effroi attendu, l’espérant digne de ce NON !


 

- Aussi, peut-être. Qui sait ce que ce lieu gorgé de cruauté peut susciter en nous !

- Quels esprits pourrons nous entendre ?

- Le voulons-nous.

- … Non ! cependant s’ils veulent se manifester comment le leur interdire.

- Nous ?

- Oui, nous, mon collègue et moi, pas vous deux.

- Pensez-vous qu’ils nous épargneraient ?

- Vous êtes le fils du patron.

- J’ai cru que vous alliez dire le fils du seigneur, du saigneur.

- J’aurais pu, mal est fils avez-vous dit !

- Cela peut-il me convenir ?

- Non, mais il pourrait être votre frère.

- Effectivement c’est un point de vue, jumeau ?

- Vrai ou faux ?

- Vrai.

- Qui serait l’aîné ?

- Lui.

- Logique en effet. Je ne sais pas, je ne peux pas savoir, il se fait tard.

- Vous avez sommeil ?

- Oui, enfin, non !

- Vous avez envie d’aller vous coucher ?

- Non !

- Dans une chambre avec votre imaginaire trouveriez-vous le sommeil ?

- Et vous ?

- Je n’ai jamais été un gros dormeur.

- Une qualité que nous partageons, quel est le programme pour demain ?

- C’est à vous de le dire, je fais taxi.

- Cette maison n’a pas livré tout ses secrets.

- Vous croyez ?

- Il serait bon de revenir avec ce qu’il faut, radar, sonar, prendre des photos aériennes, analyser le sol, faire des prélèvements, tout le toutim !

-Certes, vous le désirez ?

- Oui.

- Pensez-vous que je vais vous y autorisez ?

- Est-ce utile ?

- Et que la maison l’acceptera ?

- Ça, vous viendrez avec nous, légalement, vous pourriez y être contraint.

- Pour vous protéger, un gri-gri en somme ?

- La loi est la loi.

- Cela vous protégerait-il ?

- Pourquoi pas, cela vaut la peine d’essayer.

- Vous aimez le risque.

- Tout s’est bien passé pour nous, pourquoi pas pour d’autres ?

- Pourquoi pas en effet, mais vous vous avancez beaucoup il me semble.

- À quel propos ?

- Pour dire que tout s’est bien passé pour vous, la nuit est longue, le soleil peut s’absenter. Nous ne sommes pas encore repartis.

- C’est une menace ?

- Une impression. N’allez pas trop vite, le calme n’est pas fait pour durer, ne refermez pas trop vite votre dossier, il manque encore des pièces.

- Surtout les pires ?

- Sinon où serait l’intérêt ?

- C’est vrai, où ?

- Ici, partout ! Il ne vous semble pas que le temps nous ait oublié ?

- Je n’ai pas peur.

- C’est bien, je vous félicite.

- Merci.

- C’est sincère, vous pourriez dire que vous n’avez pas encore peur.

- Est-elle l’invitée qui manque ?

- Non.

- Vous me rassurez.

- Non plus ! Je voulais dire qu’elle ne manque pas.

- Ah bon et…

Les deux hommes se regardaient dans la baie, sur fond de nuit le verre faisait miroir, l’américain se tut, un éclair lui mordit les rétines, il resta interdit, la maison… Il avait dû rêver !

La peur se contenta de sourire.

- C’est…

- Oui ?

- Vous n’êtes pas surpris commissaire ?

- De quoi devrais-je l’être ?

- De ce… Je… Il me semblait… C’est étrange, le poids de cet endroit, de cette nuit trop profonde pour être vraie. J’ai cru que nous étions ailleurs.

- Nous ne le sommes, d’une certaine façon, ailleurs.

- Par rapport à l’endroit où nous sommes censés être.

- Convention. La réalité est une façon de définir avec des mots des impressions qui, à les voir de plus près, diffèrent suivant les personnes. La vitre fait glace, avec-vous vu l’extérieur ou ce que vous vouliez voir ?

- Cet éclair, je l’ai rêvé aussi ? Vous allez dire que je cède à l’influence d’un lieu que vous avez su rendre impressionnant en me rappelant ce qui s’y étais produit afin qu’il agisse sur moi en ranimant d’anciennes terreurs, probablement, vous êtes un gros chat commissaire et moi une petite souris vaniteuse mais ignorante ! Il me surprendrait que la terre s’ouvre et qu’en sortent les indiens assassinés là, ce serait du grand Guignol.

- La réalité sait être spectaculaire, elle sait mettre en scène des visions qui feraient rire sur grand écran mais qui, avec un fond de réalité, deviennent inquiétantes. La nuit fait écran, l’obscurité appelle les ténèbres intérieures. Souvent ils sont fragiles et ne résistent pas à un regard lucide, parfois pourtant ils se font plus dense, plus présent, finissant par acquérir une réalité, une force qu’ils ne présentaient pas avant.

- Cette maison est très inquiétante, et vous aussi.

- Moi aussi ?

- Oui, je vous sens étrange, bizarre.

- J’accepte ces termes, vous les avez entendus à mon endroit ?

- J’ai tant entendu d’avertissements ! Vous présentez plusieurs visages, l’esprit tellement français que vous maniez cache une réalité complexe que vous méconnaissez. Je ne sais pas si ces personnalités s’affrontent ou si elles cherchent à s’unir.

- Jolie comparaison, pourquoi ne pas parler d’envoûtement ?

- Oui, pourquoi ?

- Vous pensez que l’esprit de mon père hante cette maison, qu’il y est venu pour conclure un pacte avec des forces anciennes, qu’il va, ou qu’elles vont, se réincarner en moi ?

- Ce serait si simple. Votre père vous connaissait et a pu concevoir un plan tortueux dans un but connu de lui seul mais que vous devinez. J’ai l’impression d’un scénario mis en scène dont je suis un acteur connaissant sa situation mais ignorant son rôle exact.

- Fine analyse. Dommage que vous ne puissiez dire quelle personnalité est destinée à triompher et quel était le véritable but de mon père.

- C’est un jeu dont les règles nous sont inaccessibles psychologiquement et intellectuellement, nous ne sommes que spectateurs.

- Avec les moyens d’agir. Que votre intervention ait été prévue ou non, peu importe, la réalité s’impose aux calculs. Un bon script sait faire avec les impondérables.

- Sans doute, elle sait, mais s’agit-il d’une bonne histoire ?

- Oui, qui va mourir, qui va naître cette nuit ?


 

Qui ? Je voudrais savoir. Suis-je dirigé ? Par qui, vers où, pour gagner quoi ? Enfer ou Paradis ? Impossible de savoir, plutôt que de personnalités distinctes ne s’agirait-il pas de pulsions internes. Opposition ou tentative de fusion provoquant un tel malaise que seul le refuge dans le cerveau reptilien, le siège des instincts, permet de trouver le repos. Dans la grotte salvatrice de l’archaïsme cérébral se trouve la violence qui diffuse dans l’être la douce sensation d’inexistence. La religion sert le même but, anesthésier la curiosité en favorisant la régression dans les ténèbres de l’ignorance. La prière capte l’énergie et la vaporise dans le néant du reniement. Deux forces se contemplent, se jaugent, sachant que leur union les anéantira en donnant naissance à… Les mots m’entraînent, la folie est un gouffre aussi profond que l’intégrisme religieux. Schizophrénie et lucidité, folie et génie, les contraires se cherchent et il est probable que ma conscience ne survivra pas à cette rencontre, elle sera écartelée ou écrasée. J’espère rester vivant le plus longtemps possible.

Quelles mains tiennent-elles les miennes pour leur faire écrire cela, quelle sirène veut-elle me laisser croire que je suis capable de m’aventurer dans ces zones d’où nul ne revint que dément ? Insidieux pouvoir du papier ! Je suis prisonnier de l’infini et cela m’attire plus que le contraire. Je comprends celui qui se réfugie dans sa cage pour bâillonner son âme.

J’aurais voulu en faire, Enfer, autant, au temps où c’était possible, elle ne le voulut pas. Elle n’est pas un bâillon, ça c’est la fonction de la normalité, oublier l’espace entre les barreaux de la cage, la folie donne envie d’aller au-delà et l’impression que c’est possible. Reste à le supporter.

Schizophrène !

Folie et lucidité, couple infernal ! Aucune ne peut triompher, la disparition de l’une entraînerait l’extinction de l’autre, elles forment un tout insécable sans pouvoir non plus se fondre, elles se touchent s’effleurent et déchaînent par ces espoirs de terribles orages intérieurs, des moments de souffrance indicible tout en laissant surnager un rayon de soleil, envie d’arc-en-ciel sur un horizon inaccessible.

Quel espoir ai-je ? Ces mots n’apportent pas la paix, je peux feindre de croire que ce sera pour plus tard, c’est faux, je le sais, ce sera un palier, je vais continuer. Il me semble être allé au sommet, avoir foulé le fond de la plus sombre des abysses, qu’ai-je à faire encore, existe-t-il un ailleurs en lequel je doive espérer et ne serait-ce pas nourrir une illusion pour avancer, pour…

Pour quoi ? Qui ?

Pas pour moi ! Ce je informe gît au fond d’un puits, créature morte avant d’être née. Non, impossible qu’en elle reste une étincelle de vie. La dissoudre dans le refus, la lâcheté ! Qu’ai-je à faire d’attendre ce qui ne viendra jamais puisque cela n’existe pas ?

Laquelle est miroir de l’autre ? Les deux se cherchent se hument, voudraient en savoir davantage, elles se mordent mais elles sont invinciblement attirées l’une vers l’autre.

Moi je suis…

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 06:00

Qui regarde l'abîme... 12

 

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                                                       13

 

- Je suis de votre avis, nous sommes des primitifs répétant des formules magiques, projetant des peurs par crainte de les affronter.

- Oui ?

- Quoi donc ?

- Vous alliez dire autre chose il me semble.

- Ce que vous avez dit, papa… Le vôtre fermait la porte, vous rassurait, le mien fit exactement le contraire, il ouvrait la porte, il…

- Vous pensez à ?

Souviens-toi commissaire, cette nuit, ce baptême infernal...

Un rêve ce placard ? Un rai de ténèbres aspirant un esprit trop seul !

Oser l’affrontement. Mais il n’y eut pas de papa, une chance, un froid en lame incisant l’esprit jusqu'à la peur et ouvrir la porte de sortie.

Pourquoi ? Une réponse n’aurait pas de sens. Le présent seul importe, le passé est inaccessible, reste, peut-être, à se lever, à oser, seul, puisque personne ne viendra, aller vers ce placard et affronter ses ténèbres, y devinant une forme terrifiante, un regard monstrueux. Ouvrir ! Rester à contempler une porte close est la solution de facilité.

Ouvrir, regarder… Y a-t-il, et quoi ? Mes peurs intimes projetées par un cri mental, le seul permis, dans une obscurité complice ?

Pourquoi avoir imaginé, rêvé, avoir cru en cela ? Un mirage n’est pas une hallucination, c’est seulement voir à un endroit ce qui est ailleurs. La porte de l’esprit est plus difficile à ouvrir que celle du placard !

Là, proche à la toucher, à vouloir se fuir, mais nier ses peurs est vain. La fatigue laisse plus de place à la frayeur.

Pas de papa pour rassurer, pas de maman pour écouter, seul restait le sourire complice de la peur. Pour ne plus la craindre autant s’en faire une amie, et pour la mort c’est pareil, ce corps allongé sur le lit, pourquoi le redouter, il ne bouge plus, il est la promesse d’un calme à venir, d’une tranquillité restant comme une chance à saisir.

Écrire n’est-ce pas courir pour s’épuiser ? Où que l’on aille on s’y retrouve, autant cesser. La porte du placard est close, anodine, pas de risque, pourtant il y a quelque chose. Pas ce que l’on crut ou voulut, ce que l’on ressenti avec une indicible violence, c’est différent.

Pire.

C’est la vie.

N’est-ce pas ?

N’EST-CE PAS ?


- Votre père est là commissaire ?

La question faillit le surprendre, il ne retint pas un sourire.

- Qui sait !

- Vous.

- Et vous êtes maintenant capable d’affronter les pires situations ?

- Penser à mon père me rassure, pour vous c’est l'inverse.

Être rassuré, tranquillisé, s’endormir sans cauchemar.

Je n’ai jamais, fait de cauchemar, aucun n'osa venir m’importuner. Je connais trop la réalité pour la craindre. Puis-je redouter une pensée ?

L’absence de peur est plus inquiétante encore.

N’est-ce pas ?



 

Soyons honnêtes, honnête ! La porte du placard est grande ouverte, il n’y a pas de monstre à l’intérieur, il est ailleurs, s’interroger sur le papier ne changera rien, il n’est pas de mots mais d’émotion, d’absence, comme un creux, un puits rempli de désespoir. Il dû grandir tant qu’il a atteint des profondeurs insoupçonnées, tant que l’esprit voulut se perdre, descendre en quête d’une torture sans fin, et le contraire survint, s’imposa l’évidence que la vie est partout, qu’elle est tapie dans des profondeurs inconnues. Primitive, violente, pleine d’énergie et insatiable.

Rien ?

Non ! Se nourrir, absorber puis recréer, l’éternité est insatisfaction.

Cauchemar ? Les yeux ouverts, regard clair, l’esprit patiente et la surprise sera à la hauteur de cette attente, à genoux il se relèvera, se demandera si cela en valait la peine. Pourquoi persister ? Mourir à genoux n’ira pas plus vite, se relever pour s’épuiser, pour se vider, pour se détruire.

Des mots pour épuiser cette force qui ne veut pas céder, fermer les yeux… L’esprit fut plus fort, la vie, sournoise, se fit accueillante, souriante, prompte à mentir pour qu’il rouvre les yeux, qu’il marche à nouveau, il le peut, y arrive, l’autre est trompeur, dealer de lâcheté l’incitant à choisir la mauvaise voie. Maintenant il connait le chemin, la peur est derrière lui, un souvenir, comme un vieux pull qu’il ne peut plus enfiler, trop usé d’avoir trop servi à la protéger d’un froid qui n’était pas ce qu’il croyait, et encore moins ce qu’il voulait. Ce qu’il… Vouloir ? Un mot interdit pour lui, il l’a dit, le sait, ne pas vouloir, accepter. Mais c’est prendre des responsabilités, approuver un destin qui n’a pas de visage, seulement un but !

Les vrais mots viendront, les mêmes, gonflés d’espoir, à éclater.

- Vous ne connaissez pas la peur ?

- Au contraire, trop bien, dans notre métier nous l’affrontons souvent.

- Et apprenons à vivre avec sinon à la vaincre. Elle est un signal, méfions-nous d’avoir trop confiance en soi. La peur est comme la douleur, elle attire notre attention, elle est amicale.

- Pouvons-nous lui faire confiance à ce point ? Le pire des pièges serait de la croire complice, de penser qu’elle nous avertit et que nous saurons réagir correctement. Je sais que parfois il n’en est rien, que l’on se sent rassuré de sa présence, plus fort de l’avoir comprise. C’est un trompe l’œil, l’esprit avance, il est confiant, rassuré, et puis…

- Et puis...

Puits ?

- Rien, approchons-nous, nous sommes là pour ça.

- C’est juste, j’avais failli l’oublier.

Le lourd 4X4 descendit vers la maison, de près elle était moins inquiétante, l’œil modifiait sa perception, le réel délitait le cauchemar.

Cette demeure accueillante avait-elle provoqué ces meurtres, favorisé ces accidents ? Coïncidences, la peur avait fait le reste. L’endroit était gluant d’histoires que le temps avait agrémenté, paré de sang, de charogne, d’un fatras que le cinéma utiliserait à plaisir. Il ne s’agissait pas de fiction mais de la réalité.

Et rien de plus.

- Le décor est un peu bucolique à mon goût, ça manque de voitures, de pollution, je parie qu’il n’y a même pas la télé.

- Pourquoi faire ?

- C’est bien utile parfois.

- Pour se vider l’esprit ? Je doute que mon père ait eu besoin de ça pour s’occuper. J’ai les clés, du reste il n’y en a qu’une.

- Quelle confiance, il y a des systèmes de sécurité ultra modernes ?

- Non.

- Pourtant, un endroit isolé c’est idéal pour des cambrioleurs.

- Oui, idéal… mais pour qui ?

- Il faut un esprit particulier pour choisir un endroit pareil.

- Le choix de quelqu’un de spécial.

- J’en suis sûr, puis-je rajouter : heureusement ?

- Oui.

- Alors je le rajoute !

- Mais pas unique, et là vous pouvez rajouter…

- Malheureusement ?

- Bonne pioche.

- Merci.

La porte s’ouvrit en silence, un souffle glacé saisit les visiteurs et les fit frissonner, ils se regardèrent, oublieux, déjà, de leur sérénité.

- Je vous précède, vous voyez, c’était on ne peut plus facile.

La visite fut rapide, la maison était suffisante pour plusieurs personnes, rien d’inutile, compte tenu de ce qu’elle avait coûtée il était logique qu’il n’y eut rien de superflu.

- C’est un décor pour excentrique, pas le repaire d’un psychopathe.

- Les pires se dominent, pas de cave ?

- Si, bien sûr.

Vastes et quasi nues elles ne présentaient aucun intérêt.

- C’est tout ?

- Vous vouliez une chambre froide avec cent cadavres suspendus ?

- Autre chose.

- Tant de milliardaires se font construire des palais somptueux et vides, il ne s’agit pas de cela ici, un lieu tranquille pour réfléchir.

- Vous vous y installez quand ?

- La question ne se pose pas, il faudra des années avant que mon père ne soit déclaré mort. En outre je n’ai pas envie de vivre ici.

- C’est trop loin de tout ?

- Oui, j’ai l’habitude de ma ville, je suis assez casanier.

- Nomade et communiquant sont des notions à la mode.

- Le monde ne gagne pas à être connu. Nous sommes bien placés pour le savoir. Nous avons vu le pire, l’atroce, l’ignoble, en ce qui me concerne je n’ai pas de temps à perdre.

- Tous les humains ne sont pas ainsi.

- Beaucoup sont pires, puant de l’intérieur, veules et lâches, nourris de crimes médiatisés. Le tueur a un rôle social ! Les jeux du cirque avaient leur utilité. Rien n’a changé, ne nous étonnons pas de la pertinence d’œuvres vieilles de plusieurs siècles, seules les apparences ont changées, à l’intérieur l’individu reste identique, et ce n’est pas un compliment.

- Un travail est à faire sur le rôle culturel du tueur en série.

- Il libère les pulsions de morts, soulage les frustrations. Et nous aussi ! Les justiciers sont aussi nombreux que les assassins, facile de regarder, de jouer tel ou tel rôle. À la télévision la réalité prend un aspect virtuel. Que devient-elle quand des enfants tuent, quand ils ignorent la vie et ne la perçoivent pas en eux ? Des questions auxquelles noue ne répondrons pas, ce n’est pas notre rôle mais notre position incite à la lucidité.

- Une tentation ?

Du pire ? Mais il n’est jamais sûr n’est-ce pas ? Il est un moment, une envie qui s’estompe puis revient sous une forme différente.

Pire !

Promesse, sourire… envie de creuser, mais pour trouver quoi ? Est-ce que cela en vaux la peine si c’est pour déterrer des horreurs ? Facile d’agir ainsi, simple de se complaire à satisfaire ses instincts, à cauchemarder sur une ombre vide. Accepter la réalité est plus dangereux, c’est la regarder en pleine lumière, adorer son visage et se refuser à hurler.
 

- Que reste-t-il à faire messieurs ? Il est tard, je vous invite, il y a tout ce qu’il faut pour passer la soirée ici. Nous n’avions rien prévu.

- On aura oublié ?

Volontairement, ébauchèrent 4 esprits sans qu’un seul osât le formuler.

- On ne peut pas rester là.

- Pourquoi ? Nous sommes loin de tout, ici la nuit tombe en quelques minutes, je ne réponds pas de retrouver mon chemin, pas de lune, regardez les nuages, nous avons oublié le temps, comme si rester ici faisait partie du jeu, accepter que le placard reste entrouvert.

- C’est un point de vue intéressant commissaire. C’est une situation nouvelle. J’allais dire que nous n’allions pas dormir sur les lieux du crime, mais de crime il n’y a pas de traces, et puis l’enquête n’a rien d’officielle, il faudrait que votre père soit vivant pour qu’il y ait procès, jugement. Dormir ici amuserait l’avocat de la partie adverse, il reste à espérer que nous n’ayons jamais à devoir l’expliquer.

- Nous le pourrions. L’isolement s’est refermé sur nous. L’avion nous attendra, vous pouvez téléphoner. La technologie a parfois du bon.

Ce qui fut dit fut fait, personne ne trouva à redire, même les grands patrons ne s’offusquèrent pas, à croire que c’était prévu. La nuit porte conseil, bien des choses pourraient se passer. Tout était huilé, une mécanique de précision, une logique implacable.

Inéluctable, des mots pour courber le dos, accepter. Trop simple, rester debout est le propre du sapiens, voir plus loin. Tant se tiennent courbés, s’efforcent de ne rien voir, de ne pas savoir, imaginant un faix pour ne plus tenter de se relever, les yeux plongés vers le sol pour quérir un improbable Paradis.

Nuit complice, noyer les ténèbres dans l’obscurité. Vider l’encrier sur la page noire pour se noyer dans l’oubli. Le poids est faible, c’est son absence qui effraie, la certitude d’être capable de regarder. Avoir envie de hurler ! Peur de ne plus avoir peur. C’est le drame !



 

Curieuse ambiance, être loin de tout mais proche de soi. Un calme qui laisse libre l’esprit. Les américains n’ont pas passé une soirée ainsi depuis… La ville est en eux, ils craignent le silence, quand ils le croisent ils allument la radio, parlent, s’écoutent mâcher pour se rassurer.

Inquiétude ?

Presque, les quatre hommes mangent tranquillement. Les congélateurs étaient pleins à croire que tout était prévu pour tenir longtemps.

- On y vivrait des années, tranquillement.

- L’hiver est rude et peut contraindre à passer des semaines sans mettre le nez dehors, il y a intérêt à avoir de quoi manger, de quoi se chauffer. Nous ne pouvons pas nous faire livrer une pizza en trente minutes. Il faudrait trente heures. C’est un autre monde, le nôtre, celui du silence, de la tranquillité, d’un environnement propice à la réflexion.

- Nous ne sommes pas fait pour ça.

- Qui l’est, qui ?

- Vous !

- Réfléchir est pénible, croyez-moi, le cerveau est exigeant. Souvent j’ai envie d’arrêter les questions pour me limiter à l’action et je ne peux pas.

- Le besoin d’agir était ce qui poussait votre père ?

- On peut le voir ainsi.

- Pour fuir ?

- Par peur, sûrement, peur de réfléchir, peur de savoir, peur de tout et de rien. Vous réfléchissez aussi puisque vous voulez savoir.

- C’est malgré moi.

- Je déteins ?

- Oui, et puis, l’ambiance.

- N’est-ce pas ? Vous avez visité pourtant, rien de spécial ni de terrifiant.

- C’est encore plus inquiétant, ce n’est pas ce que ça devrait.

- Vraiment ?

- Oui, j’en suis sûr, ou votre père avait une autre maison et celle-ci n’est qu’un piège, possible, ou c’est proche, nous le voyons et le refusons, et quand je dis nous…

- Vous persistez à pensez que j’en sais plus que ce que je vous ai dit ?

- Je ne sais pas si je le pense, disons que je le sens. La maison agit sur moi. La nuit promet d’être longue.

- Pas plus qu’ailleurs.

- Dans l’impression, pas le réel.

- Bien sûr.

- On dirait un décor, une demeure loin de tout, d’antiques légendes, nous sommes entourés d’âmes suppliciées attendant le repos, nous sommes quatre, au petit matin il pourrait ne plus rester quiconque de vivant.

- Ce serait dommage.

- Vous croyez que ça peut arriver ?

- Pourquoi pas ? Oui, pourquoi pas… Les ombres vont s’allonger, s’étirer, venir vers nous et nous agresser. Profitons de ce calme.

- Celui qui précède les tempêtes ?

- Oui.

- Va-t-elle exploser ici ?

- Vous n’en avez pas envie ? Un lieu pour observer le monde. Une île à l’abri en cas de cataclysme nous pourrions être les seuls survivants.

- Est-ce à désirer ?

- Qui peut vouloir échapper à son sort, qui ?

- C’est humain.

- Pour qui ne sait pas de quoi il s’agit ! Non, mieux vaut mourir avec les autres qu’être celui qui est laissé de côté quand tous sont détruits.

- Vous parlez pour vous ?

- Simple réflexion, si j’avais une machine à écrire mon imagination serait stimulée par un lieu pareil qui ne promet rien, qui n’offre rien sinon l’obligation de se confronter à soi.

- Le plus important et le plus difficile.



 

C’est vrai et les mots dansent, s’amusent, bientôt ils se figeront, l’esprit dira non, d’abord, et puis il se rendra, il cherchera l’émotion, il voudra s’exprimer, se vider en larmes qui ne viendront plus l’éloigner de son but.
 

- Cela vous effraie, commissaire ?

- Oui, savoir ce que l’on est… L’imaginer, tracer son portrait à grands mots c’est une chose, l’apercevoir… Hésiter, s’approcher, se reconnaître, c’est différent. Arrachez le visage en l’espérant masque, le retrouver dessous, être tenté de recommencer, lever la main, vouloir puis renoncer.

- S’accepter est simple et difficile, mais ce qui ne coûte rien ne vaut rien.

- Vous avez raison, nous retirons en fonction de ce que nous investissons. C’est un risque et il arrive que l’idée du gain n’éveille plus l’intérêt, que rien ne compte que d’attendre le silence de la fin.

- Vous en êtes là ?

- Non, c’est une illusion, un moment, un palier de décompression.

- C’est ce que vous remonter.

- Je préférerais descendre.

L’occasion va t’en être donné !

- Curieux langage pour un policier.

- Je suis moi-même curieux, dans tous les sens du mot.

- Le français permet bien des jeux, pour un étranger elle est difficile.

- Ce qui ne coûte rien…

- Vous avez raison.

- Raison ? Le mot est à double sens lui aussi.

- Lequel choisiriez-vous ?

- Le mauvais est plus drôle, plus instructif, il ouvre le plus de porte.

- Sans doute.

Il y a porte et porte, celle ouvrant sur l’intérieur effraie plus que l’inverse, elle donne accès à l’obscurité, à l’envie de savoir. Descendre, regarder, toucher, il n’y aura pas de fin, autant le sommet semble proche, autant la base paraît inaccessible.

- Vous vous perdez dans vos réflexions commissaire.

- Elles arrivent comme ça, l’ambiance, cette impression d’être à l’écart, d’être isolé d’un monde sans signification ni intérêt. Je pensais à la porte, laquelle faut-il ouvrir ? La plus facile, la plus proche, ou celle qui est dissimulée sous les traces du passé, sous une poussière que nul n’osât retirer. Elle est là, facile à ouvrir, regardez, il n’y a pas de clef.

- Ce lieu donne envie de regarder. Les contraintes et mensonges de la civilisation paraissent lointaines. Il ne reste que soi ici. Ne serait-ce pas pour cela que votre père choisit cet endroit ?

- Probablement fut-il sensible à l’histoire de ce lieu même si elle était peu connue et enterrée par les colons ! L’air vibre des pulsions archaïques auxquelles vos ancêtres cédèrent. L’expansion est un ordre implanté au cœur de la vie. L’homo sapiens les dévie, les vicie en leur cédant, son intelligence pervertie la nature. Notre technologie n’y change rien, nous restons sensible à la pensée magique, à l’envie d’y céder, la plupart c’est dans la croyance en un dieu incarnant notre désir d’omnipotence infantile et palliant notre frustration devant nos limites. Tuer, je l’ai dit déjà, c’est parodier la divinité et caricaturer la nature. Le chemin entre la passivité contemplatrice et l’activité destructrice est difficile à définir, à découvrir et plus encore à arpenter. Ce lieu avive nos envies, il donne l’impression que nous pouvons savoir, comprendre, dominer… Mon père vint ici avec cet espoir, peut-être mit-il du temps à admettre que son ambition dépassait ses moyens mais la lucidité arriva finalement.

- C’est pour cela que rester ici vous effraie, à moins que vous n’ayez trouvé un endroit qui ait provoqué les mêmes interrogations.

- Un endroit…

- Le papier est le lieu le plus propice pour cela avec pour avantage de pouvoir se relire, ce qu’une autre forme d’art ne permet pas. Seule l’écriture permet de se libérer en offrant une chance de se maîtriser.

- Comme quoi cet endroit est favorable aux performances intellectuelles ! Mais vous avez raison, cet endroit permet de s’éloigner de ses tics mentaux. Fils de mon père je lui ressemble, de là à supposer que j’aurais pu réussir où il échoua… La police libère mes pulsions.

- C’était le bon choix commissaire, j’en suis heureux alors que nous appartenons à des camps concurrents plus qu’adversaires. Pour l’heure les circonstances nous rapprochent, demain est un autre jour ! Les tueurs que nous traquons sont des psychopathes, adaptés à leur environnement mais à l’émotivité réduite au quotidien. Votre père était-il ainsi ?

- Fou ? Je l’ai peu vu, il m’a utilisé, me parlant pour s’adresser à lui-même. Quand à ses conclusions… Ne retenons pas la démence, cette porte se referme derrière l’intelligence et interdit tout retour.

- Vous dîtes ça pour lui ou vous ?

- Pourquoi pas les deux ?

- Lui s’est laissé mordre, corrompre, pas vous !

- Vous faites, à tort, rimer folie et démence. La première ronge, altère, évolue chroniquement mais peut être endiguée, la seconde est définitive et rend impossible tout comportement social complexe.

- Faire le distinguo implique une connaissance intime des deux.

- Vos dossiers doivent évoquer mon comportement parfois étrange. Si vous manquez des réponses vous avez au moins des questions.

- Vous êtes d’autant plus inquiétant que vous êtes mystérieux. Beaucoup de suppositions, d’hypothèses, aucune certitude.

- Je prends cela pour un compliment.

- Vous avez raison ! Crainte et respect avec l’envie d’en savoir plus. La curiosité de comprendre et l’évidence qu’y parvenir coûterait trop cher.

- Ne craignez-vous pas de devoir payer ?

- Cela arrivera ?

- Oui, vous n’êtes pas innocent !

- Qui prétendrait l’être, vous ?

- Certainement pas, encore que ce mot puisse avoir deux sens, innocent… Avec les mains pleines, peut-être.

- Pleine de… sang ?

- Pourquoi pas ?

- Folie ou démence commissaire. Apprenez-moi je paierai.

- Nous ne sommes pas seuls !

Mais les deux spectateurs opinèrent.

- Comment dire ? La folie… Elle se comprend après. Sur le moment c’est un explosion, un flot de pensées contradictoires, de pulsions brutales, l’esprit devient un champ de bataille… Vous ai-je parlé de cette image d’une Terre couverte de cadavres dont de chacun émerge une fleur ? C’est exactement cela si ce n’est que chaque éclosion est fille de la démence et sécrète une souffrance qui pour ne pas s’afficher n’en est pas moins terrifiante ! Cette paix finale est un piège et, puisque je sens que vous allez me demander comment je le sais, c’est pour avoir cueilli une brassé de ces fleurs, en avoir senti l’atroce parfum et m’être réveillé à l’ultime seconde en gardant en moi des images inoubliables et nocives. Pour d’autres ce peut être une agrégation de pensées se fondant les unes dans les autres jusqu’à rendre toute lucidité impossible, une espèce de trou noir psychique, un Big-crunch pour utiliser un terme cosmique et oser une analogie improbable. Si vous ne comprenez pas ce n’est pas grave, dites-vous que je suis fou sinon c’est vous qui risquez de le devenir. Ma différence entre la folie et la démence vous satisfait-elle ?

 

 

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 06:00

Qui regarde l'abîme... 11

 

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- Trop nationaliste, vous avez mal prix ce que je vous ai dit. Souvenez-vous vos prédécesseurs sur ces routes. Ici vos idées n’ont plus cours, vos conditionnement plus de raison d’être.

- Nous n’avons pas changé de monde.

- Je vous parle d’un autre monde… Commença le commissaire.

- … Le vôtre ! termina Morton et les deux hommes se sourirent.

- Les étasuniens grimacèrent. Ces français aiment s’écouter parler.

- Bien, en route, l’endroit est ravissant, bucolique et tout et tout.

- Un peu isolé.

- C’est aussi une qualité.

- Oui, il faut avoir envie de se cacher pour s’installer ici.

- Vous ne l’aviez jamais vu, même en film ?

- Non, nous n’en avons pas retrouvé, les équipes…

- Les équipes…

- … Les équipes qui sont venues n’ont rien filmé.

- les films auraient été voilés, ou pixelisés.

- Peut-être, oui. Il y a quelque chose dans l’air de différent.

- Vous le sentez ?

- Oui, pourquoi pas ?

- Souvenez-vous, ici habitaient des américains d’avant les étasuniens, des hommes venus de loin, à pied, que vos prédécesseurs, je ne peux dire vos ancêtres, ont massacrés allégrement, et tout ça pour quoi ? Pour effacer la trace qui les précédait. Ils voulaient un territoire à façonner suivant leurs idées, leur vérité. Ce qui va advenir est logique. Tant d’esprits se sont gorgés de sang ici et vos pseudo livres d’Histoire n’en font pas état. La mort fit ripaille ici .

- L’ambiance vous touche ?

Le commissaire prit le temps de réfléchir avant de hocher la tête.

- On peut le dire. Je vous remercie. Je perçois une sourde agressivité, comme si ces terres gorgées de sang laissaient éclore leurs fleurs de vengeance et de désespoir.

- Pas de pardon ?

- Les fantômes ignorent ce concept. Il s’agit d’équilibre, la justice et sa balance. L’action entraîne une réaction des siècles plus tard s’il le faut. Le temps est une notion moderne et le craindre est vain.

- C’est vrai, il me semble que nous sommes partis depuis déjà longtemps or ça ne fait que quinze minutes. Nous n’allons pas remettre en cause les lois de la physique pour cela.

- Les lois de la physique expriment nos limites ? La création est en adéquation avec nos aptitudes cérébrales.

- Ce n’est pas une question pour nous.

- Vous ferait-elle peur ?

- Je l’avoue, J’aimerais être ailleurs, loin, dans mon bureau, suivant mes activités d’avant, je n’aime pas cet endroit.

- C’est réciproque ! Avez-vous ressenti l’hostilité d’un lieu, sa haine ? Nous comprendrons en nous souviendrons des crimes commis dans ces vallées.

- Il y a si longtemps…

- Hier ! Longtemps pour vous, pris dans un monde s’accélérant votre perception du temps est faussée. Il n’y a pas de maison ici que celle de mon père, elle fut érigée sans problèmes, je suis persuadé qu’il est venu là naturellement, percevant l’âme des lieux.

- Une âme sanguinaire !

- Non, noyée dans le sang ! Une âme qui lutta et perdit son combat, physique. Il reste tant à découvrir du cerveau, des pensées, peuvent-elles s’enregistrer, rester prisonnières en une chambre d’écho les ressassant jusqu’à ce qu’un esprit les entendant leur permette de sortir ? Il y a des recherches dans ce domaine en ce moment, comme d’autres plus ou moins étranges, ésotériques, magiques. C’est bien ! Être raillé n’implique pas que l’on ait tort, au contraire, quand les esprits faibles refusent d’entendre une voix c’est qu’elle murmure une vérité, quand ils refusent d’emprunter une voie c’est qu’elle mène quelque part.

- En Enfer, si j’en juge de ce que fit votre père.

- Sans doute, mais l’Enfer est-il désagréable ?

- Vous le connaissez mieux que nous.

- Beaucoup mieux, n’est-il pas notre destination ?

- On dirait une menace.

- À l’encontre de tous. Il est des révélations disloquant les caractères les plus solides, un test, une épreuve, l’envie d’aller plus loin.

- De regarder entre des barreaux de la cage ?

- Danger ! Vous pourriez être tenté d’aller voir dehors.

-Est-ce possible ?

- Bien sûr, plongez dans la boue, la fange, plus bas, encore plus bas, la sortie est là, seulement là. Retenez votre respiration, attention à ne pas vous laissez prendre, passé un certain stade le retour est impossible et l’avancée périlleuse. Tant ont voulu, fait les premiers pas pour vouloir renoncer ensuite et se laisser mourir de ne le pouvoir.

- Et nous ?

- Tout est imaginable, et son contraire, ici les certitudes n’ont plus cours, laissez-vous aller, oubliez vos habitudes, votre technologie, ne cherchez pas à tout comprendre, ni vous ni nous n’en sommes capables.

- Ni vous ?

- Non, j’admets, j’accepte, je me laisse faire en évitant le risque de vouloir tout réduire. Ma petitesse ne m’effraie pas.

- C’est une qualité.

- Qui permet d’aller plus loin.

- De passer de l’autre côté ?

- Peut-être.

- Pour y perdre votre âme comme le fit votre père ?

- L’a-t-il perdue ?

- Vous ne le pensez pas ? Nous sommes assez grands pour dire les choses directement commissaire. Vous savez votre père coupable, et, j'en mettrais ma main au feu, beaucoup plus… Oui, ma main au feu.

- Vous pariez votre âme ?

- Ça…

- Attention au quatrième degré ! Venir c’était la miser, pour vous aussi. Vous espérez gagner sans savoir quoi. La partie est plus excitante mais plus périlleuse.

- Ce n’est pas pour vous déplaire.

- C’est juste, plus nous parions plus nous pouvons ramasser, ici pourtant…

- Pour tant ? Combien ?

- Pour trop, le vrai joueur perd, sinon ce n’est qu’un gagne petit.

- Sans doute.

- Profitons du paysage, du ciel serein, de ce calme dont on dit qu’il précède les tempêtes ?

- N’est-elle pas levée ?

- C’était un coup de vent. Le véritable ouragan est ailleurs, mais proche. Il se forme depuis longtemps, une force attendant de se libérer pour tout absorber sur son chemin. Cet endroit est un poste d’observation singulier.

- Y a-t-il tant à voir ?

- Tant, trop ! Non, pas de précisions, serais-je là si je savais ?

- Vous auriez pu être amené malgré vous.

- Vous savez que non, vous l’auriez fait. Je vous connais, toujours au plus simple, au plus sommaire, cette fois vous avez voulu jouer au plus fin, me manipuler en supposant que je le comprendrais mais jouerais pour prouver que je suis meilleur que vous, ce qui est le cas, meilleur… Peu importe, vous ne pouviez pas m’amener de force, pas après ce qui s’est passé. Vous êtes devant quelque chose qui vous attire, vous excite et vous effraie. Vous avez raison de craindre ce qui va arriver. Une force immense arrivant de l’origine de cet univers que nous voulons réduire en équations sans parvenir qu’à dessiner nos propres limites.

- Vous pourriez faire un excellent gourou commissaire.

- Mais mon succès s’appuierait sur la bêtise et les imbéciles, ni l’une ni les autres, ne m’intéresse. Apprendre oui, instruire... Quel perversion faut-il pour cela, quelle envie de se sentir supérieur ? Celui qui montre le chemin indique la route vers la médiocrité. Le vrai chemin se trouve seul, il est tortueux, difficile, il fait peur, frôle l’abîme, donne envie de s’y jeter, de s’y perdre… Mon père est venu ici pour cela mais l’abîme fut plus fort, plus insidieux, comme un démon promettant un pouvoir absolu. Lequel peut-il être plus grand que posséder une vie, pouvant l’abréger, ou non ? Le tueur se prend pour dieu, se dit qu’il possède un pouvoir sans égal, son désir qui importe. Il croit avoir le choix.

- L’a-t-il jamais ?

- L’affirmer est une imposture intellectuelle. L’avenir aura un sens une fois vécu, qui peut revenir en arrière et, mieux, qui peut vivre plusieurs vies en même temps et, ce faisant, quel intérêt de n’en choisir qu’une ? Une impossibilité amenant à s’interroger. Pas de choix, seulement le besoin de se rassurer en détenant un libre arbitre apparent.

- Et vous ?

- Je regarde autour de moi, en moi, j’essaie d’être celui qui agît et celui qui regarde, pas celui qui choisit.

- Un constat d’échec ?

- Non, une lucide vision de la réalité.

- Lucide ! Ce mot à-t-il un sens en ce lieu, je me sens bizarre, vibrant.

- Vous ressentez ce qu’il y a autour de nous. Ne m’en demandez pas plus, ce serait vouloir dire plus que je ne peux, que je ne sais. Vous êtes pris par la magie des lieux. Pouvoir, magie… Les mots n’ont plus de sens, la réalité seule importe. Lutter et elle vous détruira.

- L’accepter amènera au même résultat.

- Il reste une chance. Confronté à cette force résister n’aidera pas, soyons des esprits fluides, laissons-nous porter par le courant, attention il nous pousse vers des tourbillons. Il y a un autre côté.

- L’atteindre... Mes pensées sont troubles, je ne me comprends plus.

- L'angoisse est un poison altérant la lucidité. L'apparence que vous donner au danger est un masque derrière lequel tout peut se former.

- Je regrette d’être là, par dieu je le regrette ! J’aimerais être ailleurs, dans une mission dangereuse, courant à mains nues derrière un tueur fou armé jusqu’aux dents, au moins appartiendrait-il à mon univers. Là je me sens étranger, frêle esquif sur un océan traître.

- Il est une île au cœur de cet océan.

- Quand y aborderons-nous ?

- Dans quelques minutes, ne vous en faites pas.

- Mais je m’en fais, justement, cet île est pire que la reste, le point focal. Une espèce d’île du docteur Moreau, peuplée de créatures improbables.

- Vous êtes dur pour une maison probablement vide.

- Vous n’en êtes pas sûr ?

- Comment le serais-je ?

- L’imagination commissaire, la peur. Tant d’années d’entraînements pour en arriver là ! Franchement, il y a de quoi rire. Tout cela pour quoi ? Pour craindre un paysage trop calme, une maison suppurant d’inquiétude. Ce serait amusant que votre père s’y trouve. Il le devrait. Nous avons mis tous les moyens pour le retrouver, et plus, il ne peut être que là !

- N’auriez-vous pas fait appel à je ne sais quel médium ?

- Pourquoi dites-vous ça ?

- Superstitieux vous avez besoin de connaître ce qui vous attend. Votre question m’indique que j’ai raison, vous l’avez fait.

- Et alors ?

- Alors cela s’est mal passé, non ?

- Si !

- Pour le médium. Avait-il un pendule, la mission de retrouver mon père, de passer au travers des protections de la maison ? Savait-il quelle mission suicide vous lui confiez ? Non ! Vous avez fait appel au meilleur mais sans lui dire la nature exacte de son travail, vous l’avez trompé en le mettant sur une fausse piste et il l’a prise avant de tomber sur la bonne.

- Vous êtes un excellent policier, on dirait que vous étiez là.

- J’y suis.

- Vous êtes médium ?

- À l’occasion, une faculté pratique, épuisante, mais limitée.

- Par elle ou par vous ?

- Je ne m’étais pas posé la question avant il y a peu.

- Maintenant vous voyez les choses autrement ?

- Oui, chaque pas amène à voir le monde autour de soi sous un autre jour. La lumière change, la forme et la nature des ombres également. Je l’imagine, il a cherché la route désignée, il s’est rapproché, il a eu peur, je le sens, ne voulut pas le montrer, se croit plus fort qu’il n’est. Le retour dès lors était impossible.

- Et ?

- Il se tord sous la douleur, son esprit est aspiré, je le vois se prendre la tête entre les mains, ses pensées lui échappent, elles sont avalées puis remplacées, le système des vases communicants, souffrances n’est pas le mot, c’est le quatrième degré, ou plus, l’effroi absolu, il se lève, se jette sur ceux qui sont là, un dernier réflexe de lucidité.

- De lucidité ?

- Bien sûr, il veut que voue le tuiez.

- C’était…

- Donc ça ?

- Oui, bravo.

- Merci ! Vous aviez cru qu’il devenait fou ?

- Oui.

- Il préférait mourir que de l’être, et il a eu raison.

- À ce point ?

- Et plus encore, bien plus.

- Vous parlez en expert de la folie.

- Oui…

- Il faut l’avoir vécu pour savoir ce que c’est.

- Ce fut le cas. Parfois la mort est l’unique échappatoire.

- Question de courage.

- Tout le monde l’aurait dans ces condition, l’évidence s’impose par dessus la culture, la civilisation. Vous avez essayé plusieurs fois ?

- Je ne suis pas au courant de tout.

- Ce qui veut dire oui,. Bien sûr, même si vous n’y étiez pas, ce genre de nouvelle circule dans les services plus vite si c’est interdit. Cela soulage de parler, de se confier, de partager son fardeau.

- Possible.

- Certain donc il y en eut d’autres… Il ne m’étonnerait pas qu’il s’en trouve un au fond d’un asile, hurlant sans pouvoir se taire, un endroit reculé, loin des autres, il pourrait y être seul, sortir, se promener jusqu’à un jardin privé, il disposerait d’un clavier, d’un micro, il… Mais tout cela n’a pas de sens, c’est une histoire que j’ai lu il y a des années.

- Vous vous en souvenez.

- Elle m’aura marqué plus que je ne l’aurais cru.

- Dans un asile ?

- Oui ! Un fou, ou supposé tel, évoquait sa démence, quand elle s’éloignait il avait le droit de se soulager, par écrit, il ne pouvait s’exprimer que seul, la folie lui laissant de l’espace pour se vider avant qu’elle ne le remplisse à nouveau. Maintenant je comprends mieux ce texte.


 

Comprendre mieux… Oui, bien sûr que oui, toutes ces années pour en arriver là, à lutter contre une folie… Mais… Se vider n’est-ce pas revivre le passé, le sentir revenir, violent, puissant, terrifiant  ?

L’espoir ?

Un piège ! Un mot qui n’a plus de sens ni de valeur, un mot qui ne fait qu’endurer davantage pour un gain bien improbable.

Impossible pour autant ?

Ce serait si… Non ! Savoir ne serait pas motivant, tranquillisant. Et puis, pourquoi être tranquillisé, rassuré, endormi ?

Pourquoi ? Pour rien, pour oublier, effacer, l’Ombre des murs prends un nouveau sens, et tant d’autres textes également, l’ensemble se met en place et c’est plus, et c’est mieux que de la magie, c’est…

Qui pourrait définir cela ?

Qui ?

Ce qui vient sera pire, la folie a laissé derrière elle un désert apparent, gorgé de rêves, d’espoirs, nourri de souffrances, de haine et de terreurs il attend de revivre, attendent d’y pousser…

Savoir par avance ?

Non, pas possible, imaginer serait gaspiller un temps pourtant pas si précieux encore qu’il n’en reste pas beaucoup.

Pas beaucoup ?

Espoir ?

Crainte ?

Ce n’est pas différent !

Une maison, en elle, au fond, sous elle, profond jusqu’à l’infini, un chemin venu de toujours, s’arrêtant au présent mais sans limite que celles de qui l’emprunte. Faut-il l’oser, choix difficile, reste la satisfaction, après coup, de se dire que l’on a voulu, choisi, c’est un mensonge auquel croit qui ne sait que s’agiter, hamster courant dans sa roue sans se déplacer.

Jolie comparaison ! Un monde de hamster, un bruit de roues pour se remplir la tête, et les petites pattes qui courent, courent…

Vers nulle part !

Une maison, des murs, une ombre mouvante, gluante de souvenirs, de désirs, fermer les yeux, accepter le désert, laisser la vie sourdre de soi, couler en lui, y renaître en mots, y prospérer en page, accepter que cet édifice sur le vide soit d’éternité, bâti par du papier, indestructible.

Vide à surmonter, fossé à traverser,, mais l’espoir est un traître, compagnon qui cherche une complice : La compréhension !

Illusion !

Ce texte, et les autres…

Rêve est le titre parfait !


 

- Vous avez voulu écrire commissaire ?

- Oui, j’ai pas mal de textes dans des tiroirs.

- Intéressants ?

- Personnels, hermétiques, comme un germe attendant d’être planté dans une terre fertile.

- Vous le ferez !

- Ça, l’avenir le dira. Ce qui nous attend…

- Vous avez peur commissaire ?

- Peur n’est pas le mot.

Survivre est la pire terreur qui soit ! Voir s’ouvrir les portes de l’Enfer et savoir qu’il ne sera pas possible de s’y perdre, quelque épreuve que ce soit la mort n’apportera pas le soulagement espéré.

- Angoisse alors ?

- Une forme de trac. Nous n’allons pas tarder à arriver, le voyage aura été court sur des chemins rarement utilisés, mon père utilisa la voie aérienne pour apporter les matériaux nécessaire à l’édification de sa demeure.

- C’est pour ça qu’elle a coûté si cher ?

- Pour le calme certains paient cher.

- À ce point… Vous avez une excellente mémoire.

- Cela vous étonne ?

- Non, je connais vos capacités.

- Mais pas ma contenance !

- Non, ça non.

Peur de survivre ?

Est-ce sincère de l’affirmer. Dois-je accepter cette envie ?

En vie… Cela paraît si bizarre, ces mots sur le papier.

Maux sur le réel, effacés par l’imagination. Explication sommaire. L’ailleurs est joli, un monde en soi, être une porte aux fondations reposant sur l’infini, lever les yeux, contempler l’éternité sans crainte.

Trac ? Envie ! Avoir mal au ventre de faim, se nourrir d’irréel sans en être rassasié, bienfaisante malédiction.

- Une montée, ces véhicules modernes peuvent aller n’importe où. Encore que le hasard soit absent du choix de cet endroit et de la disposition de la maison afin qu’elle semble surgir et bondir sur les visiteurs.

Un coup d’accélérateur, le plat, quelques mètres.

Tous sont conscient de la satisfaction de la maison.

Le commissaire s’arrête tant la voix qu’il entend le stupéfie.

Une présence, un animal tapie dans le soleil, forme trapue comme aux aguets, attendant l’imprudent qui se laissera prendre.

Cette voix… Celle de son père ? Un rire remontant du passé, et si…

Non, bien sûr, qui résisterait ? Aucun être… humain ! Son père méritait-il ce qualificatif, pour autant que ce titre fut méritoire ? Non, pour avoir trop écouté les pensées archaïques qui dévorèrent l’humanité qu’il recelait. Quelle aurait due être son apparence si son corps avait révélé son esprit ?

L’atroce ne sait-il pas se faire beau, souriant, séducteur ? Il ouvre les bras et promet, invite pour soumettre. L’esprit, se sent accepté et endure. La douleur lui convient, c’est tout ce qu’il connût jamais !


 

Et l’échec, le rejet, seul, ne plus oser comprendre, ne plus vouloir bouger, hurler en se désespérant de ne pouvoir agir, de ne pouvoir transformer une pensée en acte, ce serait si agréable, saisir la hache, tuer, non pour détruire l’autre, mais soi. Dans le tueur se terre le désir de s’autodétruire avec l’évidence de l’incapacité d’y parvenir.

Vraiment ?

Oh combien ! j’aurais voulu me nourrir de sang, de mort, voulu…

Trop tard et le chant du sang n’est plus audible, ses échos s’amenuisent, perdent leur haine, laissent une cicatrice purulente.

Un bel encrier !


 

Les quatre hommes regardent la maison, un autre cadre ne changerait pas l’impression qu’elle dégage, sa personnalité, malveillante, nocive, insatiable. L’amie ultime, avide de se nourrir d'émotions simplistes, les plus fondamentales, une créature insatiable.

Soupirs en communs, en réponse, la tension s’accroît, naturellement un sens oublié se dégage de la cangue des habitudes culturelles. Être ailleurs génère le désir d’en savoir davantage, en soi s’affrontent la peur et la curiosité. Ainsi la vie veut-elle avancer mais en prenant ses précautions autant que possible, mais pas trop !

- Pourtant ce n’est qu’une maison.

Personne ne répondit à ces paroles rassurantes.

- Une description manque du principal. Elle me fait penser à un prédateur certain que sa proie s'approche. C’est plus que le mal commissaire, loin de sa définition anthropique trop étroite.

- Une opinion sensée, pour un peu je dirais que vous faites des progrès. Après tout tuer est dans la nature depuis que l’animal existe, le végétal aussi peut-être, quand au minéral…

- Vous êtes contagieux. Je voudrais dépasser les définitions bornant nos existences, les facilitant certes mais les limitant. J’aimerais… Vivement que tout cela soit terminé, que je retrouve ma routine salvatrice, vous me donnez l’illusion de pouvoir briser mon cadre habituel mais si je peux y penser je serais incapable de le réaliser, et de le supporter. Je suis tiraillé entre l’envie d’entrer dans cette maison et celle de quitter ce véhicule pour courir vite et loin, poussé par l’instinct de conservation.

- Êtes-vous certain que ce soit le bon ? La proie n’est-elle pas tentée de se jeter dans la gueule béante pour y trouver un refuge ? Vous me direz que c’est ce que le croyant fait dans son lieu de culte…

- Non, je ne vous le dirais pas commissaire.

- C’était un test, vous le penserez, plus tard…

- Vous sous estimez le poids de la routine et l’influence de la bêtise ambiante. Mais nous ne sommes pas dans un salon, mes gênes français se laissent aller ! Les mots aident à structurer les pensées pour éviter qu’elles ne deviennent obsédantes. Le danger est là, je le sens et j’ai envie d’approcher cette maison, d’entrer en elle. Délire, mon esprit joue seul, pris dans une logique manipulée par les circonstances et se prête à ce qui relève autant du rêve que de l’imaginaire infantile, vous savez, cette crainte irrationnelle devant une porte de placard entrouverte. Il y a un monstre dedans, c’est sûr. Papa vient, il dit que c’est faux, que ce n’est pas raisonnable. Je le sais, nous le savons. La voix de la raison n’endort pas la curiosité. Papa ferme la porte, tourne la clé, l’enlève et la met dans sa poche, il croit bien faire et a oublié son enfance. À regarder cela d’un œil clinique on ne voit qu’infantilisme, et cependant c’est une fonction naturelle de l’esprit de s’interroger, de refuser la satisfaction superficielle d’explication plausibles mais pas assez puissantes pour être efficaces.

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 06:00

 Qui regarde l'abîme... 10

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Curieux mot, a-t-il un sens, n’est-il pas un piège ?

Vouloir ? Est-il satisfaisant de savoir où l’on va poser les pieds ?

Non ?

Non ! C’est se plaquer le nez devant un spectacle et se dire que la vie n’est que cela.

Vouloir c’est tricher, refuser la vie et son cortège d’étrange et d’émotions !


 

La formule le fait sourire, s’excuse-t-il ainsi de ne savoir vouloir ? Qualité de l’écrivain s'il mérite-t ce titre ; celui qui sait où il va, celui qui, finalement, n’écrit pas mais recopie seulement ?

Il sourit de sa conclusion, sachant qu’il pourrait dire l'inverse dans peu de temps, question de circonstances, d’un joli regard, d’un corps attirant.

Est-il si faible, n’aurait-il pas encore compris l’implacable leçon ?

Vouloir…

La mort au fond un miroir, et puis, rien, disparaître dans l’habitude, et la satisfaction de se momifier.

Mieux vaut se laisser être, ne pas tricher avec soi. Se reconnaître tel que l’on est, et, pour le reste…

                                           = = =

- Cela devient inquiétant !

- Je l’admets, il serait plus simple de bombarder cette maison. Elle est étrange, avec une aura de malfaisance. Je sombre dans le paranormal et pourtant je ne peux m’empêcher de voir les choses ainsi, comme si quelque chose en moi s’ouvrait de plus en plus, une forme de réceptivité, de compréhension, d’acceptation. Mes années de formation se lézardent. Il n’en faudrait pas beaucoup pour que je renonce à cette mission.

- Nos supérieurs prendraient mal la chose.

- Je leur dirais que j’ai peur.

- C’est la vérité ?

- Oui.

- Elle fait partie de notre métier.

- Encore que cela dépende laquelle. Je lui devine un autre visage que le regard d’un tueur. Un pistolet pointé sur moi ne m’effraie pas, là …

- Oui ?

- Un moment de pudeur.

- Injustifié.

- Comment savoir ?

- En le disant, un peu plus, un peu moins.

- J’ai peur pour… mon esprit !

- Ce n’est pas le mot que vous vouliez employer.

- J’ai failli dire âme.

- Et pourquoi pas ? C’est un mot pourtant souvent utilisé.

- À tort et à travers. Je ne parle pas de religion, esprit convient mieux finalement. Un danger autre que physique. Je suis sûr que dans cette maison se sont perpétrés des crimes épouvantables dont elle se souvient. Y sont prisonnières des souffrances cherchant la paix.

- Et guettent un esprit qui les accueillerait pour se libérer ?

- On peut dire les choses ainsi.

- C’est étrange.

- Bien loin de ce je croyais être.

- Nous nous faisons des idées sur nous-mêmes. La vie, la famille la société, cela nous moulent, tant auraient l’aspect d’une loque sans ce secours. Certains ne peuvent s’en contenter.

- Ils regardent hors de la cage un monde attirant et dangereux.

- Ce qui est autre est dangereux, par nature.

- Et attrayant. La preuve, vous êtes encore là. Vous avez peur, une peur nouvelle, cela vous intrigue, comme un défi qui vous serait lancé, que vous relevez pour savoir si vous supporter une sensation inédite.

- Pas bête, pas bête.

- Merci.

- De rien.

- Mais c’est vrai, un défi. Le danger est réel, l’impression d’une découverte possible. Le confort est lassant. J’aime le risque, j’en ai pris de physique, il s’en offre à moi un différent. Je sais que mon dossier souligne ce trait de mon caractère, il en sais plus sur moi que moi. Un choix intelligent qui doit être valable pour vous, nous ne sommes pas associés par hasard.

- L’un pallie les défauts de l’autre.

- Et réciproquement.

- Exemple d’une bonne équipe, comme ces français.

- Ils se ressemblent plus que nous. Bien sûr Morton est un scientifique de grande valeur mais l’autre est plus intelligent.


 

Intelligent ?

Est-ce un compliment, une moquerie, et, sinon, une qualité ?

Une aptitude à maîtriser, une force qui peut détruire celui qui la possède sans en connaître le mode d’emploi.

Ressentir le danger, avoir envie d’aller à sa rencontre, un défi, une envie que l’orgueil ne doit pas falsifier, alors l’échec est inévitable par l’illusion de pouvoir se mettre à sa place pour influencer son comportement.

L’autre est un miroir vain. Qui en a besoin voit l’image de ce qu’il croit être ?

                                                                  = = =

- Intelligent ? Un mot curieux, rare dans nos métiers !

- Deviendriez-vous railleur, lucide, cynique ?

- Oui, et je ne me souvenais pas de connaître ce mot.

- Une qualité plus utile que l’intelligence pour qui veut sa place au soleil.

- Oui.

- Lucide aussi.

- Peut-on être les deux ? Lucide et cynique, comment dès lors supporter les autres, puisque l’on est amené à être complaisant avec soi ?

- Bonne question, elle va rester sans réponse.

- C’est mieux, pour l’instant. Voyez, ils arrivent nous allons pouvoir partir.

- Le voyage va être intéressant.

- Instructif, sur place viendront les difficultés, le danger nous attend.

- Dans un film un orage terrible nous guetterait pour nous contraindre à nous poser, tout serait mis en œuvre pour que n’arrivions jamais.

- Nous ne sommes pas dans un film.

- Dommage.

- Oui, cela je veux bien l’admettre, dommage.


 

Oui, dommage… Être spectateur… Écrire c’est aussi, parfois, regarder, mais les mots viennent de soi et quand le papier se fait miroir ils sourient d’une rage moqueuse, d’un sens parfois amer, souvent destructeur.

Ce sont les plus intéressants.

Observer, se lever pour partir, que subsiste la sensation du moment.

Alors qu’en écrivant ?

Pas toujours.

Tu m’étonnes ! Mais les moins bons se révèlent, après, plus intéressants.

Le temps de digérer est plus ou moins long, c’est tout.


 

La voiture des français s’arrête sur le tarmac, ils se dégourdissent les jambes, la perspective du voyage en avion, puis en voiture, n’est pas excitante, mais pas moyen de faire autrement.

Les mains se serrent machinalement, les ceintures claquent. Décollage !


 

La maison ne put retenir un sourire !


 

                                           § § § §


 

Regards qui se croisent, mots naissant dans l’esprit sans trouver une sortie, ainsi ces quatre hommes que tout oppose depuis le départ, deux français individualistes, préférant être que paraître, deux américains censées préférer l’inverse, et puis non, les circonstances font souvent que ceux qui semblaient inconciliables se trouvent des points communs. Le temps place les gens, les figeant jusqu’à ce que les événements les secouent. Ils en deviennent curieux, parfois désireux de se découvrir. La majorité s’y refuse. Contempler un ailleurs beau comme un rêve est agréable mais le poison du doute s’insinue vite et la cage d’habitudes et de rites devient l’ultime abri possible. Le hamster est heureux dans sa cage et s’épuise dans sa roue pour oublier qu’au-delà des barreaux…

- L’ambiance est pesante !

Trois paires d’yeux se tournent vers le commissaire, sentant l’ambiance lourde il s’est fait une joie d’intervenir.

- C’est bien mon avis, je me demande si nos collègues pensent ainsi.

- S’ils pensent.

Regards entre eux des dits collègues, que faire ? Rétorquer bêtement, ainsi qu’on le leur a enseigné ou saisir la perche ?

- Nous réfléchissons commissaire, nous prenons notre temps.

- Manque d’entraînement ?

- Ou envie d’être plus précis, de dire moins de bêtises.

- C’est une gêne que nous ignorons, peu nous chaut d’en proférer, l’intérêt étant de savoir s’arrêter pour séparer le bon grain de l’ivraie.

- Vous y arrivez toujours ?

- Oui, plus ou moins tardivement, mais oui.

- C’est une grande chance que de fonctionner ainsi.

- L'habitude de penser en commun, chacun s'exprime, ainsi se précisent des idées nées dans la confrontation. Parler vite donne à l’esprit le droit d’oublier sa censure.

- Vous avez raison commissaire. Surtout pour qui subît de longues études.

- Vous vouliez dire une formation complète ?

- Une formation pour nous dresser à faire face à la plupart des situations..

- La plupart, le défaut étant qu’il se présente des cas particuliers, alors vous avez du mal à apprécier la situation et à réagir correctement, que faites vous dans une situation vous renvoyant à vous même, mettant à vif les traits de votre personnalité que vous supportez mal ?

- Une médaille a son revers, vous dites cela ?

- J’apprécie la sincérité, peut-être trop spontanée de votre remarque.

- Pourquoi ?

- Elle sous-entend que nous pourrions ne plus nous entendre, que vous seriez prêt à vous retourner contre nous si le besoin s’en faisait sentir.

- N’est-ce pas votre cas ?

- Reste à définir les limites de l’acceptable. Chaque duo se retournerait contre l’autre s’il pensait ses certitudes mises en cause. Nous avons une même destination mais des buts différents, vous cherchez à analyser une réalité pour réagir en fonction d’intérêt particuliers ! L’unique point d’accord : ne rien ébruiter. Être loin de nos bases, de nos supérieurs, je dis cela pour vous, rend nos habitudes floues et nous incite à la franchise mais face à la solution nos réactions changerons, nos naturels reviendrons au galop. L’ami d’aujourd’hui est-il sûr pour demain.?

- La valeur d’une question est jugée à l’aune de la réponse qu’elle appelle.

- Vous faites des progrès.

- Vous nous prenez, ou preniez, pour des imbéciles ?

- Vous ne seriez pas là. L’intelligence trouve nombre d’explications, toutes sont bonnes mais aucune satisfaisante. Vous convenez à cette mission, et à nous. Ce que vous cherchez n’est pas seulement à vous faire une idée de la maison, de mon père, c’est aussi, percer ses secrets, et les miens, car vous pensez que j’en ai, mais vous aussi, si vous ne faisiez qu’obéir aux ordres ce serait différent, vous seriez faciles à abuser.

- Dire cela est une façon de nous mettre en confiance pour nous endormir.

- On peut le voir ainsi. Comme il serait agréable de tout affirmer, de nous trouver dans une situation claire. Elle est tout sauf cela. Vous pensez que j’en sais plus que je le dit et mes dénégations seraient vaines, je m’en abstiens. Simplement si vous pensez affronter une situation connue vous vous trompez, si vous croyez que je sais ce qui nous attend… Aussi !

- Vous dites cela comme si vous pensiez qu’il y avait du danger.

- Je le suppose. Un danger qui pourrait avoir une provenance inattendue.

- Qui mettrait en défaut notre entraînement ?

- Vous avez vos protocoles, analyser une situation, chercher d’où peut venir le péril. Là vous êtes face à l’inédit. Vous êtes les meilleurs pour affronter ces situations, prêt à admettre des situations que vos collègues ne pourraient pas envisager, des réalités impossible à intégrer dans un cerveau formaté ! Un problème d’éducation, les limites imposées pendant l’enfance limitent les connexions nerveuses enfermant l’esprit dans une cage cérébrale plus étroite qu’une geôle. Et pour effacer les ultimes traces de curiosité, peindre une religion en trompe l’esprit. Une idée à creuser, d’un point de vue neurologique, entre autre…

- Vous avez raison commissaire. Nous affronterons ce qui viendra. Après... Avec votre accord, bien entendu, vous êtes l’héritier probable.

- Probable ?

- Rien ne dit que votre père soit mort.

- Et s’il l’est que ce n’est pas moi qui l’ai tué.

- Simple hypothèse, rien ne prouve l’une ou l’autre des solutions.

- Comme qu’il n’y en a pas d’autre.

- Nous essaierons d’être ouvert, de ne pas refuser ce que nous verrons.

- Une attitude très saine, très positive.

"Et dangereuse !"

- C'est une visite, pas une perquisition, pour se faire une idée.

- Vous ferez le nécessaire ! Essayant autant que nécessaire, n’est-ce pas ?

- Sans doute.

- Combien de morts ?

- Pardon ?

- Oui, combien d’hommes ont-ils déjà péris dans cette mission ?

- Qui vous dit qu’il y a eu déjà des victimes ?

- Vous, en ne niant pas. Vous me retournez la question, c’est une forme d’approbation. Il y a un mois s’est écrasé non loin de là où nous allons un avion de la garde nationale, il s’agissait d’une mission d’entraînement, il va sans dire que je ne le crois pas du tout, ensuite, si j’ose dire, puisque ce fait fut précédant de celui que je viens de vous rappeler, un hélicoptère s’écrasa dans la même région, une équipe spécialisée disait le bulletin d’information, spécialisée en quoi... le mystère reste entier. Il y a eu aussi un accident de camion, le tout a fait plus de vingt morts, je comprends que vous ayez peur, car vous vous trouvez face à quelque chose qui vous dépasse, le type de situation que vous avez du mal à accepter. Est-ce une coïncidence ou non ? Et dans ce cas qu’est-ce ?

- Bonne question commissaire, vous avez une réponse ?

- Une, bien sûr, facile.

- Laquelle ?

- Justement, est-ce la bonne ?

- Dites toujours.

- La vôtre ! Quelque chose refuse que vous entriez. Jadis on aurait parlé de maléfices, votre pays est superstitieux sous des dehors technologiques, mais les deux vont de paire. Le culte de la technique est le pendant de la superstition et du désir de s’apaiser, comme un gris-gris, une formule magique, une prière. Vous ignorez où vous êtes, vous avez un crucifix autour du cou et un ordinateur dans la poche, si ça ne fait pas de bien ça ne peut pas faire de mal.

- Justement, pourquoi refuser une protection ?

- Entre deux possibles votre esprit balance en quête de cible.

- Comme vous, ou votre père.

- Par définition mon père fut avant moi.

- C’est vrai, mais vous, que croyez-vous ?

- Je ne crois rien, en rien. Je constate des faits, les analyse en refusant une posture qui m’interdirait de comprendre, de pallier à la situation, je n’agis pas en savant. J’interviens quand quelque chose est nuisible. Comprendre vraiment, définir, est superflu pour en venir à bout ? On peut penser que oui, je n’en suis pas sûr.

- Vous restez à la surface des choses ?

- Oui.

- Vous paraissez du genre à vouloir aller plus loin.

- Aller plus loin est une chose, aller trop loin en est une autre, pas si différente. On s’en aperçoit quand on s’y trouve et qu’il est trop tard.

- Êtes-vous allé trop loin commissaire ?

- Bonne question.

- Éluder c’est dire oui !

- Oui !

- Vous n’en êtes pas revenu, il semble que si.

- Il semble, oui, il semble, mais, croyez-moi… Il semble !

- C’est un peu limité comme réponse.

- Je fais ce que je peux, voyez comme dans la tête une image se forme, claire mais impossible à transmettre. Les mots n’ont pas de sens, ils sont contradictoires et pourtant tous sont justes, tous, le blanc et le noir, la clarté et l’obscurité, dès lors comment définir ce qui se retrouve en autant d’aspects variés. Et puis pourquoi le faire ?

- Une expérience enrichissante.

- Pour qui l’imagine, pour qui, la voyant de loin, se dit que lui pourrait, que lui saurait, alors son regard sur le monde, le réel, le ceci-cela et le reste, tout changerait. Il a tort, car imaginer ce qui peut, ce qui va arriver, ne vous y prépare en rien.

- Souvenir personnel ?

- Oui, et non ! Je n’attendais à rien de précis, d’aussi impossible à définir pour moi que pour un autre. Ce fut une chance. Rester flou, ouvert. Lutter amène à perdre, accepter amène à… Je ne peux pas dire à gagner, il n’y a rien à gagner là-dedans, non, apprendre, laisser se perdre, et l’inverse… Vous voyez, dire n’a pas de sens puisqu’il n’y a pas de mot, de référence, transmettre, montrer le chemin, encore faut-il osez s’y aventurer.

- Ce chemin passe-t-il par une certaine maison ?

- Qui sait ! Vous ne m’avez pas dit que j’avais tort quand à ces accidents.

- Vous avez raison, aucun autre moyen d’approche n’a été tenté. Les événements que vous connaissez, et puis votre intervention.

- Sans cela vous auriez essayé autre chose ?

- Nous, non !

- Vos supérieurs ?

- Nous ne sommes pas un peuple qui aime rester devant une porte close.

- Mais êtes-vous un peuple ?

- Ça… Différentes origines peuvent se retrouver.

- Et être si soucieuses de s’assembler qu’elles prennent un costume, un uniforme, des attitudes pour des rites. Rien de pire qu’un converti pour cracher sur ce qu’il fit, ou crut, et je ne vous dis pas ce qu’il peut faire à ceux qui lui font souvenir qu’un jour il y eut pour lui une autre vérité. Vous auriez eu tort de tenter une attaque massive, la réponse eut été adaptée et capable de l’être à tout assaut.

- Même une bombe atomique ?

- Elle aurait explosé trop tôt, au moment de sa présentation secrète aux officiels par exemple, j’avoue que cette perspective amène sur mes lèvres un sourire cruel, quel bon débarras cela eut été.

- C’est injurieux pour nos autorités.

- Je ne me cache pas de ce que je pense. Il m’étonnerait que vous soyez surpris de mes paroles, je déteste le pouvoir, à partir d’un certain niveau, celui des décideurs, des généraux, de ceux qui commandent sans agir, restent les plus stupides. Ces mots seront retenus contre moi ? Je m’en fiche ! Vos supérieurs nous écoutent, ils nous voient ? Je m’en fiche aussi.

Le commissaire ne put retenir un petit sourire… Ainsi Elle se protégeait.

- Vous y êtes allé fort commissaire.

- Vous trouvez ? C’est venu comme ça, dans le feu de la conversation.

- Que pensez-vous qu’ils envisagent pour nous ?

- Que du mal. Ils sont curieux, peut-être moins bornés que je le dis, mais était-ce sincère… Ils veulent savoir mais une certaine angoisse nourrit leur lucidité, leur motivation n’est pas la bonne, ce qu’ils veulent c’est dominer pour utiliser. Ils perçoivent quelque chose de nouveau, ils y voient une arme possible et sont prêt à tout pour la détenir.

- La magie ?

- On peut dire ça comme ça. Je vois un troupeau de chercheurs, jeunes savants nourris d’un savoir livresque et télévisuel prêt à penser que le réel n’est pas que ce qu’il paraît, à admettre qu’il présente parfois des aspects intrigants, entre deux mondes, ils se disent qu’il y a là une connaissance à découvrir. Après tout une ampoule électrique il y a cinq cent ans aurait menée droit au bûcher celui qui l’aurait présentée. Ils se veulent plus objectif, plus ouverts, plus intelligents.

- C’est plutôt positif.

- En apparence. Ils raisonnent, comme tout ce qui est creux. Ils jouent avec ça, des pièces de meccano qu’ils assemblent sans deviner la suite.

- Faut-il les protéger d’eux-mêmes ?

- Jouant avec le feu ils vont se brûler, au quatrième degré, jusqu’à l’âme !

- C’est ce qui va arriver ?

- Sans doute ! Tout est cohérent. Ils se servent de moi comme d’un paratonnerre. Ils ont risqué deux vies, sans parler des pilotes pour le vérifier. Quelque chose les attire, une puissance inconnue, irrationnelle.

- Pour nous c’est distrayant, non ?

- C’est vrai, mais pas seulement.

- Qu’attendez-vous ?

- De la violence, de la peur, de la souffrance, tout cela est en marche depuis longtemps, nous porte, nous emmène, loin. Le voyage se passera bien, il le faut pour que d’autres viennent avec nous.

- Vous pensez qu’ils se douteront de quelque chose ?

- Oui, paranoïaques comme ils sont ils voient le danger partout, même là où ils se trouvent, mais pas sous quelle forme.

- Et vous ?

- Je ne veux pas savoir, cela viendra, ou pas. C’est dangereux.

- Vous aimez cela.

- Le savoir ou le danger ?

- Les deux mon commissaire.

- C’est juste, n’empêche, la raison murmure à mon oreille que le pire est devant nous, loin, mais que nous le retrouverons assez tôt.

- Qu’allons-nous découvrir, je connais cette maison moins bien que vous.

- C’est sûr, bien moins…

- Je ne vous en veux pas d’avoir été cachottier.

- Le danger est à prendre dans les limites du supportable, vous n’avez pas les facultés d’encaissement dont je dispose aujourd’hui.

- Vraiment ?

- Oui, facultés… si l’on peut dire. Les mots sont insuffisants, il conviendrait de vous brancher sur mon esprit, et si cela était possible je le refuserais.

- Dommage.

- Pas tant que ça, je parle pour vous. Ne me dites pas que vous seriez prêt à tout braver pour savoir ? La curiosité est votre qualité, vous êtes un savant hors normes, éclectiques, ouvert, il n’empêche qu’il y a là un danger de brûlures aux quatrième degré, même pour vous.

- A ce point ? Je pensais avoir vu bien des choses.

- C’est différent, pire, et pourtant pas négatif.

- Vous êtes paradoxal.

- Comme le sommeil hanté par les rêves ! Soyons-le dans nos esprits et nous rêverons les yeux ouverts, voyant ce que nous ne devrions pas même imaginer. Le temps n’est pas un ennemi. Nous approchons.

Ainsi fut-il ! Le pilote avertit ses passagers que l’aérodrome étant en vue la descente commençait et qu’ils auraient intérêt à boucler leurs ceintures.

Quatre clics résonnèrent en écho, malgré l’habitude tous se sentirent contractés en pensant à d’autres…

Tout se passa pour le mieux dans le meilleur des immondes possibles. Le soleil était lumineux mais assez loin pour que la chaleur fut supportable, la voiture demandée était là, un énorme 4X4 apte à emmener n’importe qui n’importe où.

Justement ils y allaient !

- Vous conduisez commissaire ?

- Avec plaisir.

- Vous vous souvenez de la route ?

- Parfaitement.

- Nous disposons de très bonnes cartes.

- Et moi d’une excellente mémoire, à moins que la nature n’ait brouillée les pistes. La technique est de notre côté, balises Argos et tout, si nous nous perdons c’est que quelque chose, ou quelqu’un l’aura voulu ainsi.

- Vous ?

 

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9 avril 2010 5 09 /04 /avril /2010 06:00

 Qui regarde l'abîme... 09

 

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                                                                     10

 

- La civilisation est de leur côté. Nous devenons des automates à l’image des machines dont nous nous entourons pour nous rassurer. Notre société est à notre image et nous refusons de l’admettre.

- Propos subversifs.

- Mais plaisants ! Pourquoi sont-ils là ? J’étais tranquille, routinier, pas de risque d’un changement, et voilà, je me trouve, à espionner deux français, à m’interroger sur une affaire qui semble terminée. Son explication est logique.

- C’est une explication, pas la vérité, et il la connaît.

- J’en mettrais ma tête à couper.

- C’est dangereux.

- Quitte à mourir pourquoi pas de cette façon ?

- Certaines vies ne sont qu’une lente montée à l’échafaud.

- Il y a du plaisir à apprécier chaque marche, à deviner le bourreau en sachant qu’il guette dans notre regard une crainte qu’il ne trouvera pas. Une satisfaction à regarder la foule et se foutre d’elle, de son avis, de sa présence. Masse sans valeur ni importance.

- Des mots que nous avons déjà entendus.

- Ils disaient vrai ! Cela ne va pas durer. Entracte dans une vie de haut fonctionnaire, je vais me calmer, j’aurais rêvé et cela m’aurait fait du bien.

- Nous aurait fait du bien, si vous le permettez.

- Je !

- Parfait. Vous parliez des notations secrètes sur les décès des inspecteurs amis de ces deux hommes.

- Des crimes violents, un tueur insaisissable. Un scénario de série B. Un rapport ambigu, impossible de savoir. Nos relations à l’étranger n’ont pas réussi à découvrir les circonstances exactes. Encore des questions, des mystères, nous sommes-là pour nous attacher aux faits et je dérive.

- Sommes-nous là pour ça ? Vous avez été choisi, je le fus aussi, non ?

- Si, bien sur que si.

- Complémentarité, nous ressemblons à ces hommes, dans le principe, personnalités contraires mais complémentaires.

- Futée la remarque, parlons pour comprendre, ces policiers agissaient souvent ainsi. Ils passaient des heures pour leur repas, prétexte à sortir d’un cadre trop confiné, pour que leurs esprits se rapprochent de la solution. Vouloir comprendre ce qui sort de l’ordinaire est possible à condition d’oublier le conformisme mental.

- De la discussion jaillit la lumière a dit un français un jour.

- Il avait raison.

- Vous parliez d’une liaison possible entre ces deux histoires.

- Ce commissaire ! Lui est le plus important. Je doute que nous puissions éclaircir ce mystère aussi simplement. Nous ne sommes pas Holmes et Watson, dommage. Pouvoir tout comprendre par le seul emploi de neurones parfaitement entraînés et huilés, idéal inaccessible. Le père était un dément conscient, le fils…

- Oui ?

- L’est, le fut, faillit l’être ? Quel temps choisir ?

- Tous !

- Ce serait plus simple, la folie est affaire de définitions, avec un gros S.

- Folie, génie…

- Des situations hors de la normalités, de la routine, de la cage du quotidien, être dans un désert, le sentir, fermer les yeux en se cachant qu’en les ouvrant c’est une immensité devant soi qui va apparaître.

- Devant-nous ?

- Nous ne sommes ni fous ni géniaux… Nos esprits, régis par la peur et le refus s’abritent derrière une explication à la mord moi le nœud, religieuse ou scientiste, nous sommes dans un espace de liberté, profitons-en en admettant qu’il ne saurait durer car nous ne pourrions le supporter.

- C’est bien mon avis, avec quelles conséquences pourtant ?

- Nous verrons. Le temps connaît la réponse, il sait ce qui est, ce qui sera, pour lui tout est l’éternité du présent. Laissons-nous aller. Tenez, me vient l’idée d’enfant dans une cour de récréation, disant tout et n’importe quoi, jouant des situations d’adultes caricaturées mais non dénuées de sens. Nous savons que la sonnerie nous fera rejoindre nos places. Nos uniformes nous attendent, nos bureaux vont se refermer sur nous. En attendant nos imaginaires excités de se croire libres après tant d’années d’emprisonnement ne se contiennent plus.

- Apprécions ce moment, détournons nos regards de cette triste salle de classe, de ce bâtiment gris aux fenêtre opaques. Regardons loin des grilles un monde qui n’est pas nôtre. Nous pouvons en sentir la fraîcheur ou la chaleur, la violence ou la douceur, il a en lui tout ce que nous pensons et redoutons, ce que nous espérons et désirons, tout ce que nous ne posséderons jamais car nous ne le supporterions pas.

- Nous sommes petits dans un monde étroit, craintifs au-delà de toute définition. Je haïs ce français, lui peut dépasser nos limites et explorer une immensité que nous ne pouvons concevoir sans frémir. Nous survivons, coincés dans nos rites, nos costumes et tout ce qui va avec. Nous avons construit notre prison, conservant la possibilité de poser nos yeux, nos esprits, sur ce qui est derrière le voile de nos terreurs que nous ne pourrons jamais déchirer avant qu’il ne devienne notre suaire !

- J’aime ce que nous disons.

- Moi aussi.

- Grillons nos derniers neurones, pour nos activités coutumières nous n’en avons pas besoin. Nous savons quoi faire, le règlement tient lieu de programme, supportons en attendant que la nuit nous reprenne.

- Tout ça à cause de lui ?

- Ou grâce ?

- Ainsi est la folie, une question de définition.

- Malédiction et bénédiction, d’abord la seconde, puis la première.

- Le fruit du savoir est doux dans la bouche, dans la gorge il devient amer, violent, nourrissant… Le corps ne sait pas lui qui n’a absorbé que du vide, il ne comprend pas lui qui est fait d’illusions, alors la main rejette le fruit, l’esprit en fait le symbole du malheur et les yeux recherchent la caverne qu’ils regrettent d’avoir délaissée.

- Sommes-nous ainsi ?

- Nous et d’autres, tant de ce troupeau que nous nommons humains !

- Lui serait différent ?

- Ça crève les yeux. Il le sait et feint de le regretter. Les micros que nous avons disposés dans sa chambre nous disent qu’il fut trop tourmenté pour trouver un sommeil réparateur, trop excité pour se reposer.

- Fou d’avoir compris ?

- Nous ne le deviendrons pas, nous n'en sommes pas capables.

- Je le regrette.

- Facile de dire que l’on aurait voulu… sachant que nous ne pouvons pas.

- Juste, combien c’est juste. Nos pères furent normaux.

- Et pas des assassins.

- De ce côté c’est positif.

- Dites-vous cela sincèrement ?

- Sincère ? Est-ce un mot que nous méritons ? Combien de fois avons-nous menti et été félicité pour l’avoir fait ? Mentir est une fonction sociale. Les autistes ne savent pas mentir, ne peuvent pas tricher, c’est une cause de leur inadaptation, de leurs souffrances, de cette évidence qu’ils sont dans un monde qu’ils ne comprendront jamais. Comme en un cercle intérieur, une prison encore plus petite, plus étroite. La folie est le contraire du génie, encore que je trouve ce mot inadéquat, il en faudrait un autre. Sans oublier que ne pouvoir se mentir à soi doit être plus terrifiant encore. Dans cette situation nous nous retrouverions au fond d'une geôle matelassée, hurlant une vérité inaudible.

- Vérité ?

- Poison…

- Qu’est-ce qui vous amuse ?

- Si les français nous entendaient leurs réflexions seraient caustiques.

- Ils sont intelligents, leurs connaissances dépassent les nôtres, tant mieux, l’ignorance rassure mais de les côtoyer nous pousse à parler, à …

- Nous confesser ?

- C’est un peu ça.

- Chacun a besoin parfois d’un endroit pour dire la vérité. Pour dire, rien n’oblige qu’il y ait quelqu’un pouvant écouter.

- Un endroit pour dire la vérité et, par conséquent, s’autoriser à mentir ailleurs. Technique catholique psychologiquement adaptée, à l’inverse d’autres religions qui n’ayant pas adopté le confessionnal ont préféré le divan, plus rémunérateur il est vrai.

- La vérité nous entraîne loin.

- Ou nous rapproche de nous-même.

- C’est pire, Nous regarder, pourquoi pas, nous comprendre... Ce serait une catastrophe au goût d’Apocalypse.

- Nos paroles mènent où nous ne voudrions pas aller si nous le savions.

- Pourtant nous ne sommes pas fous. Nous sommes partis de deux morts brutales. Est-ce vraiment lui qui les a tués.

- Demandons-lui, il nous le dirait simplement.

- Nous ferait-il confiance ?

- Nous connaissons leurs références et, soulignant nos ressemblances, montrons que derrière nos différences, nos beaux costumes et notre arsenal technologique se trouvent des hommes comme eux.

- Est-ce vrai ?

- Nous avons là aussi, là déjà, appris à nous mentir, pour nous supporter.

- Nous pataugeons dans les égouts, logique que nous sentions la merde.

- Arrêtons-nous à temps pour ne pas en devenir nous même.

- Le pouvons-nous ?

- Nous pouvons l’imaginer, ici, tranquilles, nous allons revoir nos collègues, reprendre nos habitudes et tout oublier. Nous avons rêver et retournons dans un quotidien au goût de cauchemar.

- Et nous n’avons rien expliqué de ce qu’il put faire ?

- Non, c’est hors de notre monde, de nos coutumes, de nos rites.

- Et ils mangent, déconnent, nous prenons même leur façon de parler.

- Les mots nous cadrent. Ce sont eux les barreaux de notre cage, eux qui définissent nos savoirs, limitent nos pouvoirs. Nous sommes ce que nous exprimons de nos pensées et le faisons en mots. Nous devinons des ailleurs possibles que nombre de livres tentent de définir, de Livres, avec une majuscule. Une cage insidieuse enseignant que hors d’elle rode la peur, le mal et la violence. Le monothéisme est-il si rassurant ? Nous ne sommes pas êtres de mots, seulement de formules toutes faites !

- Et encore, à peine.

- Lui, je parle du commissaire, apprécie les mots, il tenta même d'écrire.

- Il y a longtemps. Quelle chance de faire jeune, il est plus vieux que nous mais paraît dix ans de moins, signe que sa vie est plus intelligente. Je crois qu’il écrivit des trucs fantastique, déjà.

- L’appel de l’hérédité ?

- L’hérédité… Écrire pour la supporter, l’encaisser, voire la comprendre.

- Belle idée ! Se relire pour se découvrir. Il a arrêté ?

- Je crois, nous ne savons pas tout de lui.

- Dommage, un personnage de roman.

- Le prendrait-il pour un compliment ?

- Ce n’est pas péjoratif, le roman n’est-il pas supérieur à la réalité ?

- Non, pourquoi ?

- L’auteur ne peut-il écrire ce qu’il veut ?

- J’ai vu une émission là-dessus, je ne sais plus ni où ni quand, je devais être obligé d’attendre. La télé y’a rien de mieux pour passer le temps, pour ne rien penser. Un écrivain disait qu’il y a le roman rêvé, celui qu’il veut écrire, qu’il va écrire, il le sait, le sent, puis vient la rédaction, longue, douloureuse parfois, violente quelquefois. L’inattendu s’impose, c’est mieux, dégagé de son apparence, du rêve il reste une réalité qui pour n’être que cela est plus belle encore.

- Il y a un côté enfant.

- Enfant ?

- Il y a l’enfant rêvé, les parents imaginent ceci, cela, ils tressent sa vie, et puis il arrive et il est différent, amère désillusion.

- Je ne voyais pas l’analogie.

- Un auteur est un créateur, là aussi le hasard joue, ce quelque chose que nous ne maîtrisons pas, et c’est une chance, cette chose que nous redoutons tant que nous contraignons à des habitudes, à une programmation qui n’a qu’un but, effacer l’inspiration.

- Inspiration, aspiration.

- Ce deuxième terme est plus adéquat, une vie mais aussi un appel.

- De qui, ou de quoi ?

- C’est pour cela qu’il importe de l’oublier, de tout compartimenter, de tout enfermer dans des boîtes que nous appelons famille, société, religion, et autres. Des boites, des barreaux, enfermement.

- Aspirés, nous voulons regarder malgré le risque. Utile instinct.

- Il nous guide pour nous éviter les risques.

- Chez certains il est moins efficace.

- Pour qui l’inspiration est la plus forte ?

- Est-ce la faiblesse de l’instinct qui laisse l’inspiration s’imposer ou la force de cette dernière qui réduit le premier ?

- Bonne question. Alors ?

- C’est ensemble ! Ainsi les enfants se font pour l’instant encore, à deux. Le jour où ce sera facile à un(e) les ventres se feront artificiels. Je vois ce qui arrivera ensuite, il n’y aura même plus de naissance, je veux dire, d’existence hors des machines, un nouvel être naîtra.

- L’enfant rêvé ?

- Rêvable, ou cauchemardable ?

- Je pense pour le second, signe que l’avenir pourrait lui ressembler.

- Vous croyez ?

- Faisons confiance à l’homo sapiens pour aller au plus simple. Mais nous n’avons pas répondu. C’est l’œuf et la poule, il y a une telle logique que vouloir dire ceci ou cela n’a pas de sens, ne nous posons plus la question.

- Bonne idée, et chez lui ?

- Inspiration, instinct aussi, sinon il n’aurait pas survécu. Y aurait-il autre chose, une forme de perception que nous ne pouvons définir ?

- Magique, un sixième sens, ça c’est une série télé.

- Imaginer l’impossible ? Expression d’un ressenti intime ? Le succès c’est entrer en écho avec des désirs, conscient ou non, du public.

- Et Nous ? À quoi croyons-nous, s’il faut croire ?

- Je ne sais plus, croire, savoir… Voiler de mots ce qui se nous intrigue, nous rassurer d’explications en lesquelles nous nous retrouvons assez pour n’avoir pas envie d’aller plus loin, borner notre vision, à l’intérieur de la cage en construire une autre. Nous avons raison de parler, ainsi viennent de nouvelles idées, je vois bien ça, une cage, et puis à l’intérieur, pour plus de sécurité, une seconde cage, plus petite, forcément, aux barreaux disposés de telle façon qu’en s’intercalant avec les autres ils forment une palissade opaque. Elle ne l’est pas mais pour qui a une mauvaise vue, ou veut l’avoir, il est permis de n’apercevoir que quelques traits de lumière, comme des rêves sans explication rassurante.

- Nous avons blasphémé ce matin.

- Et j’en suis fort aise, gymnastique de l’esprit, dérouillons nos pensées.

- Gare aux courbatures.

- Nous crisper leur donnerait une violence plus grande, restons ouvert aux possibles, aux mots, illusions ou vérités, instincts ou aspiration. Nous comprendrons ou refuserons mais opter pour une attitude à priori ne nous aiderait pas, professionnellement c’est contre-indiqué.

- Si nous sommes couverts professionnellement, c’est parfait.

- Ce mot est bien étrange, disons adéquat, adapté.

- Oui, cela s’emboîte. Une formulation qui ferait sourire des français.

- Qu’y verraient-ils ?

- Rien, ils sourient souvent bêtement pour des mots qui sont si anodins qu’ils doivent être porteurs de sous-entendus que nos éducations voilent.

- Devons-nous les écouter ?

- Non, non et non !

Ils esquissèrent un sourire, complice. L’œil de la caméra ne cilla pas.

                                                 § § § §

Repas terminé, copieux, les français se lèvent, se regardent, esquissent un sourire vers leurs surveillants, ne se doutant pas de ce qui, ailleurs, se passa mais confiant en l’avenir.

- Nous serons à l’heure.

- Oui, laissons-nous désirer, nous ne sommes pas si pressés.

- Morton opina « la précipitation mène souvent à l’erreur ! »

- Juste professeur, juste, surtout pour aller où nous le devons.

- À l’heure dite arriva la voiture chargée de les conduire à l’aéroport, voyage long au travers des embouteillages.

- Plus le temps passe professeur et plus je me dis que l’auto individuelle est une erreur, les transports en commun font gagner du temps, de l’argent, et ils économisent des vies, quelle idée que d’avoir une bagnole.

- Vous en avez une.

- Dans nos métiers c’est nécessaire, les transports publics sont rarement disponibles au moment où nous en avons besoin.

- Un rêve, qu’ils surgissent selon nos souhaits, que tout puisse être ainsi.

- Que nos pensées s’incarnent ? Horreur, cela rendrait la vie impossible. Seule la solitude autorise à cette forme de toute puissance.

- Une solitude idéalisée où le réel ne serait qu’une création mentale.

- Un monde de papier.

- Le meilleur.

- Le plus piégeur aussi.

- Vous savez de quoi vous parlez.

- Oui, j’ai voulu écrire.

- Je sais, et vous y avez renoncé par manque d’inspiration ?

- Au contraire, trop. Trop de pouvoirs ! Être un démiurge est tentant, se confiner dans l’infini du papier est une promesse de plaisir incitant à aller plus loin, mais c’est l’infini, et chez certains c’est un mot lourd de sens, pesant d’incapacité à se contrôler, j'eus le réflexe de m’arrêter, à temps...

- C’est une grande force de caractère de pouvoir se retenir ainsi.

- Et une source de souffrances à laquelle je me suis abreuvé, troublée la raison recule mais domine mal sa curiosité et veut en savoir plus.


 

Écrire, se jeter dans un monde d’une inquiétante blancheur, voir les mots venir, se dire qu’il y a là comme de la magie, un phénomène surprenant mais redoutable, s’arrêter est un risque. Mais pas seulement, pas surtout, c’est aussi une chance, celle de pouvoir respirer, celle de se reculer. Ainsi écrire peut sembler une chute sans fin, sinon la mort véritable bien entendu, d’ici là l’esprit n’ayant plus rien à quoi se raccrocher il puise dans le puits de son imaginaire les masques dont il a besoin.

Il est plus, et pire, il est chacune de ces interrogations, de ces peurs, de désirs lui renvoyant une image si proche qu’elle lui fait peur.

S’arrêter serait trahir, il sait être seul, nul ne le comprendra. Il n'a plus à espérer qu’en les mots, en ces pages qui s’amoncellent, se dire sans se mentir. N’attendre de sincérité, mais pas absolue, que de moi, les autres…

Laids quoi ?

Il sourit de son jeu de mots, rien de bien reluisant, compréhensible de lui, et encore, émotion d’un moment. Le temps seul sait ce qui s’imposera. Vouloir tout maîtriser, tout organiser n’a de sens que pour ne rien faire, pour éviter de comprendre.

Rien ?

Ce mot était un masque sur son visage, alors il allait vers les autres, osait se tournait vers le miroir.

Laid !

Où est sa laideur, ? Celle de son visage, de son corps ?

Il n’est pas laid, pas beau non plus, banal, une qualité dont il joue pour s’adapter à chacun et renvoyer une impression adaptée derrière laquelle persistait ce qu’il nomme sa réalité.

Un masque plus dangereux, celui conçu pour se mentir à soi.

Laideur intérieur ?

Ce serait si simple, si logique, tout prendre sur soi, en soi, tout porter sur son dos. Quel meilleur moyen pour s’arrêter, pliant les genoux sous des fautes pesantes d’être imaginaires, voûter le corps pour réduire l’esprit.

Des mots, des mots… Des mots, lit moi !

Ils ne le feront pas, ni dans un sens ni dans l’autre. N’oublie pas, autrui est illusion, il a le pouvoir que tu lui laisses. Ces personnages paraissent proches, ils sont des parties de toi, pas la totalité.

Dommage !

Et intérêts !

                                                 = = =

- Roulons, roulons.

- Ils espèrent découvrir quelque chose dans cette maison ?

- Ça, sûrement.

- Je vous vois sourire.

- Et vous avez une bonne vue.

- Moquerie ?

- Je suis un peu goguenard, quelle idée de perdre son temps, s’ils savaient se satisfaire de ce qu’ils savent…

- Ils sont curieux, comme nous.

- Comme nous ! Je ne sais pas ce qui va arriver professeur, vraiment, mais je sens qu’ils ont tort.

- C’est une menace par micro interposé ?

- Une intuition.

- Et nous ?

- Je ne sais pas, vraiment.

- Pressentiment d’un danger ?

- Oui, en quelque sorte. Je ne peux pas être plus précis.

                                                 = = =

- Intéressant, non ?

- C’est vrai, mais ce n’est pas une menace.

- Il a l’air sincère, assez sûr de lui pour s'exprimer en notre présence.

- Néanmoins devons-nous prendre au sérieux ce qu’il dit ?

- Encore que j’ignore pourquoi. S’il nous arrive quelque chose cela lui sera reproché, il le sait et s’en fout. Pour un peu je l’écouterais.

- Devons-nous tenir compte d’avertissements aussi explicites ?

- Nous le devrions, nous nous en porterions mieux.

- Notre métier est de prendre des risques ?

- Encore que ! Qu’allons-nous faire dans cette galère ? Que pourrions-nous découvrir sur nous-même aussi, qui soit insupportable ?

- Qui s'interroge court le risque de se répondre, l’imagination ose tout.

- Et son contraire, je sais. Soyons prêt tout, ni trop confiant, ni animaux promis à l’abattoir et sachant qu’ils ne s’en détourneront plus.

                                                 = = =

- Nous arrivons à l’aéroport, quelle chance, un avion rien que pour nous.

- Est-ce une chance ?

- Non ?

- Je ne sais pas, je…

- Une impression ?

- Une sourde angoisse.

- Sourde, mais muette ?

- Bonne question ! J'en doute, il va arriver quelque chose. Si j’y pensais je trouverais des réponses qui ne seraient que des supputations.

- Voilà qui nous en dit long.

- N’est-ce pas ? Long, trop long, je pensais…

- Oui.

- Que tout cela était terminé, que j’avais changé, mais non, ou alors…

- Vous parlez par énigme.

- Je me parle à moi-même.

- Faisant tout pour ne pas vous comprendre.

- Comme si je devais y retourner, comme si quelque chose m’y attendait.

- Quelque chose ou…

Le commissaire fit la grimace, ses lèvres se plissèrent, ses yeux se fermèrent et il parut évident à son ami qu’il n’était plus là, tout entier occupé à chercher ce qui murmurait, à deviner ce qu’il percevait si loin que cela n’en avait plus de sens, ou pas encore, juste une inquiétude. Il pensait que tout cela était fini, qu’il ne ressentirait qu’une absolue sérénité née de l’évidence de sa nouvelle condition, et puis non.

Regrets ?

Pas encore, au contraire, être de pierre l’eut déçu, mais constater cette sensibilité impliquait qu’elle l’accompagnerait et lui tiendrait la main, ne serait-ce que pour prendre des chemins qui pourraient lui déplaire.

Vouloir ?

 

 

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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 06:00

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 Qui regarde l'abîme... 08

 

 

                                                    09

 

Le ciel est loin, le bleu est une couleur trompeuse, seules les ténèbres voudront de lui. Ainsi est sa vie, lui qui naquit par elles, qui les traversa avant d’ouvrir les yeux, marqué de ce contact avec la mort. Toutes ces années n’eurent pour but que de lui faire admettre cela. Qui le sent ne vit plus comme les autres, autant en tirer profit. L’accepter puis regarder ce chemin tortueux mais plus intéressant que l’autoroute de la normalité.

Pourtant, il en rêve, ces bras qui se tendent, cette main qui se rapproche, prend la sienne… Moquerie d’une vie voulant lui faire comprendre qu’à espérer encore il ne pourrait qu’être déçu, que souffrir.

Dans quel but ?

L’imagination apporte cent solutions, la bonne n’existe pas. Ces mots ont-ils un intérêt autre que lui faire passer le temps, le vider d’une souffrance que nul ne peut entendre, ne veut accepter !

Nul ! Il n’est que cela, impression à effacer. La folie est passée, elle fut si proche qu’il s’étonne d’être là, de se reconnaître dans le miroir, de constater que les autres ne le voient pas comme il est, que, lui-même…

Lui-même… Comment se voit-il ?

Les mots se font rétifs, le corps se fait douloureux, tordu sur la chaise alors que les mains se contrôlent difficilement.

A-t-il un vrai destin ou est-ce une illusion pour compenser une absence qu’il ne saurait supporter, une solitude sans nom ?

Choisir ne dépend pas de lui, parfois il ressent l’inanité dans ses pages, à d’autres moments il y devine un sens nourrissant son effroi, justifiant ce que fut sa vie, une expérience utilisable. Sentier intérieur l’approchant de mystères qu’il voudrait imaginaires. Traîtresse explication s’il en fut !

Bien sûr il n’est pas éternel, comme son personnage, la mort fut proche et le froid de ce contact est inoubliable. Tant de vies pour une errance, une masse informe sans raison ?

Ce serait si simple, le doute est un complice à louer, admettre que ce qu’il pense est la réalité, la vérité, serait insoutenable.

La vie avance par les exceptions qu’elle génère, elle forme un moule mais préfère ceux qui s’en échappe. Que tout cesse n’aurait pas d’intérêt, que le temps se fige ainsi que l’enseigne les religions ne saurait le satisfaire.

Son rôle ?

Dire, être cohérent. Il est trop dans de son œuvre pour cela. Laissez venir ce qui doit sans se soucier des autres, ne pas attendre encouragement ou approbation, qui ne viendront pas, pas avant.

Pas avant... qu’il ait avancé. La peur lui fait rêver un futur intouchable, une présence impensable.

Encore un test, une barrière derrière laquelle l’avenir peut se trouver.

Peut ? La certitude le clouerait, imaginer est moins dangereux.

L’espoir est une tentation ? La folie, ces royaumes promis par le Diable ?

La comparaison l’amuse, il n’y croit pas, ou le feint. D’autres pieds marquèrent son chemin, il est à la limite et n’est plus sûr qu’il y en eut où il se trouve aussi est-il paralysé à l’idée d’une enjambée supplémentaire. Il se souvient de ce qu’il ressentit, de ce déchirement auquel il survécu. Est-il, à l’instar de son personnage, destiné à tout encaisser, à tout absorber pour l’utiliser ? Est-ce le modus operandi de l’évolution qui jette ses dès dans toutes les directions avant de trouver le meilleur numéro ? Tant d’esprits s’agitent, s’épuisent, le sien en fait autant redoutant de se croire là où d’autres ne douteraient pas.

Non, il ne suit pas la voie sûre, il est donc vivant !

Logique qu’il en ait peur !

Parler… Mais à qui ?

Il ne sait pas. Pleurer, se blottir, chercher l’autre. L’instinct qui le fait mal choisir, agir pour être rejeté ? La prescience que le destin ne veut pas qu’il agisse ainsi car le confort, le nid de la normalité, serait le trahir.

Justification ou vérité ?

Seul le temps connaît la réponse, un temps dépassant sa propre vie. De cette existence il ne retirera que rejet, ne laisser que sa création serait plus simple, l’attaquer ne serait pas possible, elle pourrait alors trouver un regard, un esprit , d’abord, puis deux, puis dix, puis… Davantage.

Rêve ?

Il ne supporte sa vie qu’ainsi. Revenu à sa machine à écrire, papier faisant miroir il se vide de ce qu’il est, sang noir qu’il espère un jour tari, à son tour il s’étendra sur le sol, le froid reviendra, il ne le craindra plus, signe qu’il est allé au bout de lui-même, laissant derrière soi une vérité enfin digne de l’existence qui ne voulait pas de lui.

Il fermera les yeux, tout sera calme, silencieux, plus de rêve, plus de trop joli visage, plus de lèvres traîtresses, le gouffre le happera, de lui seul il peut attendre la paix.

La décomposition l’aidera à s’oublier. Ce sera, enfin, sa vraie naissance.

L’éternité est dans l’instinct et passe dans le cri qui est son incarnation.

Cela sourd de lui, formes lovecraftiennes, mouvantes et ténébreuses, matérialisations dont il craint la réalité. Le primitif est trop limité pour appréhender correctement ce qu’il voit, nulle référence pour l’aider, aucun secours sinon la religion crevant ses yeux et vidant son esprit.

Si c’était un rêve l'expliquer serait facile. Le réel n’en est pas loin, les deux se superposent formant une vérité n’est pas celle qui passe pour l’être.

Il s’est plongé dans le passé, fit de l’immense construction qu’il distingue dans l’ombre une demeure à sa démesure, un possessif accentuant un cadeau qu’il n’a pas choisi, d’un présent qui est plus que cela, trop.


 

L’aube… Rien n’a changé. Il se regarde dans le miroir sans se reconnaître.

Vraiment ?

Et si, pour la première fois il se voyait tel qu’il est, si, derrière ses agissements, il percevait sa propre vérité, la révélation la plus propre à provoquer la terreur chez un homme qui l’a toujours cherché, qui s’est consacré à une quête infernale, courant derrière les monstres, cherchant pire, et pire, et toujours… Dominant à chaque fois ses adversaires, mais n’étaient-ce pas plutôt des partenaires, pour réaliser que son gibier c’était lui. S’en nourrir, vouloir s’y perdre. D’avoir été baptisé dans la démence pousse sur un chemin compliqué, s'y sentir à l’aise, est bien étrange.


 

Que veulent dire ces mots ? Besoin de terreurs, quête d’excitation, de sentiments ? Il se souvient de ses premiers textes, l’évidence de sa non-vie. Le terme lui saute aux yeux alors qu’il l’écrit spontanément, il n’est pas aussi mort qu’il voulait, simplement proche d’une vie qui lui tendit les bras puis se retira sans lui donner le souffle qui lui manquait.

Tant de récits pour chercher refuge en un univers d’instincts, le tyrannosaure en symbole d’un appétit de vivre se limitant à lui-même. Des milliers de meurtres, des milliers d’heures d’un plaisir fou, c’est le mot, à décrire des atrocités de plus en plus dignes de ce mot, finalement il constate que la vie existe devant lui mais reste inaccessible.

Pour toujours ?


 

Le miroir, reflet vers lequel il tend la main en fait autant. Qui… N’a-t-il ce geste à attendre que de lui-même ?

Fermer les yeux, espérer qu’au réveil cela aura disparu, qu’il retrouvera l’enfant s’endormant protégé par des monstres.

Ceux qu’il a croisé furent ses complices, opposants qui ne pouvaient rivaliser avec lui, porteur d’une destinée qu’il entrevoit tout juste.

Que sera un avenir qu’il se sait condamné à l’affronter ?


 

Ne plus espérer, se souvenir de ce qu’il écrivait. Court texte en préambule à un travail plus important. Description d’un crime de plus, mais pire. Hors des images brutales il ressent qu’il voulut effacer en lui l’amour et, mieux, la possibilité d’aimer.

Une femme sans visage. Dans son texte il ne l’avait pas arraché, il conviendrait de le préciser. Qu’elle n’ait pas d’apparence ! Symbole d’un amour auquel il ne doit pas croire. Doit ! Plus question de céder encore à l’illusion, de ressentir un espoir qui le pousserait à faire confiance, à pleurer dans les bras attendant de le rejeter, de l’épuiser, de le tarir !

Cherchait-il autre chose ? Trop effrayé d’un amour idéalisé d’être inconnu pour s’orienter vers celle qui pourrait le comprendre, l’accepter ?

Autant détruire cette illusion.

Il l’assommait, extirpait les os de ses membres avant de la laisser mourir de faim, lui découpant les paupières pour profiter de ces pseudo miroir de l’âme et de la folie qu’il voulait y voir, attendant de sa bouche si peu embrassée la supplique de mettre fin à un supplice qui serait sa propre torture, incapable qu’il était de ressentir la moindre douleur. Pour s’atteindre il lui faut passer par celle qu’il crut…Qu’il voulut… Quel temps employer ? Lui qui les confond ne sait plus, ne peut plus, ne comprend plus, et ne cherche plus. Que viennent les mots qui le guettent, prédateurs insatiables

Lui aussi souhaitait cette mort, son personnage tenta de mettre fin à ses jours de cette façon mais il ne put aller au bout de son désir et fut sauvé par hasard.

Hasard ?

A-t-il besoin d’arracher le visage, laissant à vif, chair, nerfs et désespoir ?

Sans doute, ainsi deviendrait-elle anonyme et plus…

Celle de bientôt, s'en protéger d’un masque de terreur repoussant.

Ce serait un spectacle à vivre dans la réalité, mais il ne sait pas, il ne peut pas. Cédant à la folie criminelle qui fut si proche de lui parfois… L’énergie était si violente qu’il aurait pu le désirer, plus comme un fantasme pour se soulager mais un acte à poser pour un soulagement plus grand encore, pour un reniement total de la nature même de la vie. S’il ne le fit pas c’est qu’en lui le mot espoir garde un sens.

Aurait-il possédé ce corps ? Même pas, il ne s’agissait pas de plaisir mais d’un rêve, celui de l’enfant qu’il a enfermé, ce vieil enfant reclus au fond d’une geôle malodorante dont la porte n’est même pas close.

C’est ce qui lui fait peur !

La tuer, la massacrer… La dévorer ? D’antiques peuplades prétendaient que dévorer son ennemi c’est absorber sa force et sa bravoure.

Ennemie ?

Au contraire, il ne ressentirait rien pour elle dans ce cas, non, rien de négatif ne peut lui faire peur, il est si fort, si dense que les plus grands assauts se briseraient sur lui, la douceur seule est dangereuse. Le frémissement de l’envie est son unique faille.

Tuer l’amour dans la réalité serait le moyen d’y parvenir, les mots sont-là pour qu’il accomplisse son forfait sur un papier complice.

Un jour ?

Osera-t-il rêver de cela ? Non plus de mourir pour elle mais l’inverse ! d’accepter la mort d’un avenir sans nom, sans visage, sans forme, sinon celle d’un corps pourrissant.

Le garder vivant, souffler sur les braises de son esprit, s’en nourrir jusqu’à l’ultime étincelle. Laisser la gangrène agir, regarder le pourrissement courir sur cette peau si douce, si tendre, qu’il a frôlé avec tant d’émotion, apprécier la saveur de la charogne, recueillir les vers transparents nichant dans la putréfaction. Une jambe, d’abord le pied, le saisir et le broyer, pulpe de vie giclant en miasmes écœurants, sentir, goûter, aimer ce corps recouvert de fongus, léchant ses doigts recouverts d’un pus abject.

Ces mots ne l’amusent pas. Dans le temps il aurait eu du mal à contenir des hoquets de rire, par crainte, par refus d’assumer ces écrits, désormais c’est différent. Une porte a claqué dans son dos, une autre étape est ouverte, ainsi l’évolution d’une espèce peut-elle avoir un écho, une ombre, un reflet, dans une vie particulière.

Non, il ne rit pas, n’y prend pas non plus de plaisir, réactions identiques, ce qu’il perçoit est confus, terrifiant, prémisses d’une force qui croît.

L’immensité de noirceur est devant lui, forteresse érigée sur le refus, bâtie au cœur d’un univers sur lequel un nouveau soleil va se lever, un soleil de sang, la lumière rutilante.

Fermer les yeux, esprit contre esprit, absorber la souffrance de sa victime, l’aider à supporter son tourment, attisant sa terreur pour que ne subsiste d’elle qu’une enveloppe réduite à une flaque répugnante, alors il se lèvera, cherchera sur son visage les traces d’une émotion qu’il lui offrit et ne trouvera plus. Dommage ! Il aurait voulu pleurer sur elle, un miracle aurait pu se produire, une larme, une seule, d’émotion sincère, chutant sur ces restes affreux aurait pu avoir le pouvoir de la ranimer. Qui sait si…

Espère-t-il encore ?

Serait-il prêt à pleurer à nouveau, à espérer ?

Il ne faut pas, il ne faut plus, cela doit se conclure, ici, maintenant, sous cette forme ravagée, détruire par la folie, la peur, par une implacable lucidité, la pire force qui soit, lucide envers les autres et moi-même.

Est-ce cela à déchirer, plus qu’un amour invraisemblable. Où est ce cadavre, étendu sur un lit de haine, éclairé d’une lumière de rage ?

Tourner autour d’elle, volant chaque seconde d’une infinie souffrance, appréciant chaque manifestation d’un corps luttant contre l’inexorable destin qui, le broyant, le transcende. Ainsi, parfois, parlent les fous criminels, psychopathes sympathiques au cinéma. Dans la réalité…

Sait autre chose.

Et dans le miroir ?

Quand le masque de normalité, apparence spéculaire, est si bien posé que personne n’accepte qu’il ne soit pas la vérité, quand s’impose la rage de l’avoir si bien appliqué qu’il devient impossible de l’arracher.

De l’arracher sans… Sang ! arracher son propre visage !

La lucidité est pire que la folie !

Mer des tourments jetés sur ce corps martyrisé.

Pourquoi l’espoir encore parvient-il à s’imposer ?

Moquerie du destin ! L’amour est un rêve, son rêve, fermant les yeux il ne voit que la rage, que le supplice de celle qu’il voulait aimer.

Détruire ce corps, laisser comme une tache d’encre dont il se nourrirait pour écrire les pages les plus étranges de la littérature, les plus sombres, les plus brillantes comme si le sang ne séchait jamais, tachant les doigts, et l’esprit, du lecteur oubliant toute prudence.

Il ne voulait pas écrire mais passer des heures, des jours à prolonger une Passion jusqu’à n'en laisser qu’une ombre empoisonnée.

La mordre, non plus l’embrasser, la déchiqueter, non plus la caresser, la briser, non plus la pénétrer en quête d’une dissolution insoutenable.

Gangrène disait-il ! Y rester, refuser d’autres pensées que celles de vouloir faire mal, refuser d’autre désir que celui de torturer, refuser l’envie même d’être en vie, de regarder ces restes, d’y deviner encore un regard que les tourments n’auraient pas voilé, visage de folie, beauté d’un espoir qu’il ne peut supprimer.

Un autre texte lui revient en mémoire. Un champ de bataille immense où mourait jusqu’au dernier humain. Le monde n’est qu’un charnier, désert, une peau nu que le soleil ronge, et puis un étrange miracle se produit, des corps pourrissants naissent des fleurs, de la mort revient la vie.

Est-ce qu’il voit, ce qu’il veut, ce qu’il craint ?

De son envie de tuer peut-il naître le contraire ?

Bien sûr que non, illusion née du jeu des mots, y croire quelques instants ne fait pas de mal, se donner l’impression que c’est vrai, une émotion tel un souffle qui l’emporte mais le laissera dans un désespoir pire encore que celui qu’il connût.

Étrange violence.


 

L’aube est amère, la surface de la vie est immuable. Le réveil le ramène à la banalité, si douce parfois, prison pour qui en a besoin.

Qui en a besoin ?

Peu lui importe, et puis il a autre chose à faire, finalement la société a quelque chose de bon, elle permet en s’agitant de remettre à plus tard des pensées désagréables.

- Bien dormi ?

Il ne dit rien mais hoche la tête.

- Moi aussi, pas sommeil.

- Je comprends ça, cogiter devient lassant, j’ai parfois envie de n’être qu’une bactérie, ça me reposerait.

- Qui vous dit que les bactéries n’ont pas d’activités intellectuelles, qu’elles ne se posent pas de questions sur leur rôle et leur importance ?

- Ce serait une expérience… Comment entrer en contact avec elle ? Ouvrir une ambassade pour les recevoir serait passionnant.

Morton était bien de cet avis et opina ayant la bouche pleine.

Ils mangèrent tranquillement sous le regard de policiers peu discrets se demandant où ils pouvaient mettre tout ça, eux se contentaient d’un bol de café, avant de manger un hamburger par heure, ce qui expliquait leur tour de taille et leur taux de cholestérol.

- Programme ?

- Nous sommes attendus, un voyage intéressant.

- Chez votre père ?

- Oui.

- Une bien étrange maison.

- Oui.

- Quelle concision.

- Je mastique.

- Faire deux chose à la fois ne vous est pas impossible ce me semble.

- Vrai.

- Cela me remet en mémoire d’autres repas, pris ensemble tous les…

- Quatre ?

- Oui.

- Qui est sibyllin maintenant ?

- Ce ne sont pas de bons souvenirs.

- Vous choisissez. Chacun nous disposons d’une bibliothèque de souvenirs considérable, et de la façon de les retrouver. Il m’arrive de repenser aux heures passées tous les quatre, aux risques encourus ensemble, aux parties de rigolade. Mais rien n’est susceptible de les faire revenir. Essayons de garder d’eux les moments de sourire et pas leur fin.

- Vous avez raison, bien sûr…

- L’amitié est rare, tant d’amis sont de passage, aperçus, oubliés.

- Vous n’en avez pas retrouvé d’autres ?

- Je n’en cherche pas. D’ami il ne me reste que vous et je me demande si c’est une chance, pour vous. Sans moi vous auriez évité tant de risques.

- Et tant de moments inoubliables. Qu’est-ce qu’une existence prisonnière du cocon de la routine, des contraintes sociales en autant de barreaux d’une infinie douceur, d’une immense perfidie ?

- Nous nous comprenons parfaitement.

- Mais pas totalement, sinon nous serions un, encore que je doute que cela soit possible, une présence est nécessaire, si pas utile.

- L'autre, miroir flou mais utile.

- Ce n’est pas gentil de nous moquer ainsi.

Leur sourire grandit, ailleurs, pas si loin, d’autres se firent plus crispés et les regards s’échangeant plus chargés d’acrimonie.

- C’est moins mauvais qu’attendu, il y a des restes de civilisation par ici.

- Des traces plus que des restes.

- Le mot convient mieux, je l’adopte.

- Il se sentait seul justement.

Leur humour était forcé, souvenir de repas à quatre aussi sérieux que déconneurs dont, souvent, sortait la compréhension de l’étrange affaire sur laquelle ils travaillaient.

Les costumes cravates se regardent, s’interrogent. Ces hommes du passé, partenaires morts dans des circonstances imprécises. La routine fit qu’ils voulurent en savoir davantage, rien de pire qu’une question sans réponse, non que cela ait un but immédiat, un possible pour l’avenir.

- Cet homme est si étrange que cela ?

- Oui, il en sait plus qu’il n’en dit, soyons-en assurés.

- Mais nous aussi.

- Si peu. Il faudra le suivre et tout noter jusqu’au plus infime détail.

- Ça ne serait pas légal, surtout s’il rentre chez lui.

- Il le fera, nous le suivrons.

- Que cherchons-nous, est-ce en rapport avec le Club ?

- Pas directement mais il y a une logique caché, une chose en amène ou en explique une autre, ainsi se tisse un fil qu’il ne faut pas lâcher.

- Et après, que ferons-nous de ce que nous apprendrons ?

- Je l’ignore. Peut-être regretterons-nous d’avoir satisfait notre curiosité.

- Nous sortons du cadre de notre métier, en rester aux faits.

- Serait-il temps d’admettre que nous cernent des forces inconnues ?

- Je n’ai rien d’un mystique. Mes professeurs m’ont toujours reprochés d’être trop terre à terre, ainsi ai-je opté pour une profession utilisant mes capacités naturelles, mes inclinations, avec une certaine réussite.

- Et une réussite certaine aurait dit ces Français.

- Ils déteignent sur vous ?

- Je l’avoue avec plaisir. Se mettre à la place de l’autre est une méthode d’analyse du comportement, moderne mais efficace.

- Et dangereuse, un sujet de film, se mettre tant à la place de l’autre, de sa proie, que l’on finit par constater qu’on lui ressemble.

- C’est un peu vrai, je le découvre. Cette histoire aura eu cela de positif qu’elle m’aura permis de m’interroger sur moi-même, de savoir qui je suis. Moi aussi j’ai entendu ce reproche d’être trop matérialiste, mais, enfant, j’avais besoin de lire, d’imaginer des ailleurs impossibles. Mes parents m’ont poussés vers la religion pensant que je trouverais une vérité, ce ne fut qu’une explication. J’ai envie de souligner que ce peut être le contraire.

- Heureusement que nul n'entend. Notre pays s’appuie sur Dieu.

- Ce pour quoi les appels du démon s’y font entendre avec autant d’effet.

- Est-ce en rapport avec ce que nous cherchons ?

- Notre conversation choquerait nos supérieurs mais ne les étonnerait pas. Ils se doivent de tout savoir sur nous, cela aussi ! Si je me trouve ici ce ne peut être le fruit du hasard, ils ont pensé que je convenais, que j’avais la tournure d’esprit nécessaire pour rester sur la bonne piste. Trop borné je pourrais passer à côté de choses qui paraîtraient impensables ; trop mystique je refuserais des interrogations importantes. Je suis l’homme de la situation avec ce que cet aveu peut avoir de vaniteux.

- Ou de simplement lucide.

- C’est gentil de le dire ainsi. Lucide, trop lucide… Nous nous sommes éloignés de ce que nous disions. Ah ! les merveilles de la technologie, pouvoir tout espionner, tout enregistrer, bientôt nous serons suivi partout, et les suiveurs seront suivis à leur tour, et ainsi de suite en une ronde de folie dont nous ne sortirons jamais. Nous ne le verrons pas, j’espère, mais tout va si vite. Que savons-nous de ceux qui nous observent, et ceux qui le font, ou le feraient, sont-ils sensibles au fait que d’autres, ailleurs…

- Étrange non ? Ne serait-ce pas l’insidieuse influence de cet européen ?

- Oui, sans doute, insidieuse… Négative ?

- Poser des questions sans y répondre est un jeu de français !

- Ils ne sont pas tous mauvais, la majorité oui, les français moyens, une expression de chez eux qui leur va bien, et pourtant, parfois, surgissent des exceptions. Mais nous nous sommes éloignés de notre sujet. La mort des deux inspecteurs partenaires du commissaire. Il y avait dans le rapport une conclusion, hâtive sans doute, une opinion, l’idée que c’était lui qui les avait tué, ou qu’il y avait participé.

- Je l’ignorais.

- Il y a des renseignements tellement secrets qu’ils sont effacés sur-le-champ pour être sûr que personne ne puisse jamais les connaître.

- Logique de machine.

- Celle qui nous attend.

- Qui nous guette ?

- Aussi, la preuve, nous en sommes entourés, elles pallient nos manques et nous remplacent même dans ce que nous pouvons faire, bientôt elles se demanderont à quoi nous servons. Enseignons-leur à se reproduire, et leur façon sera plus efficace que la nôtre, constatant notre inutilité, elles nous renverrons vers des refuges d’arbres ou des étendues semi-désertiques ou nous chasserons, mangerons et satisferons nos instincts, oublieux d’un avant au goût de rêve.

- Jolie formule.

- N’est-ce pas ? Je progresse à chaque minute, mais vers quoi ? C’est de leur faute, ils savent que nous les observons, les entendons.

- Soyons-en sûr.

- Et ils prennent leur temps, nous courons, nous mangeons vite, mal, n’importe quoi, et eux savent que c’est important.

- Nous ne voyons pas les choses du même coté.

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 20:43


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                                                 08


La norme est réductrice. La vie aime qui s’éloigne pour la distraire et lui donner un sens. Le banal n’apporte rien, c’est un manège, pas le moyen d’avancer. Reste à supporter de s’en écarter.

- Quoi que je veuille professeur je vais m’éloigner. Tuer le « Pourquoi Moi ? » est mon objectif immédiat, le plus difficile !

- C’est humain de se poser la question, trop humain !

- Trop… Ou pas assez ? Des questions, des impressions, ce que je ne voulais pas. J’ai fuit ces interrogations. Elles m’attendaient, amusées de mes efforts pour leur échapper. Vouloir comprendre… Vanité, pourtant j’ai toujours ce désir, ce besoin de folie.

- Folie ? Une excuse disparue.

- Mais regrettée.

- Pour le moment, vous vous forcez.

- Je sais, cette nuit… Les mots me trahissent, j’ai envie de marcher, de parler, surtout ne pas me retrouver seul pour affronter ce qui m’attend. Cela viendra, inéluctablement. Un mot que j’aimais : Inéluctable ! J’en ignore encore le sens, celui de m’avertir de ce qui m’attendait.

- N’est-on pas tous attendus quelque part ?

- Par rien pour la majorité, moi… L’ombre vient de loin, prend forme, sans méchanceté, juste une force attirée par ce qui est fait pour cela.

- Vous ?

- Oui, et refuser le pourquoi est compliqué.

- N’y a-t-il vraiment pas de réponse ?

- Oh si ! Tant, que dénicher la bonne est illusoire.

- Que voyez-vous ?

- Un désert de ténèbres avec, en son centre, un oasis de noirceur. Je suis poussé, pas moyen de reculer, derrière moi il n’y a rien, ainsi est le temps qui nous porte vers demain, vers bientôt, qui nous laisse penser à hier mais nous interdit un recul effectif. Piétiner, gaspiller une vie qui s’en fout.

- Alors avancez !

- Je le ferais, je… J’apprends, puise en moi, éjecte l'inutile. Purification, préparation, trop d’idées réagiraient mal, à moi de faire le tri, d’en arriver à une personnalité la plus dense possible.

- Quantique ?

- En quelque sorte. Expliquer est au-dessus de mes moyens, un autre le fera, plus tard, ailleurs, tout se tient, la création est.

- Moniste ?

- Si l’on veut.

- Nos paroles doivent surprendre.

- Comment comprendraient-ils ces mots, ces impressions, peut être vides de sens. Le temps connaît les réponses, lui je le crains.

- Il n’est pas un ennemi.

- Je n’en ai jamais crains, au contraire. Il me tend les bras, lui qui me façonna. La raison en est si proche qu’une sombre terreur m’envahit, basée sur l’évidence d’être assez fort pour lui résister. Souffrir est agréable quand la sortie est disponible. La nuit… Curieux désert, la réalité s’estompe, je distingue à peine la rue, les immeubles, les voitures qui passent, le brouillard se fait oppressant, total, il me guide vers une réalité que j’ai envie d’éviter. Ombres, cortège de mots dits, pièces d’un puzzle qui se met en place en moi, malgré moi, qui est moi.


Mots dits qui échappent ? Écrire est cela, il le sait, chercher à être compris, se dire que cette fois ça ne sera pas le cas, que rien ne peut survenir qui n’ait été prévu ! Mensonge, prétexte pour arrêter la crainte, pour se donner le prétexte d’avancer encore. Nouveaux mots, autres images, et, au cœur du désert une forme étrange, obscure, une force sombre qui pourrait être le vrai visage de la vie, pas cet aspect chatoyant et spectaculaire, ce visage lisse et fardé pour être inexpressif que tant prenne pour la vie et qui n’est que leur existence. Plus, et pire ! Au-delà du définissable, les mots peuvent conduire, savent se faire miroir, à chacun d’être capable de lui donner un sens, de refuser ou de s’accepter.

Il ne peut plus se refuser, maintenant c’est un défi, il peut espérer l’inverse, non éviter le combat, mais qu’il commence pour qu’il s’achève plus vite et que vienne la paix mille fois méritées.

Elle ne viendra plus, le désert rétrécit à chaque pas ou est-ce l’appel qui se fait plus fort, qui attire sans que la volonté soit mise à contribution, elle qui ne demande que cela, qui voudrait sans avoir à agir, se laisser prendre, regarder ce qui vient et faire corps avec. Il ne peut s’agir d’un combat, à lutter contre soi l’on ne peut que perdre, cela serait se fuir et trahir le sens d’un destin qui mit tant d’années pour se façonner. Accepter, lutter contre sa peur, son désir d’être ailleurs, loin, si loin… Que le rêve amène un sourire, craindre à ce point confine au ridicule et le rire, une fois de plus, est salvateur.

Silhouette atteignant le ciel, le dépassant, faisant corps avec lui, ni haut, ni bas, un ce pont entre les mondes, les réalités. Tout se tient et lui qui peut passer de l’un à l’autre le sait, non, l’accepte enfin.


- Je serai là, vous le savez, oreille disponible, incapable de saisir le sens de vos paroles, mais essayant de retenir quelque chose.

- Je sais professeur, et cela m’aidera. Vous douterez moins que moi car la crainte ne sera pas en vous. J’aime cette impression, cette émotion qui se glisse en moi, de moi, de loin, source que j’ai espéré tarie, simplement détournée, barrée par le refus. Que valent les années face à ça ? Je ne vois rien de plus précis que ce pronom : Ça !

- Une des instances de la trinité psychique, c’est clair pour vous.

- Si l’on peut dire dans un monde qui s’obscurcit.

- L’opposé du trou noir serait un trou blanc, l’entrée, la sortie, loin.

- Être loin n’est pas être ailleurs. Tout est dans la capacité de voir dont dispose l’esprit, dans ce qu’il accepte d’être, car, son regard changeant, ce qu’il découvre est différent sans être autre. La réalité paraît ceci, elle l’est, mais parce que l’esprit refuse sa propre sensibilité, ce qui est en noir et blanc n’est que son refus d’apprécier ses couleurs, ce qui semble plat, en deux dimensions est refus du relief, cimes et abîmes riment.

- Alors ne refusez plus.

- J’ai peur à en pleurer, enfant craignant le noir, angoissé par sa propre imagination qu’il est incapable de comprendre.

- Ses parents sont là pour l’aider.

- Pas toujours.

- Est-il mieux qu’ils le soient ?

- Plus facile, ainsi l’esprit est-il pris, tôt, dans le moule de la normalité.

- Ce ne fut pas votre cas ?

- Non, sûrement pas…

- Vous esquissez un sourire.

- Analogie, trou noir, troublant ! Se laisser happer par ce phénomène mental, tenter de le refuser, être emporté, lutter et se perdre finalement. L’explication pour floue qu’elle soit est compréhensible par qui le peut, les autres… Ils nous écoutent, de loin ! Appel intérieur, risque de folie, attraction sur les pensées, énergie illimitée, et puis, le pire sur le moment, l’évidence d’une sortie. Piège, test, tunnel offrant aux faibles la chance de se dissoudre, alors vient l’envie de mourir. Je ne parle pas de méchanceté, une énergie folle qui trame un univers que nous tentons de traduire avec nos sens, notre intelligence. Un terme trop réducteur ?

- Vous avez probablement raison.

- C’est gentil d’approuver, j’aimerais me comprendre, il me semble délirer.

- Laissez la peur de côté, vous serez plus fort, elle est amicale, complice, aimez ce qui vient commissaire, soyez vous-même.

- Aimez !

- Oui.

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

- Vous le savez, moi je ne suis qu’un scientifique curieux de savoir, de regarder, porté à la contemplation et au déchiffrage, vous êtes différent, plus fort, davantage qu’un spécialiste pour qui les sentiments n’ont de sens, sinon de réalité, que biologique.

- C’est une situation plus reposante.

- C’est la mienne, je l’accepte, je ne m’en veux pas d’être ainsi.

- S’accepter est mieux, nous ressembler trop nous ferait nous repousser.

- Ne serions-nous pas contraires ?

- Nous n’en serions que plus proches.

- Juste, après toutes ces années à nous côtoyer, à nous fréquenter dans une grande intimité nous apprenons ce que nous sommes.

- Apprendre est gage de santé, tout savoir est s’accepter comme mort.

- Qui suit la voix sûre est comme mort, disait Jung !

La voie sûre, la mort sûre…

N’est-ce pas ?

La nuit est complice, le gouffre est la cime

- Tous ces gens flottent dans le vide, nagent dans l’absence. Il me semble pouvoir comprendre mon père. Quoi que je veuille, je tiens de lui et lui ressemble plus que je voudrais. Il a tué des dizaines de fois, je n’arrive pas à avoir pitié de ses victimes. Je n’approuve pas ce qu’il fit, au contraire, mais comprends son désir, y céder est la pire défaite qu’un homme puisse connaître, les crimes sont des conséquences secondaires.

- Les victimes ne diraient pas cela.

- Que devaient-ils rester d’elles de toutes façons ? Ne furent-elles pas que des proies posées là en attente du bourreau ?

- J’imagine nos écoutants.

- Ils pensent comme moi, les victimes sont insignifiantes, s’en offusque qui se sent visé, qui croit leurs natures semblables. Je ne pardonne pas les crimes, je sais ce que ressentit mon père, cette violence en lui, trop faible pour lui résister. Les circonstances furent défavorables, peu importe, je lui dois quelque chose.

- Il prit le choc de plein fouet, atténuant l’explosion pour vous.

- Je n’aurais pas mieux dit.

- C’est le rôle d’un père.

- Il ne l’a pas compris ainsi.

- C’est vrai, il… ne voyait pas les choses de cette façon.

Ils se comprirent, dans la voiture qui les suivait les policiers étasuniens ne purent saisir la nuance de leur regard, ce qui y passait d’aveux. Morton était sûr que son ami n’avait pas tout dit, sa curiosité fut excitée, la peur de savoir tout autant.

- Autour de nous ne sont que des proies portées par les événements, incapables de les voir pour ce qu’ils sont. Elles n’ont pas d’âme, juste la sensation, parfois, d’un grande vide qui les porte vers la religion.

- Elle existe pour ça.

- Supporter l’impression que la vie existe, pour ceux qui ne sont capables que de cela. Une impression en creux sur le vide.

- Quel mépris.

- Quelle lucidité.

- Est-ce différent ?

- Non.

- Vous parliez d’aimer.

- Un joli mot, glorifié pour un sens qu’il paraît avoir.

- Je ne réponds pas de le connaître.

- Il s’apprend très jeune, ensuite il est difficile d’en percevoir le sens.

- C’est vrai.

- Vous le connaissez ?

- Mes parents étaient disponibles, pas expansifs, je tiens d’eux.

- Moi… Vous connaissez maintenant mieux mon père, il ne semble pas que l’amour ait été sa spécialité, ou alors un amour destructeur. Un psy dirait qu’il dut avoir dans son enfance des difficultés, qu’il n’a pas été aimé, développant ainsi un sentiment mortifère qui a fini par exploser et se répandre hors de lui, avec, peut-être, une prise de conscience à la fin l’amenant à mettre un terme à ses activités criminelles en tuant ses complices avant de se suicider.

- Bizarrement il ne me semble pas, mais je n’en sais pas beaucoup, qu’il ait pu faire cela. Il me paraissait du genre à pousser à la roue, à accepter son destin et à vouloir l’accélérer par défi envers quelque chose qu’il pouvait ressentir sans le comprendre.

- On se fait parfois une idée fausse des gens. Je comprends votre impression, tuer pendant longtemps n’amène pas à s’interroger, l’esprit se ferme à la compréhension et génère une foule d’explications autour de la lucidité, un masque pour accepter celle-ci avec le visage de la complicité.

- C’est bien dit.

- Votre compliment me va droit au cœur.

- Il était justifié.

- Je sais, le plaisir n’est pas amoindri pour autant. Il put se passer quelque chose que nous ignorons, amour, crise mystique... Le réveil peut sonner à tout moment dans une vie occupé par le sommeil et les cauchemars.

- Admettons, tant que rien ne prouve une hypothèse, ou l’autre.

Leurs regards souriaient. Le policier français aurait voulu dire, il revoyait… Un jour, ailleurs, malgré la circulation, les bruits il ne doutait pas que des oreilles indiscrètes l’écoutaient, à quoi bon en dire trop à ceux non censés savoir ce qui était secret.

Laisser sous-entendre, non par les mots mais par le ton employé, cette façon de parler qui indique qu’il faut comprendre l’inverse de ce qui se dit.

Trop subtile ?

Ne jamais sous-estimer ses ennemis, ni surestimer ses amis.

Ailleurs la conversation s’était poursuivie sans les français.

- Conclusions ?

Chacun donna son opinion, à croire qu’il n’y en avait qu’un pour tous.

- Faut-il que nous poursuivions l’enquête ? Soyons lucides, nous sommes près à accepter une explication satisfaisante, qu’elle soit la bonne est secondaire. Les circonstances sont exceptionnelles, anormales, bientôt nos habitudes reprendrons le dessus et nous oublierons nos interrogations. Souvenons-nous pourtant que tout est possible, que n’importe qui peut faire n’importe quoi, qu’un homme dont nous sommes sûr peut être un assassin, un tortionnaire. Qui, ici, pourrait prouver qu’il ne l’est pas ? Moi-même suis-je insoupçonnable et, dans ce cas, serait-ce une qualité ? N’est-ce pas suspect d’être normal, de vouloir l’être, de rêver parfois d’autres circonstances ou nous pourrions nous laisser aller ?

Personne ne répondit, à haute voix. Moment de complicité entre hauts fonctionnaires qui ne pourrait pas durer. Il n’est pas sain de se trop bien connaître, il existe même une théorie indiquant que le langage naquit du besoin de mentir, de tricher, que les gestes sont trop superficiel, que le corps finit par se trahir, l’esprit quand il utilise les mots finit par croire ce qu’il dit. Se tromper, pas seulement autrui, soi en premier.


Se tromper ?

Que de complaisance pour le supporter, de peur pour l’accepter quand il s’agit de se tromper, de se construire un cocon d’illusions.

Et puis le tenir n’est plus possible, il finit par céder, le cri jaillit, naissance, refus, s’enfermer être rappelé, réanimé.

Tout cela dans quel but ?

Pourquoi moi ?

Comment être sûr qu’il n’y a pas de réponse à cette question ?

Est-elle là, proche à faire peur, flagrante au point qu’ouvrir les yeux l’imposerait, brûlante à traverser les paupières ? Si tel est le cas, s’il y a une raison alors elle est forcée de s’imposer, pourquoi lutter, souffrir ? Un défi ? S’accrocher au plus simple, cultiver les instincts, la haine, la violence, se mentir jusqu’à s’oublier.

La réponse sourit, confiante en sa raison d’être.

Raison ?

Impure ?

Asservir ses pensées, les repousser dans un désert où elles s’assécheront, désir illusoire, les fils sont là, et le pantin suit leurs mouvements. Il se fatigue, sait qu’il devra s’arrêter, qu’il triche et fait bouger seul ces fils, qu’il dispose de son libre arbitre, qu’il pèche en le refusant.

La peur est matrice, la violence, dérivation de la vie, la folie, désir de s’oublier. Quand se réunit cette trinité l’esprit est déchiré, ou voudrait l’être, mais n’est détruit que l’enveloppe de refus qu’il crut protectrice.

Peau de remplacement au cœur de laquelle il grandit, rêvant qu’un jour la mort elle-même pourrait mourir. D’autres firent un rêve identique, sans, à l’évidence, comprendre sa signification, apercevant le gouffre mental mais incapable d'y plonger, de le traverser. Des prédécesseurs, des pensées, des œuvres, des cauchemars qui balisèrent le chemin, ainsi est-il plus facile d’avancer, d’approcher de la limite, de plonger son regard au cœur du vide pour savoir qu’il y a une raison à l’absence de clarté. La solution a une densité plus noire que les ténèbres, c’est le chemin vers…

Comprendre ?

Sans réduire, sans détruire, sans enfermer dans l’illusion de pouvoir dire. Poser les mots en miroir, que s’y voie qui l’ose ! L’important est qu’il renvoie la bonne image.

La réalité !

La mienne ?

- Je viens de comprendre ce que je voyais professeur.

- C’est bien.

- Un miroir, j’approche d’un miroir, ce que j’y distingue grandit.

- Logique.

- N’est-ce pas ? Se précise. Je vais vers moi, ce que je suis reste à définir, ce JE, s’il ne s’agit que d’un personnalité ou si, à travers lui, est accessible une autre compréhension.

- Il est aisé de comprendre où il mène, d’où il vient, le cri passe par lui.

- Le cri est lui, une autre façon de dire les choses. Les mots me manquent pour définir mes propres pensées, pour me rassurer plus que pour être compris. Pour vous c’est moins important, autrement, vous resterez sur la berge. Trou noir comme un cœur, le même pour tous il me semble, comme s’il n’y avait qu’un passage, voie étroite qu’un seul peut utiliser. Je sens d’autre pas, j’entends les esprits qui furent détruits d’arriver là, je voudrais que le mien le soit et tant pis si je répète cela pour la centième fois, je le redirais s’il le faut. Mon prochain pas sera en un territoire nouveau, je l’imagine, l’anticipe, nature humaine ! Mon hurlement se joindra à celui qui me porte, je suis une chambre d’écho en attente d’être libéré par celui qui viendra après moi.

- Cela me rappelle une vieille histoire de malédiction.

- Vendre son âme au diable mais pouvoir en sortir si quelqu’un se propose pour prendre sa place, à son tour il devra être remplacé.

- Les grands esprits se rencontrent.

- Sans doute quelque vieux mythe, l’inconscient collectif est le regard vers notre origine commune. Qui l’entende éprouve le besoin d’expliquer, de se rassurer, aller trop loin, avoir l’esprit trop réceptif les détruirait. L’art a sa source ici. Le besoin d’apaisement d’une trop grande réceptivité.

- L’explication est cohérente, une forme de recherche aussi, car ce qui est dit amène à dire plus. Un pas prépare le suivant et ainsi de suite.

- J’en suis conscient plus que quiconque, je me demande, la vanité m’y aide, si je suis le premier à l'être, s'il ne s'agit pas d’un délire.

- Nous serions deux à nous leurrer commissaire.

- Ce qui n’est pas la preuve de notre raison.

- Y a-t-il moyen de prouver quoi que ce soit ?

- Où serait le plaisir ? Qui le supporterait ? L’inutile seul est prouvable.

- Et encore.

Silence complice, autour d’eux la vie continuait, en apparence.

Le vide en mouvement.

Lequel de ces hommes pouvait être un tueur, un génie, une victime ?


                                         § § § §


Nuit, la plus grande des portes, porteuse des promesses les pires.

Face au miroir le policier ne distingue que sa silhouette. Souvenir d’autres temps, jeunesse abreuvée d’angoisses dont il sait la source. Plongé dans un feu intense il en ressorti brûlant mais vivant, consumé, mais purifié.

Souvenirs qui s’estompent d’avoir été trop revécus, marquants mais vaincus, ancre dont la corde se délite par l’effet du temps, la libération est proche, elle est là mais il retient un cri qui n’explose que dans ses oreilles.

L’amie et la complice, l’infini tendant les bras pour l’accueillir.

L’air vibre, ses pensées semblent posséder une vie propre, les images, les impressions… Il ferme les yeux, imagine la violence qui pourrait resurgir, qui reviendra, bientôt, prélude à la fin des temps. Un grand pouvoir se concentre en lui qui l’attendait pour être compris. Il sait ce que cela veut dire, ce que c’est qu’espérer être entendu. Ainsi est-il le héraut idéal.

La tête entre les mains il tombe à genoux, les battements de son cœur s’accélèrent, son cerveau s’ouvre à une certitude qui l’effraie.

Glissant sur le sol il s’y retrouve en position fœtale, souvenir d’une souffrance infinie. Il ne voulait pas naître, condition requise, il fut extirpé du ventre de sa mère, placé en réanimation, la mort le frôla mais sentit qu’il ne fallait pas, pas lui. De ce contact il conserve une sensation indescriptible de froid et d’inéluctable.

Les images coulent, flot ininterrompu qu’il adapte, le chemin de la vie jusqu’à lui, un moment de l’existence avant le suivant.

Est-ce l’éternité ? Dans le cadre d’une vie humaine sûrement, il sent que la mort même ne voudra plus de lui, il voit l’explosion sur Hiroshima, les particules de son corps sont séparées, il explose mais ne meurt pas, rien ne peut le détruire, rien ne le pourra jamais.

Pleurer est impossible, il s’étend sur le dos, le sol dur est complice, bras écarté il cherche dans ses poignets les sensations des clous, dans ses pieds le déchirement de la pointe d’acier, rien, il ne peut plus s’offrir, il ne peut plus mourir, seulement rouvrir les yeux et laisser la vague refluer.

Les heures passent sans qu’il puisse bouger, rompu par ce qu’il ressent, par ce qu’il accepte. Se fermerait-il que l’énergie se disperserait dans la ville affamée d’esprits fragiles engendrant une vague de crime terrifiante. Cela ne le gênerait pas, simplement il sait qu’il doit rester là, laisser passer le phénomène dont il est le destinataire. Il revoit les milliers de générations précédentes, les savanes où son ancêtre se leva pour regarder au loin avant de comprendre qu’ainsi il dominait son milieu, il voit les millénaires s’écoulant. Le livre de la vie est ouvert, non devant lui, mais en lui. Il contemple ce qui arriva depuis l’aube des temps jusqu’au présent. Impossible d’exprimer ce que sont ces millions d’années, les sensations qui le lacèrent d’émotions étranges. Il se sait au cœur du bouillon primordial, être ne méritant pas ce terme mais déjà porteur de vie, vivant murmure d’une vie commencée.

Étrange nuit que celle-ci, hors du temps où si près qu’il n’existe plus, hors du réel de trop pouvoir l’englober en entier. Il sait ce qui s’est passé, d’où il vient, qu’il est le vivant porteur d’un message terrifiant.

L’aube vient, il est sur le sol, les yeux clos, contemplant un déluge dont il est le fruit. Qui pourrait l’entendre, le comprendre ?

La folie est un rêve, les murs ont disparus, leur ombre s’est noyée et la lumière domine la création, il sait qu’il n’en ira pas toujours ainsi, il voit ce qui l’attend, si loin, qu’il n’existe pas de terme pour définir une durée pareille, l’infini, ou presque.

Ou plus ?

Comment savoir, comment oser dire et chercher à l’admettre ? Ne pas s’y perdre, pas encore, le temps est son complice, ensemble ils ne font qu’un.


Sont-ce là des mots qui veulent dire quelque chose ou simple ambiguïté de la folie ayant fait croire à son absence par duplicité ?

Le décor n’a pas changé, les mains courent sur le clavier alors qu’il s’efforce de n’y plus penser, de laisser passer ce qui vient.

Non ?

Non !

Même pas.

M’aime pas !

Jeu des mots, je, des mots ! N’être que cela ne l’effraie plus, la nuit n’est pas extérieure, l’unique amie qu’il possède, protection en laquelle il trouvera toujours refuge, sinon réconfort. Vanité de tout résumer, vanité de se voir ainsi, capable d’affronter le sens de la vie, de pouvoir tout contenir, tout exprimer.

Et pourquoi pas ? Paroles, un fleuve qui l’emporte peut-être quelque part. Un jour il se peut qu’il se rapproche de la vie, qu’une main se… Non, il sait que non, il n’y croirait plus, le piège serait trop gros, c’est sa lâcheté qui lui fit espérer. Personne, jamais, ne voudra le comprendre, l’accepter.

Jamais ?


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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 07:00
Qui regarde l'abîme... 06 

                                                                                                        
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                                                     07

- Soit, alors ?

- Faites-nous voir votre aptitude à déduire commissaire, c’est un jeu.

- Ou chacun essaierai d’entuber l’autre ?

- La formule est osée.

- Être direct est utile.

- Soit.

- Vous espérez me tirez les vers du nez, les vers…

- Un souvenir…

Comment dire ? Les vers, un frisson, comme s’il était grouillant de ces créatures nécrophage. Il se secoue, un effort, un frisson de dégoût, le parcours, une promesse, bientôt il en saura plus, trop, si fort… Si…


Promesses, que restent-ils de vous,

Être de vers, chercher un nous !

Avec eux, en eux…

Vers eux ?

Sourire, tant que subsiste les lèvres…


- Non, une impression.

- Désagréable ?

- C’est peu de le dire, elle est passée, juste une caresse un peu glacée.

- Bien, nous en étions…

- A mes déductions !

- Voilà !

- Et comment vous comptez m’avoir, pour autant que ce soit possible.

- Oh ! Ça ne l’est pas, sûrement pas.

- Ça… Sûrement pas.

- Une évidence ! De là à pouvoir l’expliquer !

- Déduisons, mon père, les meurtres, des hommes importants.

- C’est bien.

- Ces hommes ont réussis, ils détiennent le pouvoir, le vrai. Les plus médiatiques sont rarement les plus puissants. Dominer leur est naturel, ils ont façonné leurs entourages respectifs. Le plaisir est un leur moteur, la réalisation de leurs désirs aussi, ils ont frôlé la loi, l'ont dépassé souvent, je lis dans vos yeux qu’il s’agit de cela, banal. Ils se sentent et se veulent au-dessus d’obligations sociales indignes d’eux.

- Bien.

- Merci, vous applaudirez à la fin.

- Pourquoi pas !

- Ils violent la loi… Entre autre Le sexe est une pulsion fondamentale chez les hommes obsédés par la puissance, la réussite est perversion de l’instinct de domination, accru jusqu’à devenir majoritaire, impératif. Le satisfaire par l’argent est aisé, n’importe qui accepte n’importe quoi, payer leur plut quelques temps, mais ils n’imposaient rien, ils achetaient. Ce que l’on paye est fade, l’acceptation est superficielle et motivée par l’instinct de conservation. L’argent est un substitut aux réserves alimentaires.

- Intéressante théorie.

- J’en ai plein, nous aurons peut-être l’occasion d’en parler, ailleurs.

- Discuter avec un homme intelligent est motivant, instructif, la vie c’est de s’instruire, ce n’est pas à un français que je vais l'apprendre.

- Certes, mon compatriote…

- Bien, ensuite.

- Si vous me posez la question c’est qu’il y a autre chose de plus, de pire. Français je connais Sade, j’ai lu certains de ses livres, j’y ai appris la perversion et le goût de se sentir supérieur, jusqu’au viol et au-delà.

- Cet au-delà qui est ?

- Le crime, le Duc de Blangis me comprendrait !

- Français…

- Le meilleur sait donner le pire. Les deux faces d’une même médaille, mais vous ne pouvez aisément comprendre cela.

- Qui sait, parmi nous sont des hommes d’origines françaises.

- Lointaine, vous n’êtes que des hommes, vous aussi.

- Vous voulez dire ?

- Qu’il y a une autre façon de dominer la loi que de la dépasser. Et c’est ?

- De la représenter, ainsi l’impression n’est pas si loin de celle que nous évoquions, elle s’en rapproche diablement, si j’ose dire.

- Osez !

- Alors, j’ose. Il faudrait prendre le temps d’y revenir.

- D’autant que cela vous concerne également.

- Ce pourquoi je peux en parler.

- Le crime ?

- Je présume, et ils ne seraient pas les premiers, qu’ils allèrent jusque-là.

- Ce n’est pas une raison.

- Donc un club de tueurs, mon père en fut, voyez, j’en parle au passé, la bande ne doit plus exister, le chef sinon l’inspirateur. Il dut lire Sade.

- Vos déductions sont pertinentes.

- Je suis heureux que vous reconnaissiez mes mérites en ce domaine, mais vous avez d’autres choses à m’apprendre.

- Si peu.

- Ne soyez pas modeste.

- C’est vous qui l’êtes. Bande d’assassins est en dessous de la vérité. Nous en savons assez pour supposer le reste, pour pressentir le pire.

- Qui est ?

- Un groupe de pervers connaissant la loi, les méthodes d’investigations, La psychologie, ayant des moyens financiers immenses, bref, des tueurs sadiques et sans limite. Notre pays est réputé pour sa violence, elle vient de ceux qui le construisirent dont les mains des descendants sont encore rouges de sang. J'admets cela commissaire, et le dis avant vous. Cherchant des causes en trouver est simple, les sciences du comportement tendent à cela, démontrer le présent par le passé permet de le supporter. Il arrive que les explications soient fragiles, qu’il faille se forcer pour y croire.

- Je comprends, mais avez-vous fait le saut en arrière suffisant ?

- C’est-à-dire ?

- De chercher plus loin en l’homme, plus loin que l’homme ?

- Difficile de vous suivre !

- Osez-le, ce sera simple. Regarder sous vos costumes impeccables, sous vos chemises de soie à la mode, regardez ce que vous êtes. Théiste, craintif, violent, tout se tient, l’animal est si près qu’il vous fait peur. Les colons qui prirent pied sur ce continent crurent ce territoire vierge, ils ont régressés. Un monde neuf, la civilisation derrière eux, des barrières pleins la tête, tout concourait à ce que s’ouvre la voix du passé, des origines, des instincts. Les plus simples l’emportent, pas les plus intelligent, le seul niveau commun à tous est le plus bas. Facile de croire que Dieu fit l’homme, regardez de plus près ce dernier et vous verrez derrière l’image de votre idole une face bestiale à l’haleine chargé des miasmes de charognes en décomposition ! Je vous choque ? Je m’en fous. La réussite amène à se croire arpentant une contrée vierge des règles précédentes, une forme de Paradis, pas perdu pour tout le monde. Un monde neuf, une autre façon de se comporter, rien moins que nouvelle puisque venant du plus lointain passé. Rien de plus normal que de céder à la tentation du pire. Sade l’a montré même si peu ont compris son message.

- Vous êtes le premier ?

- Non, se répandent les idées qui poussent à descendre, l’inverse est rare.

- Vous détestez les autres ?

- Même pas.

- C’est pire, vous êtes pourtant policier.

- Pour être au-dessus des lois, vous l’avez souligné. Je suis le fils de mon père. Contrairement à lui j’ai choisi le bon côté, une chance, non ?

- Si, une chance pour les autres, mais pour vous était-ce facile à vivre ?

- Longtemps ça le fut.

- Vous le dites au passé.

- Le passé est origine. Maintenant... ce que vous me dites m’interpelle.

- Et vous dit quoi ?

- De comprendre mes goûts, mon hérédité.

- Oui, curieux comme de notre conversation viennent des interrogations sur ce qui semble n’avoir rien à faire là.

- Au contraire, nous sommes semblables, tous. Vous ressemblez à ce groupe d’hommes dont vous me parlez, vous avez des postes importants, avez envoyé des hommes à la mort, en le sachant. On vous a félicité pour cela, où est la différence messieurs si vous regardez derrière l’apparence ?

- Bonne question.

- Et la réponse ?

- Est introuvable.

- Pour qui la refuse, vous y penserez, puis oublierez, l’esprit humain refuse ce qui le gêne. Il observe, s’approche, tâte le terrain, goûte, s’éloigne et oublie si cela lui répugne. C’est une qualité de la vie.

- Vous philosophez ?

- Le sujet s’y prête, il est important. Nous parlons de ce que nous sommes nous aussi, vous et nous. Différents mais si proches.

- Une façon d’expliquer certains comportements.

- Sans les excuser, mais en les replaçant dans notre réalité de sapiens pas dans un monde inventé par la psychanalyse pour voiler la vérité.

- Vérité, quel joli mot !

- Celui qui a le plus de sens et le moins de réalité !

- Notre dialogue est surréaliste, ces mots… Nous devrions… Justement, je ne sais plus, n’est-ce pas votre opinion commissaire ?

- Sûrement mais l’affaire qui nous occupe est hors du commun. Une enquête presque sans objet. Les événements peuvent passer pour un coup de folie de la nature, une réaction, une démonstration. Elle est vivante affirment certains excités, et même d’autres qui le sont moins, de là à se satisfaire de cette explication il y a un pas. Rien à voir dans le cas qui nous intéresse. Des morts et aucune piste indiquant la survie d’un responsable. Mettons tout sur le dos des défunts et restons-en là. Reste les meurtres dont vous me parler, mon père et ses amis. Ces enquêtes semblent difficiles à relier, vous ne le ferez pas, officiellement, ce serait exciter une curiosité qui n’en demande pas tant. Parlons de choses et d’autres, nous laisser aller dans une ambiance hors du monde, du temps et de leurs fonctionnements habituels.

- Vous avez raison commissaire, à un petit détail, ou deux, près.

- À savoir ?

- Qui a commis ces crimes, qu’est devenu votre père ?

- La solution est-elle si compliquée ?

- Vous en avez une ?

- Oui.

- La bonne, ou seulement une ?

- Difficile de faire le difficile, n’est-ce pas ?

- Nous vous écoutons.

- Je vois la scène, la prise de conscience de mon père, peut-être est-il venu me voir pour m’en parler, parce qu’il se posait des questions, je n’ai pas le pouvoir de pénétrer les esprits - Tiens donc ! - simplement de tenter de les comprendre, dont acte. Il préfère se taire, nous le comprenons, je suis un policier, lui, peut-être, un assassin, car vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez, sur certains, soit ; sur lui, non, mais admettons, il ne me dit rien puis règle le problème en éliminant ses complices, ainsi il essaie de rétablir la balance.

- L’explication est cohérente.

- Plausible.

- Aussi, mais est-elle vraie ?

- Pourquoi pas ? Ce n’est pas celle à laquelle vous aviez pensé ?

- Non, mais elle est à prendre en considération, de ces possibles victimes de votre père nous n'en regretterons aucune. Si cela vous intéresse nous vous communiquerons ce que nous avons découvert, indices, photos, souvenirs, une belle collection de trophées. Si votre père était le chef il devait être doué pour cette activité, ce qui nous ramène à sa demeure.

- Je me ferais une joie de vous la faire visiter, en petit comité. Je doute qu’il ait laissé quoi que ce fut de ses activités éventuelles.

- Vous avez du mal à y croire.

- Je manque de preuve, c’est aussi simple que ça.

- Sans doute, restons-en là pour aujourd’hui, nous avons bien avancé, beaucoup parlé, pour ce qui est de l’avenir je ne sais ce qu’il nous réserve.

- Qui connaît le destin, messieurs ? Tout va si vite, nous attendons ceci, il arrive cela, la vie se doit de surprendre pour mériter son nom.

Les hommes se séparèrent, atmosphère étonnante succédant à un débat ayant débordé du cadre formel prévu, ainsi les circonstances échappent-elles à notre raison, à notre espoir de les dominer, de les espérer pour nous satisfaire des apparences.

Les français se retrouvent seuls. La journée est passée moins mal qu’ils s’y attendaient. La nuit est tombée et rien dans les rues ne trahit ce qui s’est passé. L’actualité est rapide, l’habitude d’un défilement d’images tel que rien ne retient l’attention, sinon quelques événements me(r)diatiques.

- J’ai bien cru que nous n’en sortirons jamais.

- Vous me connaissez, ils n’avaient aucune raison de nous garder.

- Avaient-ils besoin d’en avoir une ?

- Non, raison de plus pour être heureux d’être là.

- Vous pensez qu’ils nous observent, qu’ils nous écoutent ?

- Bien sûr, plusieurs équipes, une visible, une, moins, et une autre, dont l’objectif est de nous piéger.

- Ils ne vous connaissent pas.

- Si, fort bien, n’empêche qu’ils doivent agir ainsi, c’est tellement logique que je suis presque surpris qu’ils le fassent vraiment.

- Le piège est ailleurs ?

- Possible aussi.

- La situation semble vous divertir.

- Considérons la réalité, prenons ce qu’elle est, ce qu’elle nous donne et faisons comme si c’était un jeu, la vie n’est que cela après tout.

- Un jeu ?

- Ou nous ne pouvons rien gagner.

- Vraiment rien ?

- Parfois gagner est pire que perdre.

- La technologie des micros espions a fait bien des progrès ces dernières années, je sens qu’il y a, dirigées vers nous, des merveilles technologique.

- Logique encore. Comment vivre avec la certitude d'être épiés ? Le combat continu, ils voudraient en savoir plus et le redoutent aussi.

- Le savoir est intrigant, avoir un mystère en face de soi, sentir qu’il existe une explication et deviner qu’il importe de l’éviter. La connaissance est une sirène capable d’attirer l’esprit qui ne se méfie pas loin des barreaux de ses habitudes, il sort de ses rails et revenir en arrière est impossible.

- Vous avez raison professeur. Prenons cette rue. La vie est normale, à croire que rien ne changera. Image classique d’un caillou jeté dans l’eau, des cercles s’agrandissant puis la surface redevient lisse. Ainsi une interrogation trouble-t-elle un esprit avant que ses effets ne disparaissent.

- C’est mieux pour eux.

- La nature fait bien des choses. Un oiseau peut voler, il en a le désir et le fait, elle donne à chacun un désir en fonction de ses aptitudes.

- À chacun mais pas à tous.

- Reste le rêve, l’art, la création, le manque d’aptitude à réaliser son désir, le pouvoir de le projeter, de le transcender sur une toile, du papier, dans de la terre ou sur de la pellicule. mais finalement qu’est-ce qui change ?

- Même vous ?

- Moi…

- Oui.

- Je ne sais plus, professeur, je ne sais plus, parfois il me semble être fou, il me semble être interné dans un asile rêvant de tout cela.


Toi aussi ? J’ai cru que c’était moi ? Qui rêve de qui ? Qui espère de qui ? Qui est l’autre de nous deux, si l’un de nous est vrai !


- Vous n’êtes pas fou, vous le savez bien, au contraire.

- J’en viens à le déplorer, ce serait… La folie semble un havre de paix pour qui ne la connaît pas. Malheureusement, je l’ai vu de près, j’ai dansé avec elle, couché avec elle, me suis offert à elle et elle m’a rejeté comme la réalité semble l’avoir fait.

- La réalité ?

- Normalité est un terme plus juste. Une croix, une tentation…

- Que ne me dites vous pas commissaire ?

- Ce que je refuse de m’avouer professeur. Bien des images sont floues encore, j’ai envie… En son temps, vous dirais-je alors de quoi il retourne… L’espoir même paraît vide de sens car le corollaire de la crainte.

- Message sibyllin.

- Vous connaissez le sens de ce mot ?

- Oui, il convient on ne peut mieux.

- Les mots m’effraie, j’ai peur de deviner mon destin.


Toi aussi ?

Écrire effraie, les mots surgissent comme jaillissant de ténèbres que l’on contemple sans en connaître la véracité. Joli spectacle, spectral, petits personnages qui en disent trop, nés de la crainte et de l’espoir.

Laisser filer l’imagination, tour de manège sans fin, retour à la case départ pour un nouveau voyage, s’amuser dans un bac à mots au lieu d’un bac à sable, les mêler, les agglutiner sans qu’ils ressemblent jamais à rien.

Piège, oublier crée une aspiration qui ramène vers le centre ce qui en était chassé, à moins de penser à ne plus y penser.

Impossible.

Qu’attendre de ce qui sourd de soi ? Constater que mon esprit laisse goutter une flaque de mots, suscitant en lui une source d’émotions que l’on croyait tarie ?


- Vous êtes ailleurs commissaire ?

- Quelque chose me guette professeur, m’attend, m’observe.

- Depuis votre presque mort ?

- Oui, se sentir mourir c’est s’exposer, c’est s’oublier, je l’ai déjà dit.


Mais c’est vrai, trop, abandonner l’espoir, espérer le vide, découvrir que c’est un appel et que vient ce que l’on croyait avoir repoussé.


- Se répéter amène à se comprendre.

- Vraiment ? Saisir le sens des mots, des actes ? J’ai cru en l’absurde, j’admets mon erreur, devant moi s’ouvre un chemin dont je ne saisis pas la destination,. Un gouffre de plénitude ou d’incertitude ?

- Belle formule.


Ne pas en comprendre le sens, ne pas…


- Trop belle… C’est là professeur, en moi. derrière les mots se cache une force de plus en plus visible. Folie où es-tu, t’ai-je déçu que tu ne veuilles plus de moi ?


Pourquoi m’abandonner, pourquoi me laisser seul, pourquoi ? Seul ? Même pas, au contraire. Folie, Mort ! Où êtes-vous, vous que j’ai tant aimé, caressé jusqu’au délire, jusqu’à embrasser la terre pour m’y fondre, jusqu’à vouloir donner forme au néant.

Me donner forme ?

Mordre le vide, trouver la folie, m’en nourrir, l’aimer jusqu’à ne laisser d’elle que cendres, violer la mort, m’abandonner en elle jusqu’à en avoir les os glacés, connaître l’envie de se perdre pour constater son échec, que la vie est plus forte que ça, plus forte que soi.


- Vous cherchez la folie commissaire ? N’est pas fou celui qui l’avoue, viendrait-elle à qui la souhaite ?

- Elle est déjà passée, elle m’a tenté, testé, déchiré, abandonné l’esprit en miette. Je lui ai survécu, supportant seulement une indicible cicatrisation.

- Vous voudriez comprendre pourquoi ?

- Oui.

Oh oui !

- Et vous en avez peur ?

Aussi !

- C’est ce dont nous parlions tout à l’heure.

- Je ne suis pas différent… Et pourtant si, semblable et contraire ! Non, je suis autre, le mot est curieux, il me plait, être autre, joli, non ?

- Si tel est votre choix.

- Mais ai-je choisi ; le passé professeur, le passé…

- L’hérédité ?

- Non, plus loin, si loin. J’ai l’impression de percevoir ces racines, d’avoir le pouvoir de les comprendre, de savoir d’où elles viennent, qu’en fermant les yeux… Comment ne pas en être terrifié, et c'est un terme bien léger en regard de ce que je ressens. Non pas qu’il y ait un risque, car échouer c’est trouver une sortie malgré tout sinon malgré moi.

- La certitude de gagner ?

- Gagner n’est pas le terme, il n’y en a pas, de terme ! C’est de ne pas pouvoir perdre. Pas l’espoir qui laisse le doute, l’évidence d’avoir une autre chance encore et toujours, sans pouvoir en saisir la finalité.

- Y en-t-il une hors d’elle-même ?

- Non, non, justement, s’il… Mais ce ne sont que des mots, des moments, le mot ment d’une vérité insoutenable.

- J’aimerais comprendre.

- Vous êtes spectateur, capable de voir, d’admettre, comprendre relève de l’irréalisme, je doute qu’il y ait moyen d’y parvenir, ce serait supporter une malédiction que je ne souhaite pas à mon pire ennemi, encore moins à mon meilleur ami. Vous êtes un scientifique, vous êtes fait pour vous interroger, pour pinailler jusqu’à trouver une explication. Mais une et la sont ici contraire.

- Comme souvent.

- Mais pas toujours.

- C’est si terrifiant de survivre ?

De le croire, s’apercevoir que là où l'on se trouve amène à laisser derrière soi tant qui voulurent y parvenir.

Comprendre ?

Seulement, cela suffit.


- Oui, j’imagine un camp d’extermination, ce qu’aurait ressenti celui qui saurait qu’il n’y mourrait pas. Il verrait partir ses compagnons, ses amis, voudrait leur dire, leur expliquer, le ferait, avant de comprendre que c’est une erreur de se dévoiler à qui se trouve dans une situation opposée. Il se tairait, il se terrait, ferait celui qui prend tous les coups pour assumer toutes les souffrances, pour se faire pardonner d’être celui, le seul peut-être, qui sortira vivant du camp. Alors la souffrance devient motif de pardon, d’exemption, d’expiation.

Et si c’était vrai, si je…

- Je n’avais jamais entendu cela, jamais.

- Je n’y avais jamais pensé. Je me déplace, quelque chose me porte et me pousse, m’habite et m’anime, m’incite à espérer, à ressentir.

- À ressentir ?

- Oui, tout, y compris ce que je ne veux pas dire, je me souviens du prix, le dire c’est lui donner vie et j’ai à chaque fois eu à le regretter.

- Aussi !

- La vie est un camp ?

- En quelque sorte ! La vie est une forme d’extermination, vous naissez avec pour seule certitude : Mourir ! Vous pouvez rêver, penser, croire, surtout ! vous n’y changerez rien, sinon l’impression qu’elle impose en vous, et encore, avec effort, peur et l’incapacité à le supporter lucidement. L’image me va si bien.

- Vous sortez quand ?

- Ce n’est pas pour demain, j'en suis sûr, mais cela viendra et j’ai à apprendre à ne plus espérer un pardon que je n’ai pas à vouloir mériter.

À qui le demander ?

Et ensuite ?

La porte est ouverte, je suis sorti, voilà ce qu’il me fallait voir, je suis dehors, devant moi l’immensité et plus, et trop. Non, c’est un espoir né de la peur d’avant, vêtement trop petit, trop normal.


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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 07:00

Qui regarde l'abîme... 05



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                                                     06


"Tu parles !" fut le cri de l’esprit des deux français, avec des réflexions semblables en écho chez leur… Oui, leur collègues américains.

- Vous êtes le point commun commissaire, survivant d’une tragédie qui nous échappe, ne vous étonnez pas si l’on pense que vous en savez plus que vous n’en dites. Vous êtes d’une nation amie, quoique concurrente, en cette matière cependant nous pensions que nous devrions mettre en commun nos savoirs.

- Lequel avez-vous que vous auriez omis de nous préciser, vous attendez de nous la plus complète sincérité montrez l’exemple.

- Et bien…

Regard sur son groupe, ainsi put-il constater, ainsi que le policier français s’y attendant, qu’il n’y avait pas que des amis.

- Nous disposons de moyens de collecte de renseignements performants.

- Certes mais l'intéressant n’est-ce pas les renseignements eux-mêmes ?

Sourires de quelques-uns !

- Sans doute.

- Qui me concernent ou le paraissent ?

- Voilà.

- Et qui sont ?

- Qui sont intéressant !

- Jolie réponse. Je vous écoute, voyez, je sous tout ouïe.

- Vous avez visité notre pays il y a quelques temps avant d’y revenir et que se passe ce que nous savons.

- C’était un secret ?

- Non.

- Alors ?

- Lors de ce voyage se produisirent des événements étranges.

- Déjà ?

- Oui.

- J’attire les coïncidences.

- S’il ne s’agit que de cela.

- De quoi d’autre ? Vous tournez autour du pot, ce serait plus simple d’y mettre les doigts ?

- Des morts !

- Des morts ?

- Voilà !

- Entre mes visites dans votre pays, il n’y a pas de décès ?

- Si, mais nous vous pensons responsable de ces morts.

- Mais vous doutez. Des preuves, empreintes, témoignages ?

- Rien de probant, rien d’utilisable devant un grand jury.

- Soit, des morts, que vous ne regrettez pas ai-je cru comprendre. Quel rapport avec moi ? J’ai voyagé chez vous, en cherchant vous trouverez d’autres crimes à m'imputer sous prétexte que je me trouvais dans la même ville. Vous n’êtes pas renommé que pour la gentillesse de vos concitoyens, il existe par-ci, par-là, et même ailleurs, pour ne pas dire un peu partout, une certaine propension à la violence. Vous m’en accusez ?

- Non !

- Alors ?

- Le style !

- Le style ?

- C’est l’homme a dit un de vos écrivains, j’ai oublié lequel.

- Buffon ! Vous connaissez cette citation, c’est signe d’une grande culture, nous ne vous en demanderons pas davantage, n’est-ce pas professeur ?

- Absolument commissaire, absolument.

- Nous en étions au style, vous disiez.

- Rapide, violent, adapté aux victimes.

- Y aurait-il un tueur dans mon ombre ?

Son sourire se crispa, assez pour insinuer le doute dans l’esprit de ses vis à vis.

- Peu importe, tenons-nous en aux faits, à la réalité constatable.

- Des cadavres, ma proximité au moment du décès, suis-je le seul dans ce cas ? Je gage que vous avez quelque chose d’autre à dire.

- Votre père !

- Bienvenue chez Freud, vous vous en éloigniez ces dernières années.

- Ne mettons pas tout sur le dos du père et… Je ne suis pas psychiatre.

- La preuve, vous parlez, mais pas de ce que vous voulez dire. Avez-vous besoin d’un divan, que je m’allonge derrière vous ?

- Vous vous payez ma tête ?

- Je m’amuse, c’est une forme de l’esprit français, caustique, moqueur.

- Arrogant.

- Seulement quand c’est justifié, l’est-ce ?

- Non.

- Soyez sincère, direct, nous perdons tous notre temps.

- Votre père a réussi dans les affaires chez nous, il ne vous a jamais reconnu mais a fait un voyage dans votre ville, vous l’avez rencontré, êtes venu avec lui, dans une propriété qu’il possède en un lieu si discret que la plupart des cartes l’ignore, une chiure de mouche diriez-vous.

- Vous approchez la civilisation en employant de tels mots.

- Moquerie ?

- Je m’adapte, emploie votre tournure d’esprit pour vous comprendre.

- C’est le b-a-ba du métier, attention cependant ou vous allez mettre l’esprit, vous risquez de voir le monde sous un jour différent.

- C’est un risque pour qui ?

- Pour vous, mais je vous ai interrompu je vous prie de m’en excusez.

- Une digression n’est jamais inutile.

- Bien vu.

- Donc votre père, riche, mais pas trop, il donnait l’impression d’avoir pu l’être davantage sans en avoir ressenti l’intérêt.

- Ce qui vous étonne.

- Oui.

- Vous évaluez un individu à la mesure de ses possessions.

- En partie.

- Une maladie des pays jeunes, puérils, j’ai cinq billes de plus que toi, je suis le plus fort, mais le plus fort n'est pas le plus intéressant, le plus riche n'est pas le plus important, un jour, peut-être, si vous continuez à vouloir vous mettre à notre place, vous comprendrez ce que je veux dire par-là.

- Ce n’est pas le sujet, il aurait pu, ne le voulut pas, il avait autre chose.

- Par exemple ?

- Oui, par exemple ?

- Vous n’en savez rien ?

- Quasiment.

- Voilà une réponse ambiguë.

- Merci, vous voyez, j’y viens.

- Encore quelques années d’efforts et cela vous arrivera naturellement, plus d’effort à faire, plus de concentration à tenir, alors le monde vous apparaîtra sous un jour nouveau… Pas forcément plus beau.

- Merci de me prévenir.

- Je peux être très gentil à l’occasion.

- Ce qui ne semblait pas être le cas de votre père.

- Connaissez-vous un homme riche qui le soit ?

- Certains y arrivent.

- Les meilleurs acteurs seulement, les autres connaissent la vie et leurs concitoyens, la valeur de la première et le prix des seconds, ils vendent l’une en achetant les autres ; à moins que ce ne soit le contraire.

- Là n’est pas la question. Votre père avait autour de lui une bande d’amis haut placés, tous morts, ce sont eux auxquels je fis allusion il y a trois minutes, vous voyez la relation entre ces décès et vous qui les connaissiez, indirectement.

- Sont-ils venus en France ?

- Certains oui.

- Ai-je pu les rencontrer, quand mon père est venu me voir je ne le connaissez pas, comment aurait-il pu en être différemment de ses amis ? D’autre part il les connut une fois ma conception assurée, pour ce que je sais de lui il n’avait pas quitté la France avant ce moment, rien ne prouve que j’ai pu voir ces hommes.

- Vous ne niez pas l'avoir rencontré, il aurait pu vous parler de ses amis.

- Hypothèse.

- Que vous ne remettez pas en cause !

- Il m’a parlé de sa vie, de ses activités, de certaines de ses relations, les retenir toutes auraient été impossible, de là à affirmer qu’il ne m’a jamais parlé de ces hommes dont vous venez de me parler, je ne peux rien jurer.

- Explication plausible.

- Tout cela pour en arriver ou ? Vous pensez que tout se tient ? Mon père, sa visite, mon voyage, les meurtres, ce qui s’est produit ici et, pour finir, ce qui m’est arrivé ?

- Pourquoi pas !

- Il faudrait beaucoup de talent pour rédiger une histoire cohérente avec des éléments si disparates.

- Vous n’en manquez pas, vous-même vouliez être écrivain.

- Il y a longtemps, juste un besoin d’écrire, pas celui d’être lu, compris.

- Tout le monde souhaite cela.

- Je le fus dans le cadre de mon métier et des amis que je m’y suis fait.

- Mais qui ne sont plus de ce monde, à l’exception du professeur Morton.

- Ce sont les aléas du métier, chez vous il n’arrive jamais que des policiers tombent, victimes de leur devoir.

- Si, bien sûr, et nous le regrettons tous.

- Je vous vois venir, vous allez affirmer qu’il y a un lien entre la mort de mes deux collègues et amis et la liste énumérée plus avant.

- Ce serait osé.

- Donc vous n’allez pas jusque-là.

- Il y a un point commun !

- Moi.

- Oui.

- Est-ce suffisant ?

- Pour attirer notre attention oui, pour en tirer des conclusions non. Nous en restons aux faits, en parler peut faire avancer les choses.

- Je découvre que vous en savez long sur moi, ma vie et ses péripéties.

- Vous êtes un homme exceptionnel Diatek, sans vouloir vous flatter.

- Je l’admets et vous approuve, maintenant allez en paix.

- Bref, comme vous diriez, vous êtes une énigme au centre de nombreux mystères, commissaire, votre père aussi et ses amis défunts également.

- Mon père, convoquez-le, confrontez-nous ?

- Nous ignorons ce qu’il est advenu de lui.

- Vraiment ?

- Croyez-moi nous avons tout fait pour le retrouver, nous aimerions l’entendre cependant nous ne sommes arrivés à rien.

- Conclusion ?

- Il lui est arrivé quelque chose. C’est, je parle de lui au présent, c’est un personnage important qui ne peut pas s’en aller comme ça. Les témoins dessinent un homme fort, autoritaire, compétent, intelligent, une volonté hors du commun. Comme vous diriez  "les chiens ne font pas des chats ! " Vous êtes son fils, et plus fort que lui dans bien des domaines.

- Chien ou chat ?

- A votre avis ?

- Chat, doux, ronronnant, capable de sortir ses griffes, de passer du minou adorable au tigre rugissant. Votre père est un séducteur hors pair, dans tous les domaines, le don de dominer par la gentillesse, de manipuler par l’intelligence, Vous êtes comme lui.

- Ce qui ne nous avance pas beaucoup.

- C’est vrai, reste le mystère de sa disparition.

- Vous comptez sur moi pour le lever ?

- Disons pour y contribuer.

- Comment ?

- Simple, en nous disant de quelle façon vous vous êtes séparés.

- Quel rapport avec les événements récents ?

- Vous êtes trop fin policier commissaire pour ne pas savoir qu’une enquête est un écheveau de multiples fils qui semblent ne pas former un tout cohérent, en tirer un fait parfois avancer loin de lui un élément que nous n’avions pas remarqué.

- Juste.

- Nous sommes d’accord. Nous pourrions dissocier certains phénomènes naturels de ce qui vous est arrivé, y voir une coïncidence.

- Pourquoi pas, comme ma présence à proximité de meurtres ayant mon père pour, lointain, commun dénominateur.

- Pourquoi ne pas dire les choses ainsi ?

- Certes, disons donc ça.

- Que vous est-il arrivé avec votre père ?

- Quand ?

- Quand il est allé vous voir ?

- Nous avons parlé, de tout, de rien, de sa vie, de la mienne, de ma naissance, de la suite.

- C’est vague.

- Quand un père vient voir son fils trente ans après l’avoir fait, sans se faire annoncer, il est normal de parler de choses simples, banales.

- Qui ne paraissent pas vous avoir touché ?

- L’idée de père n’existe pas en moi, j’avais fait le deuil de ce concept bien avant de le rencontrer, ce qui n’empêchait pas de profiter de l’expérience. Il y a à apprendre de tout.

- Qu’avez-vous appris ?

- Pas grand-chose, que je pourrais être riche un jour.

- L’héritage est parfois un mobile.

- Et mon poing dans la gueule ?

- Une réponse intéressante.

- Juste, vous progressez.

- Entre nous je ne dis pas que vous auriez pu tuer votre père pour son argent, ce n’est pas quelque chose qui semble vous motiver.

- J’ai vieilli, vécu des choses pénibles, un peu de confort me tenterait.

- Votre père ne vous en a pas parlé ?

- Si, il souhaitait que je travaille avec lui, que je quitte la police pour me préparer à lui succéder ce qui impliquait que je vienne m’installer ici pour être mis au courant de ses affaires, un travail de plusieurs années.

- Vivre en Amérique ne vous intéresse pas ?

- Non, y voyager, pourquoi pas ? Il s’y passe toujours quelque chose, vous ne me contredirez pas sur ce point.

- Soit, vous êtes malgré tout venu chez nous, enfin, chez votre père.

- Pas longtemps.

- Vous en êtes reparti pour y revenir avec votre ami le professeur Morton.

- Pourquoi ne pas profiter de l’endroit, c’est une belle maison, étrange, animée, pour des gens curieux comme nous c’est l’idéal.

- Vous saviez que votre père serait absent ?

- Non

- Vraiment ?

- Oui, je pensais l’y voir, et puis non.

- Conclusion.

- Aucune, il n’était pas là, nous sommes resté peu de temps.

- Pourquoi ?

- Mauvaises vibrations !

- Ce qui ne nous dit pas où est votre père.

- Cherchez-le, je m’en fiche.

- Pensez-vous qu’il soit encore vivant ?

- Pourquoi pas ?

- Vous n’en êtes pas sûr ?

- De quelle façon le serais-je ?

- Intuition.

- Je ne suis pas chargé de l’enquête.

- Elle vous intéresse ?

- Non.

- C’est votre père.

- Mon géniteur.

- C’est être bien dur.

- Question d’éducation. Vous êtes programmé, pour aimer votre père ?

- Comme nous tous.

- Parce que vous l’avez connu, et que vous attendez que vos enfants vous aiment. Tout cela m’est étranger.

- Freud verrait un lien entre l’absence du père et l’absence d’enfant.

- Il aurait raison.

- Et ?

- Et je constate que je n’ai pas pris le chemin le plus utilisé, j’en suis fort aise puisque je n’en peux plus changer, autant l’apprécier, voilà tout.

- Vous savez ce que nous voudrions ?

- Bien sûr.

- Non, c’est ?

- Visiter la maison de mon père, vous n’avez pas tenté de le faire ?

- À quel titre ?

- Il a disparu, son absence met en cause ses entreprises, ses activités font vivre de nombreuses personnes, et vous n’avez rien fait, je suis certain que vous auriez pu visiter sa maison si vous l’aviez voulu.

- Certes.

- Et, vous ne l’avez fait parce que…

- Nous n’avons pas pu entrer.

Le commissaire ne put contenir son rire, Morton en écho !

- Vous disposez de tant de moyens et une maison vous résiste ?

- Il est important que nous restions discret.

- Dites-nous. J’ai l’habitude, pour mener un interrogatoire, de ressentir mon interlocuteur, depuis que nous parlons vous n’osez pas,. Vous voulez des renseignements dont je dispose probablement pas sans me faire connaître ceux que vous connaissez.

- Vous en savez plus sur cette maison que nous.

- Autant, peut être, pas plus. Vous avez dû compulser je ne sais quels ouvrages, aujourd’hui il est possible de tout savoir très vite.

- Tout cela ressemble à une de ces histoires qui font accourir les spectateurs au cinéma, mais avec un arrière goût de réalité, de violence, une terreur étrange et sans nom. Voyez, je vous dis ce que je pense. Nous vivons dans un monde technologique, nous voulons comprendre, surtout notre peuple, pour vous c’est différent, alors quand nous sommes confrontés à une somme de mystères inhabituels nous nous interrogeons.

- Et vous ne savez pas y renoncer.

- Voilà.

- C’est bien, je gage qu’autour de nous certains n'ont pas votre vision, ils sont plus bornés que vous, désireux de tout réduire en principes éculés, parfois c’est impossible, vouloir comprendre est un piège, je l’ai voulu, espéré, et puis j’ai admis que j’avais plus à gagner à admettre, à prendre l’évidence pour ce qu’elle est. Souvent j’ai perçu derrière elle des mystères qui me tentaient comme un vertige, il est illusoire de vouloir aller trop loin et de croire pouvoir en revenir car nous sommes limités, si limités que nous le refusons.

 

Et moi ? Les mots sur le papier intriguent l’écrivain, il ne voulait pas des sensations qui le traversent, une mystérieuse émotion qui… Non, il le sait, se ment. Nul mystère. Amour... le terme ne convient pas, trop simple, l’impression de frôler la vie, d’être presque vivant, lui qui l’a toujours refusé, craint, l’a senti si proche que sa morsure le fait encore souffrir.

Regrets ?

Non, l’impression est passée, cruelle mais nécessaire. Pourquoi ces larmes à nouveau, non plus nées du délire mais de la réalité, trop belle, trop proche, un monde qu’il ignore comme ces personnages ignorent qu’il en existe un autre derrière l’apparence, il y en a toujours un. Obscur, fait d’ombre, capable d’apprécier la lumière, d’en ressentir l’implacable beauté, ses personnages expriment son contraire, êtres pris entre deux possibles, incapable de supporter les ténèbres comme la lumière et cherchant à se protéger des deux.

Il est à la croisée des destins, des chemins, il ne peut choisir un côté ou l’autre, il s’ouvre, s’offre. Inutile d’être ce monde clos, cet asile, ces murs à l’ombre desquels il crut découvrir la paix pour découvrir une souffrance pire que celle qu’il avait connu. Chercher le pire c’est regarder la lumière, se dire qu’elle existe et n’est pas inaccessible.

Mots, impressions. Où est la haine qui le soutenait, la sauvagerie, l’immense répulsion qui le fit quitter le monde ?

Finies ? Non ! Transformées ! Elles ne furent que moyens de détourner l’énergie, la vie en lui, qu’à l’utiliser à l’encontre de ce qu’elle est, de ce qu’elle peut, de ce qu’elle veut.

Comprendra-t-il jamais cela, vraiment. Il le voit comme un spectacle, l’accepter autrement, l’absorber… Mais c’est ce qui se passe, ce qu’il ressent, ce venin qui s’insinue, ces émotions qui voilent ses yeux, là est la vie, là est ce qu’il fuit et regarde désormais comme un Graal auquel il craint de s’abreuver.

Miroir de papier, suis-je toujours le plus fou ?


- La tare c’est nier son incapacité, dites-nous en plus à propos de cette maison.

- Son passé, construite sur un site très ancien, peut-être pré-indien.

- C’est ce que je savais sur l’origine des bruits courant sur cet endroit

- Choisi par hasard par votre père ?

- Non ! Le hasard ne fut jamais son ami, lui, aussi, et je lui suis redevable de cela, pouvait admettre ce qu’il ne comprenait pas.

- Pouvait, imparfait, commissaire.

- Ce qui convient à ce que je vous dis, c’est venu tout seul, comme si de parler de mon père m’incitait à percevoir sa situation.

- Peut-être.

- Vous avez une autre explication ?

- Des supputations, mais la question n’est pas là, nous y reviendrons.

- J’en suis certain. Ce choix ne fut pas celui du hasard, comment, quel instinct lui fit prendre la direction d’un lieu si reculé… Je préfère ne pas le savoir, connaître ses raisons ne peut qu’être déplaisant.

- Cela nous sommes tous près à le croire.

- Encore des cachotteries ?

- Nous n'allons pas abattre nos cartes aussi facilement ?

- C'est le jeu, mais n’attendez pas de moi que j’agisse autrement.

- Nos pas nous rapprochent, nous risquons de nous retrouver.

- C’est un risque ?

- J’ai dit risque ?

- Oui.

- Le mot m’a échappé, qu’en pensez-vous commissaire ?

- Qu’il convient à la situation, que vous avez une explication que vous allez me donner. Ne vous cachez pas derrière le secret de l’enquête.

- Je ne sais pas si je dois, si je peux…

- Vos collègues opinent, pourquoi s'arrêter ? Mon compatriote La Palisse l’aurait dit à loisirs, reculer ne fait pas avancer.

- Un homme de génie comme seule votre race peut en générer.

- J’ai cru que vous alliez faire une analogie avec moi ?

- Pour le génie ?

- Bien sûr.

- Si vous voulez…


Génie ?

Être ou avoir ?

Ainsi que le disait Mahler "Qui n’a pas de génie devrait s’abstenir !"

Il sourit au papier, belle formule, digne de lui, au besoin il la replacera, dommage qu’il soit trop honnête pour la faire sienne.



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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 07:00


                                                  05


Le rêve est mort. Il revoit la tombe, ces cadavres, l’enfance hurlant un appel qu’il entendit vingt ans plus tard, le temps d’arrêter de courir, d’oublier sa peur, de regarder dans le miroir de papier sans craindre un reflet cruel. Rien de pire que d’oublier ce que l’on fuit car lui ne vous oublie pas, au contraire, il fait un détour pour ressurgir en provoquant le plus grand choc possible.

Rêve de folie, une peur glacée dont la morsure ne s’effacera jamais.

Jamais !

Le venin est étrange, il ne l’a pas tué, au contraire, la momification était en cours, sans cette morsure elle aurait continuée, il se serait embaumé lui-même dans des bandelettes de papier. Non, cette morsure fut bénéfique et ce souvenir fut lumière et violence.

Il ne le regrette pas, signe qu’il a connu un changement important.

En cours ?

La durée différencie une momie d'une chrysalide. La seconde devenant la première quand la vie ne trouve pas à s’exprimer, qu’elle manque de force pour la déchirer et atteindre la lumière. Le problème étant de se réveiller, de prendre le temps de la réflexion. Le papillon sait qu’en naissant il volera vers la mort, désire-t-il rester où il se trouve ? L'espoir devient prison mais il gagne en temps ce qu’il perd en substance, en connaissance, en vie puisque cette dernière se définie plutôt par sa qualité que par sa quantité.

Jolie formule, pour un peu il serait fier de lui et aurait raison.


Il sourit de ce qu’il pense, c’était, c’était… Il ne sait plus, comme un rêve dont il aurait ressenti la conclusion mais pas le déroulement.

La nuit, le rêve… L’espoir qui s’enfuit pour que s’impose une réalité plus étrange encore que ce qu’il imaginait.

Fermer les yeux, se souvenir… Ils étaient là, attendant, il s’est déshabillé, a descendu quelques marches… Quelques ? N'était-ce pas des milliers, peu importe, les apparences sont une chose, leur sens est différent, il sait que se mélangèrent deux époques, que derrière les faits existait une autre vérité plus puissante, plus efficace et dangereuse.

Ils étaient là, il n’avait pas peur bien que sachant ce qui l’attendait, il n’a pas cillé quand l’éclair a pénétré sa poitrine, il est tombé, tombé… Si loin qu’il ne sait plus, une chute pour l’éternité.


La mort l’a surpris, un froid total, immédiat mais protecteur, la vie s’écoulait hors de lui quand elle revint. La vie, mais Sa vie ? Il hurla et entendit un autre cri, il accepta d’en être l’écho et cela suffit.

Il est embarqué vers… L'éternité ? Ce rêve fou de la vie ? Non, pas vraiment, ce qui naquit mourra, l’univers aussi ! Il ne veut pas être là encore et encore, pris dans un enchaînement néantique.

Une nuit est-elle toujours matrice d’un nouveau jour ?

Piège d’espoir pour supporter l'obscurité. Imaginer au bout du tunnel le point de lumière aide à ne pas bouger, le meilleur moyen pour aller nulle part étant de croire mouvement ce qui n’est qu’un piétinement.

Rêve ou chimère ?

Il sourit de son lapsus, ne l’efface pas, il en dit ainsi plus qu’il n’en voulait.

Presque trop.

Trop ?


La nuit aide à réfléchir, miroir pour qui joue avec l’obscurité comme une enfant avec de la pâte à modeler, pour lui la nuit est intérieure, elle n’est pas l’amie qui dit oui, qui feint, elle est plus, pire. Elle est vraie, sait embrasser autant que mordre, étreindre autant que griffer.

Il aime les deux !

Naguère il écrivait la nuit, dormait le matin, dans ce décalage il puisait une force épuisante qu'il ne retrouverait plus.

Une envie est un jouet qu’il regarde en sachant que bientôt il n’y croira plus qu’elle se délitera et qu’une autre la remplacera. Elle sont des ombres qui passent, jouets de l’enfant qu’il affecte d’être resté.

Affecte ou infecte ?

Il s’est infecté ou affecte de l’être, de lettres, infecté par les lettres...

Jeu à volonté !

Fut un temps… Mais le passé n’apprend rien, sinon à ne plus l’écouter, les yeux dans le rétroviseur ne voient pas ce qui l’attend, c’est ce qu’il fit, prenant le papier pour miroir, croyant voir au travers pour, finalement, s’y découvrir.

À quel prix !

A-t-il tout payé, les intérêts furent-ils pris en compte, amusant pour lui persuadé de n’en pas avoir, un mot aux sens ambigus. Plaisant jouet.


L’aube ?

N’est-ce pas une tenue pour quelque culte archaïque ?

Crépuscule irait mieux !

Il n’aura pas dormi, pas de fatigue, au contraire, ses forces reviennent, et avec elles…

L’heure n’est pas au savoir, pas encore à la compréhension. Des mondes, des vies, plus qu’il l’imagine, d’abord admettre ce qui fut, déchiffrer les images qui diront plus qu’il l’attend. Peu importe, il ne s’agit pas de retenir une leçon mais d’accepter qu’elle soit donnée. L’important est le sens plus que la forme. A quoi bon apprendre par cœur un texte si c’est pour le répéter comme un perroquet ? Il apprendre, il saura.

Et il souffrira ! Il en est sûr par avance, leçon de la vie qu’il retint.

Ne pas… Ne plus…

Le comprendre serait-ce signe de vie ou…


§ § § §


Rencontre. Le commissaire et Morton face aux enquêteurs. Le silence est pesant, les premiers sachant ce qu’ils peuvent dire, les autres redoutant ce qu’ils vont entendre. Tant d’événements étonnants se sont produit ces derniers jours qu’ils craignent que d’autres soient à venir qui les expliqueraient. Imaginer est une chose, la confirmation est plus difficile à supporter, l’esprit gommant ce qui le gêne, le modifiant sans se soucier de la réalité. L’être humain sait mentir à son semblable mais surtout à lui-même, sa première qualité.

- Commissaire…

L’interpellé ne dit rien, se tournant vers celui qui vient de parler.

- … La situation est complexe. Nous ne sommes que des policiers, des intermédiaires entre le pouvoir et le peuple, ce dernier attendant du premier une explication qu’il nous importe de découvrir.

- Et vous pensez que j’ai une solution simple pour vous ?

- Ce serait bien.

- Vous savez ce qu’il en sera de quelques explication que vous donnerez.

- Certains la croiront, par besoin, d’autres la refuseront, par envie d’imaginer autre chose ou par méfiance vis à vis du pouvoir. Croyez-moi, le plus simple est encore de ne rien dire, de trouver des mots assez flous pour que chacun y mettre ou y prenne ce qu’il veut, vos employeurs sauront faire ça, en tant que politiciens c’est leur métier ?

Pas de réponse exprimée, quelques sourires plus ou moins contenus.

- Si j’avais une explication je vous la donnerais, soyez-en sûrs.

Derrière lui Morton retient un sourire. Dissimuler en expliquant ! Ce serait si simple de dire la vérité. Les autorités savent qu’en présentant d’une façon adéquate certains événements il n’en sort que doute et refus.

- Prenons les faits commissaire, si vous le voulez bien.

- Nous en tirerons des conclusions plus ou moins réalistes.

- Il semblerait que vous vous soyez déshabillé de vous-même, vous étiez nu quand vous êtes descendu, seul, dans ce puits.

- Je sais ce que j’ai fait. Quand je suis entré dans cette maison…

- Sans attendre de renforts !

- J’y viens ! En entrant je savais ce qui allait arriver. Ne me demandez pas comment. Je me vois, j’entre, me déshabille, descends, personne ne me menace, personne ne me pousse et cependant il y a quelque chose, une ambiance, une envie, un désir qui m’ordonnait de venir.

- Vous vous souvenez du coup… j’allais dire fatal ! Pour beaucoup vous revenez d’entre les morts. La nouvelle donnée, et les journalistes savent écouter nos conversations, fut qu’il n’y avait pas de survivant, le policier français qui se trouvait là avait trouvé la mort pendant son enquête en ayant pris des risques inconsidérés.

- Ne suis-je pas vivant devant vous messieurs ?

- Si !

Et pourtant ils doutent, si le commissaire s’évanouissait devant eux, si la lumière du jour passait à travers lui, ils seraient soulagé, n’importe quoi d’extraordinaire qui confirmerait ce qu’ils pensent, le voir là, normal, est insupportable.

- Affolement, la précipitation, cent raisons expliquer que l’on m’ait cru mort, vous comprendrez que je ne puisse rien vous dire à ce propos, j’étais… absent.

- Nous avons l’évidence que vous êtes vivant, nous en sommes heureux, nous avons les résultats de l’hôpital, ils sont aussi troublant et ne vont pas dans le sens que nous espérions.

- C’est-à-dire ?

- Vous avez subi un choc immense, perte de poids, déshydratation, faiblesse extrême. Votre blessure était superficielle malgré tout car trois jours après vous êtes là et votre blessure a quasiment disparue. Il ne s’est pas écoulé une demi-heure entre le moment où vous êtes entré dans la villa et l’intervention de la Garde Nationale, rien ne justifie votre état, votre survie. Vous n’êtes pas mort, c’est évident… Commissaire je m’interroge et cela me trouble, soyons sincères, nous sommes entre nous. Vous n’êtes pas un inconnu pour nos services, nous sommes alliés, si pas amis, n’empêche, chacun aime à observer ce que fait son voisin, nous en savons un peu sur vous, un peu plus que vos compatriotes, assez pour tout imaginer, si vous voyez ce que nous voulons dire ?

- Fort mal, excusez-moi, la fatigue est encore là malgré ma récupération rapide. Je suis un policier parmi d’autres, je veux bien reconnaître que mon domaine est peu apparu sous les feux de l’actualité, ce ne fut dicté que par le souci de la discrétion.

- De ne pas affoler.

- On peut le dire ainsi.

- Qu’est-ce qui affolerait un pays quand le pire semble quotidien ?

- Je travaille depuis longtemps, tout a changé depuis mes débuts, ce qui semblait extraordinaire ou insoutenable il y a dix ans est aujourd’hui le sujet de dessins animés pour les enfants qui confondent réel et virtuel au point de se demander si la différence existe vraiment. Les affaires que j’ai eu à résoudre attireraient peu l’attention aujourd’hui.

- Une élégante façon de ne pas répondre.

- Je suis policier aussi, je sais comment les choses se passent. Soyons clairs, tout n’est pas à dire, il est bon que restent dans l’ombre des faits inquiétants, non les plus violents, ce n’est pas l’abondance des cadavres qui trouble, au contraire, nous en voyons tous les jours et la télévision est un charnier, parfois cependant il y a autre chose, enquêter sur ces phénomènes n’implique pas de les comprendre, seulement de parvenir à y mettre fin, rien de plus.

- En tant d’années vous avez appris, compris. Nous connaissons votre valeur, votre intelligence, je ne dis pas cela par flagornerie et ces mots m’écorchent la bouche, je constate un fait, pour certains vous seriez capable de réussir dans tous les domaines. Nous savons que le meilleur moyen de cacher son intelligence est de la montrer sous un jour peu favorable, de faire le pédant, le vaniteux, celui qui sait, dit, et s’amuse de l’ignorance de ses petits camarades, c’est dissimuler son intelligence sous le masque de la culture, de la simple mémoire, il est évident que vous disposez des deux.

Le Français sourit, flatté, quoi que sachant que tout était vrai.

Vanité, vanité…

- Nous nous comprenons commissaire. Nous ne vous en demanderons pas davantage sur ce qui ne nous regarde pas.

- Ce qui veut dire que vous en savez assez.

- Non, justement.

- Assez pour ne pas vouloir en savoir davantage.

- Fine remarque.

- Ne suis-je pas intelligent ?

- Et plein d’esprit, vous êtes français, vous tenez les mots.

- Qui tient les mots tiens les gens. Les mots, les moyens d’informations, contrôler les imbéciles mais la question n’est pas là.

- Juste, commissaire, juste.

- Alors, tout ça pour en déduire quoi ?

- Que malgré tout nous serions curieux d’en savoir plus.

- Trop ?

- S’il le faut.

- Mais puis-je traduire en mots un ressenti tellement intime ? Je savais ce qui allez arriver, ce n’est pas le hasard qui fit que je me suis trouvé dans votre ville alors que se sont déchaînés des éléments inhabituels.

- C’est gentil de le confirmer.

- Mais je suis gentil, adorable même, dans certaines circonstances sur lesquelles je ne m’étendrais pas ici.

- Et nous en sommes heureux, quoi que…

- Flatteur !

Les deux hommes se regardèrent en souriant, ainsi, pour une fois les Américains avaient bien choisi, le commissaire fut sûr que ce porte-parole avait du sang français dans les veines, un américain de deuxième génération, un prosélyte peut-être, les pires !

- Bien, pas une surprise, logique.

- Pour le reste, à titre personnel, je reconnais que je ressentais les choses sans en avoir le descriptif, j’ai fonctionné naturellement, instinctivement serait trop simple. Je me suis laissé faire en sachant que j’étais guidé mais sans savoir par quoi.

- Vous saviez qu’une si grande violence allait exploser ?

- Non, je devinais une énergie considérable en attente. Ai-je été endormi, la chauve-souris vampire anesthésie localement sa victime.

- C’est gentil de la part de ce mammifère. Quel rapport avec nous ?

- Aucun !

- Vous cherchez à nous endormir ?

- Non.

- Mais pas à nous réveiller.

- Pas davantage, je me réveillerai en même temps que vous.

- Vous le redoutez ?

- Oui.

- Vous ne semblez pas peureux, vous en avez vu d’autres, la mort en face, souvent, et, qui sait, de plus près encore.

- La mort n’est pas ce le pire, non, vivre l'est, savoir. Mourir est le mieux qui puisse arriver.

- Vous en parlez avec regret ?

- Disons avec nostalgie.

- Ce qui est encore pire, c’est comme si…

- Comme si ?

- Comme si !

- Comme ça !

- Soit commissaire. Comme si ou comme ça ? Moi aussi je joue sur les mots.

- Vous avez raison, ils donnent du piquant à une vie qui en manque tant. N’auriez vous pas une ascendance française ?

- Ma mère…

- Je vois.

- J’ai choisi l’avenir.

- Ou l’illusion, vous êtes allé au plus simple, choisir le chemin qui descend n’est plus facile qu’au début, vient le moment où les cuisses font mal, ou l’esprit hésite, ne pas se retourner, ne pas douter de soi, voir la pente est dangereux, cela incite au radicalisme, au fanatisme, au nationalisme.

- Je ne tomberai pas dans ce travers.

- Je le souhaite.

Et mon œil disait le Français.

Il est glauque répondait le traître.

- Bref, nous parlions de vous, de vos enquêtes, de votre présence.

- J’affirme avoir été porté par les événements. J’ai souvent agit ainsi, intuitivement, le pif est un vieil ami. Vous ne le connaissez pas, vous avez vos ordinateurs, vos portables, tout un tas de trucs qui finiront par se demander à quoi vous leur servez, mais je m’égare, nous ne sommes pas là pour ça. La violence s’est déchaînée, naturelle, surnaturelle, question de définition, paraît naturel aujourd’hui ce qui est électronique, mécanique ; surnaturel ce qui fait appel à des forces inconnues. L’homo sapiens est amusant, il croit tout savoir, s’amuse des erreurs de ses prédécesseurs mais n'anticipe pas les moqueries de ses descendants.

- Intéressante opinion.

- Adaptée ! Être réceptif à une réalité aide à noter ses modifications. Les paupières closes gênent pour voir, l’esprit éteint restreint la compréhension.

- Vous êtes sensible au surnaturel, au surnaturel naturel pour prendre vos mots ?

- On peut le dire ainsi, une tournure d’esprit, un don.

- De qui ?

- Du hasard !

- Vous n’êtes pas croyant.

- Non, pensant seulement.

Énerver son adversaire pour l’affaiblir, infériorisé il réagit avant de réfléchir.

- Dieu n’existe pas pour vous ?

- Ni pour ni contre.

- Certains n’ont aucun doute.

- Je suis heureux que vous en reveniez au fanatisme.

- Ce n’est pas…

- Mais si. De la sensibilité dont je parle, il vous reste juste assez pour craindre et vous cacher derrière votre signe de croix.

- Nous ne sommes pas là pour parler de ça.

- Moi non, vous si !

- Vous en êtes sûr ?

- Évidemment. Pour vous ce qui s’est passé annonce l’Apocalypse, un trop grand mot Vous vous croyez nécessaire, faisant d’une vie la représentation de ce qui compte, l’aboutissement de la création. Il n’en est rien, croyez-moi, puisque vous aimez croire et ne pouvez que cela. C’est une erreur, nous ne sommes rien, vous comme moi.

Mais quel moi ?

- Vous ne me ferez pas sortir de mes gonds.

- Vous en avez ? J’ai cru que vous étiez incapable d'énervement.

- Vous aussi croyez.

- En rien, la preuve.

Le plus haut représentant de l’administration crut bon d’intervenir.

- Messieurs, je vous en prie, votre joute n’intéresse que vous, nous ne sommes pas ici pour satisfaire un esprit de compétition entre beaux parleurs mais pour comprendre, si nous le pouvons, ce qui s’est passé.

- Comprendre ?

- Oui, commissaire, oui !

- Qui en est capable ? Pas moi ! Un jour quelqu’un apportera une explication. Nous ne pouvons pas tout dominer, autour de nous se produisent des événements qui nous échappent quand bien même se servent-ils de nous pour exister, pour s’imposer.

- Vous en savez plus que vous dites commissaire. Même si savoir n’est pas le terme adéquat. Intuitif avez-vous dit, soit, mais cela nous étonnerait que vous n’ayez pas une idée. Nous n’attendons pas d’explication, les médias trouveront les leurs puisqu’ils ne seront pas satisfait de la nôtre.

- Si je pouvais… Est-ce trop tôt, trop tard ? J’ai été saisis par… quelque chose, parce que j’étais sensible, aimantable pour trouver une analogie correcte. Il se peut que demain j’ai une meilleure idée, pour l’heure tout est confus. J’ai été blessé, affaibli par l’épreuve, anormalement et plus qu’il n’y paraît. Il y a un long moment maintenant que nous parlons, il est illusoire de croire que nous résoudrons tout en une confrontation. Vous et moi avons besoin de temps, que maturent ce que nous nous sommes dit. Les idées font leur chemin seules dans l’esprit, souvent elles aboutissent à rien et disparaissent d’elles-mêmes, parfois elles passent l’épreuve de la vraisemblance et s’imposent.

- Pas toujours ?

- Il n’y a jamais de toujours. Quel plaisir tirer de la certitude, quelle valeur aurait une vie détentrice du savoir absolu, pouvant solutionner chaque problème ? Vous et moi avons besoin de faire le point, en plus j’ai faim.

"Français" ne put retenir le porte-parole muet depuis dix minutes.

"Vivant - répondit le commissaire - un synonyme, je vous l’accorde".


Les français se retrouvent dans un monde gorgé d’incompréhension, le sentant et le détestant. Les. Étasuniens aiment tout expliquer, en particulier à ce qu’ils ne comprennent pas

- Le jeu est intéressant commissaire.

- Tant mieux professeur. Ils ont bien choisi leur représentant.

- J’ai cru que vous alliez parler d’un procureur.

- Pas à ce point là, il ne s’agit pas de nôtre, de vôtre procès.

- En êtes-vous sûr ?

- En principe.

- Charger un bouc de tous les défauts simplifie la situation pour les autres qui se relient en montrant du doigt le seul porteur d’iniquité.

- Vous ?

- Je suis le survivant, le point commun de tout ce qui s’est produit ces derniers jours. Leur compréhension est mise à rude épreuve, de là à me mettre au pilori il y a un pas que je les sens près de franchir.

- Vous êtes une victime.

- Nous verrons, profitons de ce repas, peut-être sera-ce le dernier.

- Vous êtes optimiste.

- Non, moqueur !

- Cynique.

- Aussi ! Mais se moque de tout qui sait la vanité des choses.

- Bien entendu cet endroit est truffé de micros.

- Je suis sûr qu’il y en a dans les toilettes, ils font de ces choses maintenant, des prodiges de miniaturisation, on dirait qu’il s’agit d’une crotte, non, c’est un micro. La crotte n’est pas là, elle écoute.

Regard complice des deux français avant de s’attaquer au contenu de leurs assiettes.


Retour dans la salle d’audience, chacun reprend sa place, les groupes humains se facilitent le conditionnement en ritualisant leur comportement, moins de temps perdu en vaines réflexion, ce qui convint une fois sert à nouveau, encore et encore.

- Messieurs, si nous reprenions le cours de nos réflexions ?

"Beau numéro de faux-cul" souffla Morton à son ami qui opina.

- La situation est compliquée. Faisons preuve d’intelligence en ne nous affrontons pas, nous sommes du même côté, chacun soucieux de faire éclater la vérité.

"Elle te défigurerait !" Pensa le commissaire, certain que son complice se faisait une réflexion similaire, de nombreuses années passées à se fréquenter dans des conditions périlleuses incitent à se ressembler, par l’esprit sinon par le physique.

- Commissaire vous admettrez que nous avons besoin d’en savoir plus, il s’est produit des choses fantastiques ces derniers temps. L’évolution des mentalités et la diffusion d’émissions télévisées à succès font que le public regarde cela avec distance. Son monde se définit au travers de son écran plat, les réactions sont lentes, diffuses, si l’on excepte quelques groupes ici ou là, quelques agitateurs ou profiteurs. Ce qui s’est passé n’est pas loin de ressembler à un épisode de telle ou telle série. Je ne les connais pas assez bien pour en nommer une en particulier.



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Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité.

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