17
- C’est une réponse simple et précise.
- Qu’est-il arrivé à votre père ensuite ?
- Il était vivant quand je suis parti, ce qui lui arrivé…
- Je sens que vous ne dites pas la vérité.
- Vous interprétez.
- Je vous pensais capable de prendre vos responsabilités.
- Vous n’êtes pas infaillible. Je vous dis la vérité.
- Vous dites une chose pour en cacher une plus intéressante.
- C’est encore votre avis, pourquoi n’avancez-vous pas ?
- Oui, pourquoi ?
- Vous avez peur ?
- Oui, et non, je ne sais pas, je me sens mal à l’aise.
- Tiens donc, votre réaction ne m’étonne pas..
- Je suis prévenu, je vais être changé par ce que je vais voir là-dedans ?
- Vous l’avez déjà vu, vous savez ce qui a pu s’y passer, entre autre.
- Entre autre ! Combien de victimes dans cet endroit ? J’imagine votre père les utilisant comme engrais, se servant d’eux autant qu’il pouvait, pour tous les usages.
- N’imaginez pas trop, vous courriez un risque trop grand pour vous. L’imagination est tentatrice, dangereuse aussi, restez dans vos limites.
- Parfait !
- L’américain fit un pas en avant, son regard plongea dans le puits, il resta interdit, silencieux, avant que le commissaire ne vienne le rejoindre, puis leurs accompagnateurs.
- Votre père je suppose ?
- On dirait.
- Effectivement, il était vivant.
- C’est-à-dire ?
- Se peut-il qu’il se soit enfermé volontairement ?
- Pourquoi pas ? Une mort logique s’il voulut expier ses fautes dans un accès de lucidité.
- Hypothèse improbable. Le tueur qui rencontre la grâce et ressent le besoin de rééquilibrer les plateaux de la balance.
- Quitte à être fou autant l’être jusqu’au bout, une forme d’équilibre dans une démence personnelle. Se tuer en point final c’est cohérent. Voir venir la mort est le spectacle le plus fort possible, bien plus que la donner.
- Explication intelligente.
- J’approuve. Qui sait s'il n'eut pas, dans un moment de lucidité, la vision de son passé et surtout d'un avenir auquel il ne pouvait échapper que d'une façon.
Parfois cela s’arrête en plein milieu, cela cesse au bord du vide, quand le fleuve redevient une rivière banale, quand les crocs de pierre ne sont plus que quelques récifs épars.
Souvent, mais pas toujours il est agréable, d’en revenir, d’avoir senti sa conscience s’éloigner, il arrive même qu’on lui en veuille d’être revenu.
De qui est-il question ?
Je ne sais pas, je ne peux pas savoir, c’est loin, c’est différent, c’est étranger à tout ce que… Non ! Mensonge, ça n’a rien d’étranger à quoi bon refuser ? Je l’ai vu ce gouffre devant moi, j’ai failli… La conscience fut plus forte. Face à la Camarde elle est revenue, à moins que la mort elle-même ne se soit retirée pour me laisser face à moi-même, pour me dire que mon chemin n’était pas terminé, que je ne pouvais fuir ainsi
- Une fuite face à ses responsabilités.
- Vous auriez voulu qu’il aille se livrer, qu’il raconte sa vie, ses exactions, qu’il livre ses complices et devienne le sujet d’une curiosité malsaine ?
- Il aurait servi la justice.
- Vous employez des mots sans signification. Justice ! Et pourquoi pas liberté pendant que vous y êtes ? Un procès n’aurait servi qu’à satisfaire les appétit nécrophiles de vos semblables, de ces victimes promises à l’abattoir de la normalité, de la banalité. C’était une affaire entre lui et lui, face à sa conscience.
- Ce mot a-t-il plus de sens ?
- Pour qui le souhaite. Une définition, pas une explication.
- Alors il s’est suicidé ainsi ? Mais je retiens vos paroles, désirer suffit-il ? Pourquoi n’aurait-il pas utilisé quelqu’un pour se faire enfermer, d’être trop conscient put l’effrayer.
- L’idée m’intéresse.
- Merci ! Il sait que la mort est l’unique pourvoyeuse de paix digne de ce nom mais il manque de la force d’agir directement alors il utilise quelqu’un qui le contraigne en l’enfermant ici d’où il sait toute évasion impossible. Y être, oui, y venir, non !
- C’est une belle histoire.
- Est-elle belle, est-ce une histoire ?
- Le temps nous éclairera. Contentons-nous des faits, rien que des faits, il est là, mort, conservé par la sécheresse et la fraîcheur de cet endroit.
- On dirait une momie. Jusqu’à quel point resta-t-il conscient ? Il semble calme, pas de blessure visible, il aurait pu vouloir hâter la fin.
- Son esprit était ailleurs, loin, très loin de cet endroit.
- C’est le principe même de la folie.
- De s’extraire de la banalité ?
- De la normalité !
- De ce monde de gestes copiés, de rites encensés pour ce qu’ils ont de sociaux, d’animaux ! Bref, si nous allions y voir de plus près.
Ainsi fut fait. Ils descendirent accompagné par une curieuse émotion. Par cet escalier multicentenaire des dizaines et plus de vies s’étaient perdues dans un enfer sans nom, dans le cercle de pierre qui les attendait s’étaient déroulés d'atroces spectacles, des cris avaient résonnés, des malédictions et des supplications, tout avait pu y arriver et plus que cela. Inutile de posséder une sensibilité hors du commun pour percevoir dans l’air, courant le long des roches qui en avaient été gorgées, des souffrances dépassant le supportable.
Tout le monde porte ce puits, ce réceptacle d’envies terrifiantes, de désirs obscènes, de peur ou de fureur, de haine et de rage. L’amour n’y a pas sa place, mais s’il existe il ne peut se trouver qu’ensuite. Accepter cela en soi vise à cacher quelque chose de pire par le pouvoir de déstabilisation qui s’y trouve incluse. Est-ce l’amour que j’ai voulu cacher alors que j’ai pris le chemin partant dans l’autre direction spontanément. Maintenant je sais et cela n’en est que plus effrayant.
Quelle force persiste-t-elle à me faire avancer conscient et percevant autour de moi un monde aux promesses insoutenables ?
Est-ce un destin, une tentation, une étape en promettant d’autres ? La vie peut-elle promettre la stagnation, le pourrissement ?
Encore envie de me faire peur, de reculer ?
Non ! Finies la peur, la folie, la rage, reste la compréhension de la lumière et des ténèbres et l’ambition démesurée de les mêler non pour m’y perdre mais m’en nourrir. Je ne crains plus ce puits ni ce qui s’y trouve, je ressens une sérénité apocalyptique. Je suis une porte, ce puits n’est que cela. Je suis ce trou noir, il était temps pour moi de l’accepter.
Les conséquences sont proches, amicales et haineuses, petites boules de rage, bulles d’une violence qui déformera la surface du réel.
Déchirer la surface des conventions, secouer ces idées pour en voir la trame, que s’éteigne l’illusion, que le monde atteigne la compréhension de ce chemin qui n’a de destination qu’en lui-même.
Et moi sur lui, pauvre marcheur, j’allais employer le mot « pèlerin », curieux terme pour me qualifier avec le faucon et les criquets migrant et détruisant tout sur leur passage.
Des murs… Ils n’étaient pas en cercle, pas en puits, c’était un quadrilatère, une cage aux murs de peur plus que de pierre, une cage d’ombre pour oublier un ailleurs pire encore, un ailleurs de vie, d’espoir, illuminé par les souvenirs d’un astre moribond, par la vision d’un chemin allant vers nulle part, un chemin finissant, là-bas, si loin et si près pourtant, un gouffre, un abîme, recouvert d’une dalle, des noms et des dates gravés, ne marcher que vers cela et vouloir l’oublier. Je jette en eux les angoisses de mon enfance, les souvenirs sanglants, des avenirs qui furent autant de déceptions. Des murs qui ne me contiendront plus.
- C’est impressionnant.
- N’est-ce pas !
- Vous avez ressenti cela la première fois ?
- Oui, je me sentais appelé à chaque marche davantage, des hurlements violents, des appels, des pleurs aussi. Tant de crimes furent commis là qu’il est évident que seule la disparition totale de l’homo sapiens serait la Bonne Nouvelle des croyants, la vérité derrière ce qu’ils annoncent alors qu’ils n’idolâtrent que leur propre mort fardée pour sembler amicale.
- Vous êtes sûr que la porte peut être fermée de l’intérieur ?
- Il suffit de poser la barre de telle façon qu’en la claquant elle retombe du bon côté.
- C’est une question de chance ?
- Si on peut dire.
- J’imagine mal votre père, ou quiconque, s’y reprenant à plusieurs fois pour y parvenir, une aide extérieure serait plus logique.
- Plus logique ne veut pas dire plus vraie.
- Certes, je vous laisse passez devant, vous êtes chez vous.
- Un hôte ne doit-il pas s’écarter afin que ses invités le précèdent ?
- Ça ne me semble pas une bonne idée.
- Soit, faisons attention comment nous plaçons la barre, si elle retombait mal nous serions enfermés, avouez que ça ne manquerait pas de sel de se retrouver dans ce puits à nous regarder en nous demandant lequel manger en premier.
- Nous n’en arriverons pas là.
- Les conventions disparaissent face à la nécessité.
- J’ai un téléphone sur moi.
- Il n'y a pas de réseau ici.
- Nous vous faisons confiance, vous mettrez la barre comme il faut.
Cette fois – ajouta in petto l’américain. Le regard amusé du commissaire lui fit penser qu’il l’avait murmuré.
La lourde porte s’ouvrit aisément, l’air qui leur frappa le visage était glacé, haleine d’un démon oublié que cette intrusion pouvait réveiller.
Le corps était allongé au centre,nulle trace d’angoisse ne déformait ses traits et s’il avait changé c’était par la momification naturelle.
- On dirait qu’il sourit.
- Il se moque des visiteurs qui ne pouvaient manquer de venir.
- Je me demande quelles furent ses dernières pensées.
- Agréables, il avait oublié le contexte pour s’enfoncer dans le rêve en espérant malgré tout que la mort lui donne le moyen d’y accéder. Au dernier moment seul subsiste l’important.
- Vous en savez quelque chose.
- J’interprète, je n’étais pas à sa place au moment de mourir.
- Il a donc raté son agonie.
- Pardon ?
- Une mort pénible pour expier, sans souffrance pas de pardon.
- Un dernier défi pour regarder la mort dans les yeux, une victoire sur un sort étrange, ultime moquerie envers vous et votre monde, vos idées, vos libertés, apparentes, vos habitudes, tout ce fatras primitif dont vous vous flattez. C’est lui qui a gagné, par conséquent vous avez perdu. Souvenez-vous, la Sainte Inquisition, faire plier l’hérétique, lui faire admettre qu’il a tort. Son reniement rassure, c’est se dire, en oubliant les moyens utilisés, que l’on eu raison puisqu’au dernier moment le contraire rendit les armes et se vendit.
- Lui ne fut pas torturé.
- Seuls les premiers jours sont pénibles, l’envie de manger disparaît, la soif s’estompe par altération du cerveau. La perception même de soi s’asphyxie avant que le cœur ou le cerveau ne s’arrête.
- C’est une mort que vous enviez ?
- J’envie ce qu’il éprouva, sentir refluer la vie en soi pour préserver le plus important, pour gagner une seconde de plus. La mort était son ombre, mais pour lui c’était la vie. Il se nourrissait des émotions de ses victimes non seulement pour calmer ses pulsions mais pour y voir au travers de la réalité. Le prédateur ne détruit pas la vie, il s’en nourrit, il a besoin d’elle.
- Pour sa survie !
- Quelle autre vie avons-nous que la nôtre ?
- Tant se dépensent pour celles qu’ils côtoient !
- Ce sont des spectres, des vampires masqués d’hypocrisie qui aspirent la misère. Eux sont les vrais monstres, eux sont pires.
- C’est un sophisme.
- Mais savez-vous qu’un sophiste est un amoureux de la sagesse ?
- Vraiment ?
- Mais oui, aussi étrange que cela puisse vous paraître, c’est le cas ? Vous avez oublié le sens du réel, tout votre monde n’est qu’apparence, que peur emballée sous vide, du vide sous vide, voilà la banalité.
- Sommes-nous ici pour parler ainsi ?
- Pour quoi alors ? Il n’y aura pas de procès, il est mort, ses complices avec lui, il reste un mystère, votre envie et votre peur de l’affronter.
- Quel mystère ?
- Où sommes-nous ? Dans ce lieu il est impossible de mentir, de tricher. La mort observe, détruit et ne pardonne pas. Il dévoile votre âme, ou son absence. Ici le combat contre l’autre ne sert à rien, j’approuve mon père d’avoir accepté son sort, je le félicite pour sa fin.
- Et pour le reste ?
- Non.
- Mais vous le comprenez ?
- Que pouvait-il contre l’enchaînement des circonstances ? Ses actes appartiennent au passé, les lois humaines ne l’atteindront plus et s’il y en a d’autres… Le danger ne vient pas de ce que nous comprendrions mais de ce que nous apprendrons sur notre nature et notre devenir ! Nous sommes bien, nous parlons pour gagner du temps, et pas le contraire, le problème sera de remonter, de retrouver la société sans pouvoir oublier ce que nous avons vu, éprouvé. Vous y repenserez un peu, beaucoup, à la folie ! Vous irez voir un psy, habitude chez vous mais quand les murs font peur changer la tapisserie est parfois insuffisant. Leur réalité passera au travers de vos tentatives de les recouvrir.
- Et ensuite, que ferais-je ?
- À votre avis ?
- Revenir ici, vous allongez, et attendre la mort.
- Je doute d’en avoir le droit.
- Moi aussi ! Vous le ferez dans votre cave. Quel meilleur moyen que de savoir ce que l’on vaut, ce que l’on peut, que d’affronter cette fin ? Vous me direz qu’il reste d’autres tourments possibles, mais ils attaquent trop violemment le corps et déstabilisent l’esprit. Torturer amène à se perdre dans un magma de douleurs insoutenables qui rongent jusqu’à la base de l’être. Cette mort est la plus intéressante.
- Si vous le dites, la vôtre ?
- Ça…
- Tel père, tel fils !
S’allonger sur le sol, oublier le réel, fermer les yeux et ne les rouvrir sur l’évidence du néant. Intéressant d’y penser, de l’écrire, comme un piège symbole d’un masque indiquant une solution qui m’attire et m’angoisse. Il y a si longtemps que je fais semblant de dormir en attendant une fin que la vie refuse de m’accorder, me retenant malgré moi Oui, ruminer cette idée c’est gagner du temps car ce qui m’effraie le plus c’est de me relever et d’en sortir, ces personnages ne sont là que pour me le signifier d’une façon si claire que je ne puisse feindre rien voir. Je ferme les yeux en sachant que ma réalité me fait face.
Être, ou… être, il n’y a même pas de question !
- Brûlé vif, il paraît que c’est bien aussi.
- N’est-ce pas un peu rapide ?
- Ardu de faire durer le plaisir, la douleur est vite insoutenable.
- Et puis veiller à ce la fumée ne vous tue pas trop vite.
- Mourir avec un masque à gaz serait déplaisant.
- Carbonisé, recroquevillé, vous redeviendrez fœtus.
- N’est-ce pas déjà le cas ?
Bonne question ! Quel est ce cadavre que je garde en moi, le préservant à force de pensées, momie compagne d’un désespoir devenu drogue.
Pourquoi ?
Si je savais ! Si je voulais savoir, si je l’acceptais…Cadavre en cendres, complice d’une peur dont il ne reste qu’une ombre.
Une ombre … Un mur !
L’un fils de l’autre. Il n’y a qu’elle, lui n’est que l’envie que je la vois en obstacle, aspect froid et finitude.
Faux !
Cette ombre est ce puits, là haut, quelque part la lumière me guette.
- Je ne vous vois pas en idolâtre de l’enfance, au contraire.
- Trop banal ?
- Trop normal.
- Vous allez prendre mes idées, ça risque de vous traumatiser.
- Votre père est là, vous n’être plus un fils et pas encore un père.
- Le temps entre les deux permet d’être un homme, hors des contraintes de la société, de ses instincts sublimés. Je ne serais jamais père, jamais !
- Vous avez parlé de changement, il pourrait vous toucher aussi.
- Mais pas dans ce sens-là.
- Vous vous avancez.
- Soit, votre rapport devra se limiter aux faits, il sera facile à rédiger. Je ne vous soufflerez rien, attendez d’être devant votre machine.
- J’ai un ordinateur maintenant.
- Vous êtes un homme de progrès.
- Si vous voulez, mais c’est que je suis plus jeune que vous.
- C’est un avantage de se faire électroniquer à domicile.
- Pour qui ne sait pas l’utiliser, vous n’avez jamais pensé vous y mettre ?
- Je l’ai fait pour les papiers officiels, la création a d’autres exigences.
- Vieilles habitudes.
- Oui, être vieux… Saurez-vous jamais ce que c’est ?
- Pourquoi pas, vous vous faites du soucis pour moi ?
- Ce serait du tracas inutile.
- Merci.
- Je vous en prie ! Avons-nous quelque chose d’autre à faire ici ?
- Il faudra une équipe pour retirer de ces lieux ce qui s’y cache.
-Une équipe.
- Pour aller au terme de l’enquête.
- Je pense que ce n’est pas une bonne idée.
- Il ne s’agit pas d’idée commissaire mais de lois et de procédures.
- Dois-je vous dire où vous pouvez vous glisser tout cela ?
- Inutile !
- Parfait.
- Vous comptez nous en empêchez, faire obstruction à la justice ?
- Sûrement pas, vous oubliez le passé avec une explication !
- Où voulez-vous en venir ?
- Votre mémoire n’a rien de vive. Oublier le passé ne l’efface pas. Faites un rapport que vos supérieurs parcourront, rangez le et oubliez-le.
- Sinon ?
- La série noire continuera. Inutile de courir d’autres risques.
- C’est un point de vue que je ne peux pas partager.
- Je vous laisse prendre vos responsabilités.
- Vous imaginez mes supérieurs s'ils devaient se contenter de ce que j’aurais écrit, ils mourront d’envie d’en savoir plus.
- Ils mourront d’envie, vous l’avez dit.
- Façon de parler.
- Seulement ? Bien sûr...
- Les murs parfois ont des oreilles, ils entendent et mémorisent les mots que l'on regrette d'avoir prononcé.
- Vous ne réussirez pas à m’inquiéter, nous avons les moyens de vous convaincre de venir avec nous, de nous ouvrir la voie.
- Cela vous sauverait.
- La preuve.
- Apparence, vous agirez comme vous voudrez. Pas de projet improbable.
- Soit, remontons.
La lumière du jour leur ferma les yeux, ces instants paraissaient le rêve d’une fin de soirée, quand les esprits alcoolisés racontent n’importe quoi.
N’est-ce pas le cas ?
N’importe quoi…
Le salon était gorgé de soleil, la vue était apaisante, facile d’oublier qu’en dessous, d’une obscurité archaïque, pouvait surgir une terreur sans nom.
La maison allait être fouillée de fond en comble, les Américains en étaient sûrs, facile, le moment de folie passé, de tout mettre sur le compte des circonstances à qui on peut prêter tous les pouvoirs, bientôt ils sauraient.
Bientôt ou bien tard ?
Trop tard, trop tôt, et pour qui ?
Retour avec l’impression de percevoir le monde à travers un mur ouaté. Chacun cherche à retrouver les impressions du moment et finit par ne plus différencier vérité et imagination. Capacité de l’esprit pour se protéger, douter puis conclure que tout ne fut que fantasmes.
Les américains à l’arrière se taisent, conçus dans un moule identique, ils ont repris leur forme, poussés par la tension ils pensèrent autrement, dans un cadre routinier leurs pensées se replient dans leur cage.
Les deux français se regardent de temps en temps, histoire de vérifier que leurs cheminements intérieurs sont identiques. Amitié forgée face aux épreuves, esprits autonomes ils se sont éloignés. Le commissaire a envie de douter, de rejeter ce qu’il devine monter en lui, il voudrait… Mais quoi ? Avoir imaginé tout cela et se retrouver devant son bureau et sa machine à écrire. N’est-ce pas ce qui est arrivé ?
Non, le goût de la réalité est sur lui, son odeur. Aurait-il pu imaginer cela, tant d’effroi, de panique, et la certitude de les regarder sans frémir.
Le papier eut-il été salvateur ? Avoir tout en soi est-il plus reposant ?
La réalité est un support évitant trop d'effort, c’est fatigant de penser, de générer quelque chose au point qu’il devient tentant de tout laisser venir.
Piège !
Ce qui survient sourit comme la mort, face nue et moqueuse, regard de qui a vu l’infini et en revint différent sans être autre.
J’aimerais être étranger, mais à qui, à quoi ? À un monde qui ne m’intéresse pas ou à un univers intérieur que je ne peux fuir ?
Bonne question ! J’aimerais ne pas penser à la réponse, ne rien savoir, me laisser porter par les mots, en espérant qu’ils me conduiront vers un destin funeste. J’aimerais ne pas être où je suis, impossible, dans une autre situation je n’aurais pas ces pensées. J’ai envie d’en savoir plus, trop. Ce personnage est mon ombre projetée vers l’avant, il pose ses pieds afin que je pense pouvoir en faire autant, mais c’est faux, il ne pèse que la vie que je lui abandonne, il passe devant pour me rassurer, le faire en me pensant seul pour affronter ce qui va surgir de n’importe où, de n’importe quand, me ferait peur. Je suis fatigué de jouer, de perdre du temps, j’ai envie d’en savoir plus tout en redoutant le prix à payer, un prix au goût d’improbable éternité. Les mots portent une vie indépendante de leur support. Ils se recopient sans s’altérer.

