14
- Elle est le fruit de l’expérience, pas de la théorie. Les études c'est bien mais insuffisant, le vécu est irremplaçable ! Je n’aurais pas supporté votre vécu, mes connaissances remontent à ma formation en criminologie, les tueurs en série devenaient à le mode. Ce qui explique ma présence ici pour enquêter sur votre père et son supposé club !
- Il prendrait cela pour un compliment.
- Vous croyez ?
- Oui, s’il avait fondé cette organisation ce n’eut pas été pour en faire une association d’amateurs mais un cercle criminel d’envergure. Le pire d’accord, mais le meilleur dans le pire !
- Tuer est une façon d’exister, de combattre le néant intérieur en se remplissant de sensations toujours décevantes, c’est une quête d’un absolu introuvable sinon dans la mort.
- C’est juste. Vous voyez, nous parlons boutique alors que nous pourrions faire une pause ! Oui, la clarté vient de la discussion, la preuve, je ne préméditais pas cela, et puis voilà. Parler avec vous est un plaisir, dans ce décor c’est un ravissement.
- Si vous voulez.
- Ravir à plusieurs sens, mais peu importe. Le sang a séché, les corps sont retournés à la terre mais l’air vibre encore d’un mélange de haine et de terreur. Nous respirons autant les cendres des premiers que les effluves des secondes ! Le monde est un charnier, en être conscient peut amener à se dire que tuer n’est pas si grave que ça.
- Vous le pensez ?
- Oui, tuer… Tu es ! Tant de morts sont évitables, tant de comportements sont suicidaires, des sacrifices inavoués. Les contes ont disparu ou ont changés de formes. Il n’y a plus d’ogre, de méchant loup, non, il y a le tueur, celui qui vous, nous, qui me ressemble, il sourit, inspire confiance, obligeant, serviable, dans la main qu’il garde dans sa poche il y a un couteau, derrière son sourire ses yeux suintent de haine, d’envie de se soulager. Le méchant tient une hache à la main, il peut entrer dans la salle de classe, plus besoin de courir les bois pour le trouver, c’est lui qui s’approche, lui que l’appétit fait surgir du bois. La faim ou la fin. La faim de la fin, peut-être !
- Pourquoi ne pas transcrire sur le papier vos idées et vos réflexions ? Tant écrivent qui n’ont rien à dire, vous seriez différent.
- Suis-je du fumier à épandre sur les autres pour les nourrir.
- Alors que vous pensez le contraire ?
- Oui.
- Vous méprisez les autres, comme votre père ?
- Plus maintenant. Je les ai méprisés, haïs, ils m’ont écœuré, distrait, maintenant… Sont-ils ce que je pense ? Pas sûr ! Ce qu’ils croient ? Pas davantage ! Alors ? Non, vraiment je ne sais plus. Ce qui vient, ce qui m’attend… Où nous mènera cette enquête finalement ? Chacun vers soi, quel prix faudra-t-il acquitter alors ?
- Et nous, le serons-nous ?
- La conscience est sans innocence, des mots rimant mais contraires.
- Intéressante discussion, regardez dehors, quelle nuit, pas d’étoiles, rien.
- À croire que nous sommes sous cloche.
- À croire, oui…
Évitez la question pour fuir la réponse, surtout ne pas s’interroger.
- J’espérais voir les étoiles, le ciel ici ignore les perturbations lumineuses des villes. Combien savent-ils ce qu’est une étoile ? Les cités sont nos cages modernes. Ne nous étonnons pas que la nature qui s’y forme caricature la vraie.
- Cela est frappé au coin du bon sens, l'étonnement est une inutile fatigue. La nuit est totale, l’ombre est partout, demain le soleil reviendra.
- Espérons.
- Vous en doutez ?
- C’est idiot, n’empêche, je me sens bizarre ici, cette nuit est une nuit…
- Remarque on ne peut plus logique.
- Oui, je ne sais pas ce que je veux dire.
- Inquiet ?
- Oui.
- Y a-t-il une raison autre que les ténèbres ? Les vrais, ceux que l’on porte en soi et qui étouffent lentement et dont vous ne savez rien !
- Vous ne ressentez pas cela ?
- Non, je les connais, je me meus en eux avec habitude, je ne dis pas facilité, encore qu’ils soient mystérieux, profonds, hantés.
- Vous pourriez écrire à nouveau.
- J’y avais pensé.
- Vous avez renoncé à vos ambitions ?
- En ai-je jamais eu ?
- Vous ne diriez pas cela. C’est une chance de pouvoir réaliser ses rêves.
- Non, un rêve réalisé est un rêve mort, un froid que l’on garde en soi !
- Vous avez été déçu commissaire ?
- Sans doute.
- Sûrement ! Vous êtes un solitaire.
- C’est le propre de la vie de policier.
- Rarement, la plupart font leur métier comme n’importe qui.
- Pas vous ?
- Non, ce n’est pas un compliment, et si tel était le cas ce ne serait pas un avantage. Au contraire, je ne suis pas la voie sûre, mon chemin est à l’écart, ignoré, oublié, heureusement reste les circonstances et l’amitié.
- Mais c’est insuffisant, où est l’émotion ? Ne parlez pas de peur. Ressentir cela serait tricher, se satisfaire des limites du psychopathe qui croit combler le vide en se nourrissant de violence, qui ne ressent pas d’émotion mais vole de ses victimes. Je suis sûr que votre père fut ainsi, nonobstant le respect que je ne lui dois pas, vous êtes différent, et le savez. Je vous vois affronter les pires criminels en souriant, un regard différent, un regard de femme, un regard aimant, voilà ce qui vous effraie.
- Vous avez approfondi vos études, psychiatrie, comportement et autres ?
- Aussi loin que possible, je n’aime pas abandonner en cours de route.
- Suis-je intéressant à observer ?
- Oui.
- Vous êtes là pour ça ?
- Aussi, mais pas seulement ! Je suis là pour regarder, noter, apprendre, ce qui se passe est bon à prendre. Vous ne dites pas que j’ai tort ?
- Sans doute parce que vous avez raison.
- C’est une bonne réponse.
- Je ne vous le fais pas dire, vous redoutez l’amour, intéressant ! Ce sentiment est troublant en ce qu’il vous fait vous croire fragile, destructible, c’est faux, d’être manipulable, c’est peut-être vrai mais seulement si vous le voulez.
- Cela le fut.
- Toujours ?
- Presque.
- Que s’est-il passé commissaire ?
- Vous ne savez pas ça ?
- Non, tout lire sur vous m’eut amené à dessiner une image à laquelle j’aurais voulu que vous ressembliez, je préfère garder un œil objectif et dénué de préjugés.
- C’est bien.
- Vous éludez la réponse.
- Juste, et alors ?
- C’est la preuve que ce mauvais souvenir est très présent.
- Vrai, il est là, quelque part, mais pas seulement comme pénible.
- Quelque chose s’est mal passé, la fin fut dramatique et vous y avez pris plaisir, c’est mieux comme ça, aimez qui ne peut vous le rendre, l’idéal !
- Exactement !
Exactement ?
Comme si je ne le savais pas. Peur de l’amour, de la vie, de l’envie, peur de ce regard pour ne choisir que ceux dans lequel ne peux me voir.
Évidence, évidence… Et, vide, danse !
Peur de l’amour ? Qu’est-ce ? Caisse ? Le laisser dedans, ne pas déballer, ne pas regarder, ne pas savoir, ne pas…
- Cela empêche-t-il que vous en parliez ?
- Non.
- Alors ?
- Une histoire simple, presque banale.
- Vues de loin toutes les histoires d’amour le sont, les détails font la différence.
- Sans doute.
- Confessez-vous mon fils.
- Vous êtes mon père ?
- Heu… Non !
- Vous êtes plus jeune que moi.
- Que cela ne vous serve pas de paravent.
- Elle était… Faut-il parler d’elle au passé ? Elle est non, elle était, jeune, jolie, et du mauvais côté. Prisonnière des circonstances, d’un maléfice, oui. Mal est fils ! Encore un jeu de mot, beau ! Bref, je m’égare, elle était jeune, belle, sensible, trop, un sursaut la fit venir vers moi, nous nous sommes aimés... L’investissement psychologique était trop fort pour qu’elle oublie tout, son esprit n’y a pas survécu. Je peux dire qu’elle fut, son corps est vivant si son esprit est éteint. J’ai rêvé un jour la retrouver, qu’elle sorte de son abattement, impossible, elle est comme une plante, pas même un bébé, l’emballage est là, vide au-delà du désespoir.
- Je comprends ce que vous pouvez ressentir.
- C’est simple, vous avez raison, c’est un amour facile, protecteur, un Amour avec une majuscule pour l’interdire, sublimé jusqu’à l’impossible, un barrage contre le réel, un espoir faux, une trahison quelque part. Je suis coupable de son état, sans moi…
- Elle serait morte et vous le savez.
- Oui.
- Complaisant !
- Oui.
- Vous n’êtes pas sensible à l’opinion d’autrui ?
- Non, en effet, solution, si solution il y a, ne peut venir que de l’intérieur.
- Elle viendra !
- Non, maintenant…
- Maintenant ?
- Moins qu’avant !
- Pourquoi ? Vous êtes bien placé pour savoir que l’on peut revenir de tout y compris d’aussi loin que vous.
- Sans doute de plus loin, de trop loin. Non, l’amour m’est interdit.
Comme j’ai… Peur/envie que ce soit vrai ! Non, que ce soit faux… Je…
Peur, et plus, revenir, mais pourquoi, pour qui ? Quel intérêt d'espérer encore, à rêver, à vouloir, à tendre les bras pour être abandonné ?
- Je ne peux pas croire que cela soit vrai, pour vous ou pour quiconque, le pire des hommes y a droit, peut le trouver, pourquoi pas vous ? Vous n’êtes pas le pire !
- Mais suis-je un homme ?
- Que voulez-vous dire ?
- Rien.
- Mais si, vous voulez dire quelque chose, vous méprisez-vous à ce point ?
- Ce serait si simple s’il s’agissait d’un constat aussi banal, mais non, ce n’est pas cela, c’est… autre chose, qui n’est pas pour vous.
- Non ?
- Non !
- Est-ce pour vous ?
- Non, oui… J’aimerais que le temps s’essouffle et refuse d’aller plus loin.
- Le pourra-t-il un jour ?
- Qui le saura ?
- Nous dérivons bien loin de ce que nous disions.
- Non, je ne trouve pas, nous avons parlé de folie, de démence, j’ai croisé son regard, l’oublier est impossible. Le regard du tueur fait moins peur, il dégorge de haine, suinte de peur et de rage, c’est acceptable ; là c’est la promesse d’un voyage sans fin, sans but, et seul. Ne cherchez pas à comprendre, si vous y êtes confronté tuez-vous. Tout plutôt que ça.
- Le serais-je ?
- Personne n’est à l’abri. Le pire prend tous les visages, il est souriant, drôle, tentateur et séducteur, vous lui ouvrez la porte, l’esprit, il entre, dès lors la peur s’installe, le refus veut s’exprimer, à sa place ce ne sont que hurlements de terreur et de souffrances. Vous ignorez le possible. C’est bien d’étudier, d’aller voir un tueur dans sa prison, c’est bien, c’est rien ! Ne vous approchez pas trop près, mais n’est-il pas trop tard ?
- C’est une question ?
- Oui.
- Et la réponse ?
- Je crains que si ! Poser la question amène cette réponse, avant, elle est sans objet, elle naît de la certitude que le pire est là, qu’il suffira d’ouvrir les yeux pour le voir, et si nous le refusons il nous coupera les paupières.
- Dans un tel décor que ne pourriez-vous écrire !
- Ce serait dangereux.
- Pour vous ?
- Oui.
- Vous avez peur de céder à la folie ?
- Non.
- Vous avez pas de ne pas céder à la folie ?
Bien sûr, ou de lui résister, je l’ai cru amie, complice m’entraînant pour me protéger, reste la peur et la sensation que le danger n’en est pas un. Ce qui m’attend n’est pas l’effroi attendu, l’espérant digne de ce NON !
- Aussi, peut-être. Qui sait ce que ce lieu gorgé de cruauté peut susciter en nous !
- Quels esprits pourrons nous entendre ?
- Le voulons-nous.
- … Non ! cependant s’ils veulent se manifester comment le leur interdire.
- Nous ?
- Oui, nous, mon collègue et moi, pas vous deux.
- Pensez-vous qu’ils nous épargneraient ?
- Vous êtes le fils du patron.
- J’ai cru que vous alliez dire le fils du seigneur, du saigneur.
- J’aurais pu, mal est fils avez-vous dit !
- Cela peut-il me convenir ?
- Non, mais il pourrait être votre frère.
- Effectivement c’est un point de vue, jumeau ?
- Vrai ou faux ?
- Vrai.
- Qui serait l’aîné ?
- Lui.
- Logique en effet. Je ne sais pas, je ne peux pas savoir, il se fait tard.
- Vous avez sommeil ?
- Oui, enfin, non !
- Vous avez envie d’aller vous coucher ?
- Non !
- Dans une chambre avec votre imaginaire trouveriez-vous le sommeil ?
- Et vous ?
- Je n’ai jamais été un gros dormeur.
- Une qualité que nous partageons, quel est le programme pour demain ?
- C’est à vous de le dire, je fais taxi.
- Cette maison n’a pas livré tout ses secrets.
- Vous croyez ?
- Il serait bon de revenir avec ce qu’il faut, radar, sonar, prendre des photos aériennes, analyser le sol, faire des prélèvements, tout le toutim !
-Certes, vous le désirez ?
- Oui.
- Pensez-vous que je vais vous y autorisez ?
- Est-ce utile ?
- Et que la maison l’acceptera ?
- Ça, vous viendrez avec nous, légalement, vous pourriez y être contraint.
- Pour vous protéger, un gri-gri en somme ?
- La loi est la loi.
- Cela vous protégerait-il ?
- Pourquoi pas, cela vaut la peine d’essayer.
- Vous aimez le risque.
- Tout s’est bien passé pour nous, pourquoi pas pour d’autres ?
- Pourquoi pas en effet, mais vous vous avancez beaucoup il me semble.
- À quel propos ?
- Pour dire que tout s’est bien passé pour vous, la nuit est longue, le soleil peut s’absenter. Nous ne sommes pas encore repartis.
- C’est une menace ?
- Une impression. N’allez pas trop vite, le calme n’est pas fait pour durer, ne refermez pas trop vite votre dossier, il manque encore des pièces.
- Surtout les pires ?
- Sinon où serait l’intérêt ?
- C’est vrai, où ?
- Ici, partout ! Il ne vous semble pas que le temps nous ait oublié ?
- Je n’ai pas peur.
- C’est bien, je vous félicite.
- Merci.
- C’est sincère, vous pourriez dire que vous n’avez pas encore peur.
- Est-elle l’invitée qui manque ?
- Non.
- Vous me rassurez.
- Non plus ! Je voulais dire qu’elle ne manque pas.
- Ah bon et…
Les deux hommes se regardaient dans la baie, sur fond de nuit le verre faisait miroir, l’américain se tut, un éclair lui mordit les rétines, il resta interdit, la maison… Il avait dû rêver !
La peur se contenta de sourire.
- C’est…
- Oui ?
- Vous n’êtes pas surpris commissaire ?
- De quoi devrais-je l’être ?
- De ce… Je… Il me semblait… C’est étrange, le poids de cet endroit, de cette nuit trop profonde pour être vraie. J’ai cru que nous étions ailleurs.
- Nous ne le sommes, d’une certaine façon, ailleurs.
- Par rapport à l’endroit où nous sommes censés être.
- Convention. La réalité est une façon de définir avec des mots des impressions qui, à les voir de plus près, diffèrent suivant les personnes. La vitre fait glace, avec-vous vu l’extérieur ou ce que vous vouliez voir ?
- Cet éclair, je l’ai rêvé aussi ? Vous allez dire que je cède à l’influence d’un lieu que vous avez su rendre impressionnant en me rappelant ce qui s’y étais produit afin qu’il agisse sur moi en ranimant d’anciennes terreurs, probablement, vous êtes un gros chat commissaire et moi une petite souris vaniteuse mais ignorante ! Il me surprendrait que la terre s’ouvre et qu’en sortent les indiens assassinés là, ce serait du grand Guignol.
- La réalité sait être spectaculaire, elle sait mettre en scène des visions qui feraient rire sur grand écran mais qui, avec un fond de réalité, deviennent inquiétantes. La nuit fait écran, l’obscurité appelle les ténèbres intérieures. Souvent ils sont fragiles et ne résistent pas à un regard lucide, parfois pourtant ils se font plus dense, plus présent, finissant par acquérir une réalité, une force qu’ils ne présentaient pas avant.
- Cette maison est très inquiétante, et vous aussi.
- Moi aussi ?
- Oui, je vous sens étrange, bizarre.
- J’accepte ces termes, vous les avez entendus à mon endroit ?
- J’ai tant entendu d’avertissements ! Vous présentez plusieurs visages, l’esprit tellement français que vous maniez cache une réalité complexe que vous méconnaissez. Je ne sais pas si ces personnalités s’affrontent ou si elles cherchent à s’unir.
- Jolie comparaison, pourquoi ne pas parler d’envoûtement ?
- Oui, pourquoi ?
- Vous pensez que l’esprit de mon père hante cette maison, qu’il y est venu pour conclure un pacte avec des forces anciennes, qu’il va, ou qu’elles vont, se réincarner en moi ?
- Ce serait si simple. Votre père vous connaissait et a pu concevoir un plan tortueux dans un but connu de lui seul mais que vous devinez. J’ai l’impression d’un scénario mis en scène dont je suis un acteur connaissant sa situation mais ignorant son rôle exact.
- Fine analyse. Dommage que vous ne puissiez dire quelle personnalité est destinée à triompher et quel était le véritable but de mon père.
- C’est un jeu dont les règles nous sont inaccessibles psychologiquement et intellectuellement, nous ne sommes que spectateurs.
- Avec les moyens d’agir. Que votre intervention ait été prévue ou non, peu importe, la réalité s’impose aux calculs. Un bon script sait faire avec les impondérables.
- Sans doute, elle sait, mais s’agit-il d’une bonne histoire ?
- Oui, qui va mourir, qui va naître cette nuit ?
Qui ? Je voudrais savoir. Suis-je dirigé ? Par qui, vers où, pour gagner quoi ? Enfer ou Paradis ? Impossible de savoir, plutôt que de personnalités distinctes ne s’agirait-il pas de pulsions internes. Opposition ou tentative de fusion provoquant un tel malaise que seul le refuge dans le cerveau reptilien, le siège des instincts, permet de trouver le repos. Dans la grotte salvatrice de l’archaïsme cérébral se trouve la violence qui diffuse dans l’être la douce sensation d’inexistence. La religion sert le même but, anesthésier la curiosité en favorisant la régression dans les ténèbres de l’ignorance. La prière capte l’énergie et la vaporise dans le néant du reniement. Deux forces se contemplent, se jaugent, sachant que leur union les anéantira en donnant naissance à… Les mots m’entraînent, la folie est un gouffre aussi profond que l’intégrisme religieux. Schizophrénie et lucidité, folie et génie, les contraires se cherchent et il est probable que ma conscience ne survivra pas à cette rencontre, elle sera écartelée ou écrasée. J’espère rester vivant le plus longtemps possible.
Quelles mains tiennent-elles les miennes pour leur faire écrire cela, quelle sirène veut-elle me laisser croire que je suis capable de m’aventurer dans ces zones d’où nul ne revint que dément ? Insidieux pouvoir du papier ! Je suis prisonnier de l’infini et cela m’attire plus que le contraire. Je comprends celui qui se réfugie dans sa cage pour bâillonner son âme.
J’aurais voulu en faire, Enfer, autant, au temps où c’était possible, elle ne le voulut pas. Elle n’est pas un bâillon, ça c’est la fonction de la normalité, oublier l’espace entre les barreaux de la cage, la folie donne envie d’aller au-delà et l’impression que c’est possible. Reste à le supporter.
Schizophrène !
Folie et lucidité, couple infernal ! Aucune ne peut triompher, la disparition de l’une entraînerait l’extinction de l’autre, elles forment un tout insécable sans pouvoir non plus se fondre, elles se touchent s’effleurent et déchaînent par ces espoirs de terribles orages intérieurs, des moments de souffrance indicible tout en laissant surnager un rayon de soleil, envie d’arc-en-ciel sur un horizon inaccessible.
Quel espoir ai-je ? Ces mots n’apportent pas la paix, je peux feindre de croire que ce sera pour plus tard, c’est faux, je le sais, ce sera un palier, je vais continuer. Il me semble être allé au sommet, avoir foulé le fond de la plus sombre des abysses, qu’ai-je à faire encore, existe-t-il un ailleurs en lequel je doive espérer et ne serait-ce pas nourrir une illusion pour avancer, pour…
Pour quoi ? Qui ?
Pas pour moi ! Ce je informe gît au fond d’un puits, créature morte avant d’être née. Non, impossible qu’en elle reste une étincelle de vie. La dissoudre dans le refus, la lâcheté ! Qu’ai-je à faire d’attendre ce qui ne viendra jamais puisque cela n’existe pas ?
Laquelle est miroir de l’autre ? Les deux se cherchent se hument, voudraient en savoir davantage, elles se mordent mais elles sont invinciblement attirées l’une vers l’autre.
Moi je suis…





