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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 06:00

Qui regarde l'abîme... 15

 

Sans-titre-Fusion-04.jpg

 

 

 

 

                                                      16

 

Les autres opinèrent, la réalité avait un goût d'hallucination.

- Avez-vous vu ?

Approbation muette.

- C’était… Un rêve, un rêve éveillé, ça ne peut être que cela.

- Que cela, vous avez raison.

- Et s’il y a avait des émanations venant d'en dessous ?

- Du dessous reviennent souvent des choses que l’on voudrait oublier.

- Un piège, des gaz, un mécanisme conçu par votre père.

- L’ambiance explique nos visions. Délire d'esprits influençables, une émotion déstabilisante et la lucidité, noyée, pioche dans l’inconscient les illustrations d’un spectacle infernal.

- Cela ne s’est jamais produit. Comment des, des…

- Humains ?

- Oui, comment auraient-ils pu faire cela, ce n’est pas pensable.

- Les pires atrocités sont commises par des gens insoupçonnables, votre voisin de palier est peut-être un cannibale.

- Vous avez raison, là c’était différent, organisé, culturel !.

- Pourquoi pas ? Vous croyez que ça n’existe plus ? Apparence ! Suivre l’actualité revient à se nourrir de cadavres, intangibles mais réels ! Sans goût dans la bouche mais aussi savoureux dans l’esprit !

- Cela serait arrivé ici ? Il y avait des habitants avant les européens. Primo-américains est un terme générique mais imprécis.

- Inhumains, pré-humains ?

- Proxi-humains ? J’imagine, pour trouver il faudrait chercher dans la bonne direction sans présupposés scientistes ou cultuels.

- Ce lieu incite à s’interroger, notre enquête, par nature plus encore. D’abord sur votre père puis sur la raison de son installation ici. Il ne vous est pas demandé d’en rapporter trop.

- Pas de sous-entendus troublants. Retournez les questions dans tous les sens n’aide pas à trouver une solution, surtout la bonne, mais permet d’en choisir une satisfaisante pour chacun, ou presque ! Mon père fut appelé, vous direz que c’était après une recherche historiques précise, personne n’y croira mais tous le feindront.

- Comment leur expliquer ce que nous venons de vivre ?

- C’est votre problème.

- Le vôtre aussi il me semble. Vous avez été retrouvé agonisant au fond d’un puits, pas aussi profond, mais entouré de cadavres ne me dites pas qu’il s’agit d’un hasard.

- Croyez-vous que je le sache ?

- Une lueur dans votre regard m’incite à le penser.

- Je ne dis pas qu’il s’agissait d’un hasard, nous sommes moins maître de nos actes que nous le pensons ou le voulons. J’ai cédé à une inexplicable attraction, comme mon père. Dommage qu’il soit impossible d’interroger l’une des autres personnes présentes.

- Elles sont toutes mortes. Elles auraient dit être là par obligation !

- Est-on assez lucide pour connaître la source de nos pensées ?

- Si je pouvais répondre à cette question….

- Vous seriez gêné de connaître vos motivations, effrayé de voir sur quoi votre édifice repose, vos explication ne servent qu’à vous empêcher de le percevoir. Le gouffre est en chacun de nous et, si j’en crois l’actualité, sa perception croît, son appel est plus efficace. Croyez-moi, s’y trouver éteint la lucidité, la perception de soi. Celui qui tue s'efface du monde des vivants ? Il rêve d’une introuvable lumière pour supporter la noirceur qui le ronge. Ne sentez-vous pas que de plus en plus d’individus se sont laissés aspirés ?

- Dit-il avec un sourire sarcastique. Votre père céda à cette obscurité et ainsi vous donna du temps ou la force pour la percevoir. Vous voulez comprendre et vous en pensez capable, ce pourrait être vrai !

- Serait-ce si terrible ?

- Je ne sais pas commissaire, je ne sais pas… Mais vous Si !

- Vous me surestimez. J’ai envie d’en savoir plus, le puis-je, et survivrais-je mentalement ou physiquement ? Comment l’exprimer, quelles références, quel alphabet, quel savoir est-il indispensable, être spectateur c’est se trouver nu dans un incendie, le calme et la connaissance protègent, un temps. La foi donne l’illusion, brève, que les flammes sont amicales. Ensuite vous verrez ! Souvent je me suis vu finir dans une chambre capitonnée, îlot de conscience au sein d’un océan d’interrogations nocives et de visions acides.

- J’ai du mal à vous suivre.

- Tant mieux, vous n’y survivriez pas !

- Vous me pensez incapable d’accepter certaines choses.

- Lesquelles ?

- Si je le savais.

- L’oseriez-vous ? Faites un rapport simple, factuel, explicatif, oubliez la vérité, la vraisemblance suffira, comblez les attentes de vos supérieurs, eux aussi voudraient mais ils peuvent moins que vous.

- Et vous ?

- Je vous l’ai dit, j’avance les yeux ouverts, je suis spectateur.

- Si vous n’aviez pas été là rien ne serait arrivé.

- Et vous ne seriez jamais entré dans la maison.

- Vous croyez ?

- Oui.

- Elle avait un message pour vous. Maintenant ce sera plus facile.

- Ça se peut. Vous avez vu comme moi qu’il n’y a rien à découvrir.

- Dans la maison, ce que nous avons vu doit s’y trouver. Dans les films un indice oriente les enquêteurs au moment opportun. S’il y eut ici des sacrifices, s’il y a un puits il est sous la maison.

- Ou n’importe où autour de nous.

- Non.

- Vous êtes catégorique.

- Oui.

- Gardez votre avis, pourquoi vous convaincre de votre erreur.

- Nous trouverons. Vous ne pourrez pas nous en empêcher. Je sais, je sens, vous entendez commissaire, tout étasunien que je sois, je sens quelque chose et vous savez quoi. Que vous ayez été surpris, soit, mais vous connaissez le chemin, je le lis dans vos yeux.

- Où voulez-vous l’y voir !

- Je connais votre habileté dialectique, vous ne m'aurez pas.

- Et vous continuez à vous méfier ?

- Plus que jamais j’ai envie d’être sûr. Des événements récents ont remis en cause ma façon de voir le monde. Je retiens la leçon, j’admets que j’ai appris des bêtises, il n’est pas trop tard.

- Si. Vous êtes sincère, dans l’ambiance, mais votre cerveau est achevé. Certaines aptitudes demandent à être exploitées tôt, ensuite les réveiller est difficile voire douloureux. Ce gouffre est un miroir, qui s’y regarde affronte sa vérité ? Vous pensez être évolué mais votre costume à 500 dollars ne prouve rien, votre phonetruc pas davantage. L’intelligence se passe de technologies, de culture ! Vous ne chercheriez pas à réaliser ce qu’un gymnaste réussit après dix ans d’entraînement ? Le cerveau réagit comme le corps, soumis à position insoutenable il se défend à sa façon. Vous la connaissez, elle finit toujours en bain de sang ! Loin d’ici vous trouverez mille explications, vous sourirez de votre naïveté et conclurez que vous avez été influencé par les circonstances autant que par moi.

- Vous êtes un expert.

- J’ai beaucoup appris quand mon cerveau était malléable.

- Vous me pensez limité ?

- Comme tous, même moi ! Il y a les limites reçues, sociales, culturelles, religieuses, les vraies sont plus loin, mais les premières sont rassurantes sinon vous penseriez qu’il peut exister autre chose. Ces frontières sont le fruit de millénaires d’évolution, de peur, tiraillé entre l’envie d’avancer et le désir d'immobilisme. Vous n’êtes pas fait pour aller plus loin, je ne le suis pas pour stagner ; pour vous comme pour moi c’est une impossibilité physique ! Contentez-vous de livres à la con, de maîtres à faire semblant de penser, mais prendre le bon chemin c’est courir de grands risques.

- Vous voulez me faire peur ?

- Vous avertir.

- Et votre cage ? Vous la pensez différente mais la voyez plus grande.

- Oui.

- C’est honnête de l’avouer, vaniteux et méprisant.

- Une interprétation plausible. Ce qui ne signifie pas qu’elle soit vraie.

- Il y a un moyen de vérifier. Il vous suffit de nous conduire sous la maison. Chercher nous-même ferait des dégâts, ce serait dommage.

- Pour qui ?

- Si j'évitais les risques je ferais un autre job.

- Ils épicent votre vie mais vous n’en connaissez que les plus doux.

- Je ne ferais pas de duel avec vous, vous en avez couru de terribles.

- Les vrais risques ne sont pas ceux que l’on prend physiquement.

- Je commence à le comprendre.

- Il faudra poursuivre, si l’occasion se présente. Un incident peut bloquer une expérience, la découverte d’un savoir incite à chercher plus loin, ce n’est pas un défaut, il n’en reste pas moins qu’il est souvent judicieux de savoir s’arrêter. Aller plus loin c’est s’engager sur une pente telle que s’arrêter sera difficile, et je ne parle pas de revenir en arrière. Certains chemins s’effacent derrière soi.

- On dirait un avertissement.

- Mais pas une menace, au contraire, c’est amical.

- Soit, j’approuve votre opinion mais je suis fatigué de réfléchir, de me contenter de la raison, de me limiter aux contours de normes dont je vois maintenant la nature carcérale, j’ai envie d’aller voir plus loin, si c’est trop loin, tant pis, avoir le temps de regarder, d’en savoir plus, le reste… Cela fait partie du jeu. Mon collègue peut rester ici.

L’autre hésita, reculer ne le tentait pas, courir un risque inutile non plus. Finalement il refusa, préférant perdre la vie que la face, le libre-arbitre n’est pas un vain mot !

- Je vous précède.

Déplacement jusqu’au premier étage.

- Finaud, qui penserait que pour descendre il faille monter d’abord.

- Mon père n’est pas un imbécile.

- J’en suis sûr, et heureux que vous vous rendiez à nos arguments.

- C’est mon devoir ? Représentant la loi je ne veux pas la bafouer.

- Mais je comprends que la culpabilité de votre père vous blesse.

- Vous êtes un fin psychologue.

- Comme quoi parfois cela sert d’avoir fait des études.

Les policiers se comprirent, les apparences resteraient sauves, elles !

Premier étage, bout du couloir, rien pour indiquer que le mur recèle un escalier. Le commissaire manipula le contrepoids pour ouvrir le passage, si vite que les deux américains se dirent qu’il devait avoir fait autre chose avant, un geste semblant anodin. Pour l’heure ils ne voulaient pas retenir leur curiosité, bien vite la crainte s’était mise de côté devant l’envie d’en savoir plus, devant l’évidence de leur réussite. Ainsi tout était vrai !

L’émotion les tenait, qu’allaient-ils découvrir ? Un étalage de crânes aux regards suppliants ? Un enfer tapissé de peaux humaines, une scène sur laquelle des supplices raffinés étaient perpétrés sur d’innocentes victimes.

Innocentes ?

L'innocence est perdue depuis la prise de conscience de la vie, de la mort, de l’inanité de chaque chose. Le chef des américains ne put retenir ces pensées, s’interrogeant, comme une remontée de leçons apprises, comme si son éducation religieuse pouvait le protéger. Il s’attendait au pire, à des visions infernales, récupérer dans son esprit ce qui devait en être l’antithèse le rassurerait.

Le commissaire passa en dernier, cherchant les empreintes de l’étrange, la manifestation de ce sixième sens qui, souvent, l’avait aidé, lui soufflant que le danger les observait, qu'il devait s'attendre à tout. Le calme est plus impressionnant que l’inquiétude.

Escalier étroit, dans l’épaisseur du mur difficile de faire autrement, il devait y avoir une autre entrée quelque part, accessible uniquement de l’intérieur, ainsi pas moyen de la découvrir fortuitement, nécessaire pour permettre l’entrée de matériel encombrant.

Habitudes, techniques, mythes d’une société refusant la simplicité.

Plus de peur, envie d’en savoir davantage, conscience professionnelle oblige, pour être ceux qui savent, qui ouvrent la voie. Laquelle, ça...

Goûter au savoir interdit est agréable, le fruit est doux, juteux, s’adaptant à la sensibilité de qui le mord. Un piège sucré, le déguster est facile, immédiat, ensuite les choses se gâtent, quand la véritable nature de ce que l’on savoure s’impose la première impression dissipée, quand les pensées sont incontrôlables, que des questions inédites éclosent sur le fumier de croyances corrompues. Une ouverture d’esprit dangereuse laissant deviner derrière les barreaux un espace proche et accessible.

Il est là, tout près, auparavant vérifions que l’on est apte à le supporter, à l’approcher, à l’endurer pour garder en soi des visions et des pensées inconcevables auparavant. Le fruit devient amer et long à mâcher. Trop tard, il ne fallait pas y goûter, de rester dans l’Éden de la stupidité !


 

- C’est long.

- Vous êtes impatient ?

- Oui.

- Vous avez tort. Ne vous a-t-on jamais apprit que le meilleur moment dans l’amour c’est quand on monte l’escalier ?

- Dans l’amour peut-être, et puis nous ne montons pas.

- Nous n'allons pas non plus vers l’amour...

- Qui sait !

- Vous comprenez la situation ? J’en doute ! À coups d’images, de jeux vidéos, de films gavés d’effets spéciaux la réalité semble virtuelle, pour certains la violence donne du relief à un monde qui devient imperceptible. Le monde est-il ce qu’il paraît ? Sans doute pas et nous le devinons tant que fermer les yeux, éteindre son esprit devient difficile. La violence est une solution temporaire, une dissolution peut-être, encore que… Il faut bien effacer le passé et la nature ne fait pas de sentiments, je suppose qu’elle ne croit pas en Dieu et qu’elle ne cherche pas de Paradis !

- Une forme de folie ambiante.

- L’homo sapiens a évolué, logique qu’il soit plus réceptif mais inutile que tous le supportent ?

- Vous avez raison, mieux vaux rester dans le vraisemblable.

- N’est-ce pas, mes réflexions sont un peu folles. L’hérédité parle et ce lieu suscite des commentaires oiseux. Vous tripotez la croix que vous avez autour du cou, elle est réelle n’est-ce pas ? Elle vous protège des vampires, des loups-garous mais aussi, surtout, des monstres intérieurs aux gueules pleines de questions acérées !

- Vous aviez raison commissaire déjà je sens la main de la normalité me guider sur le sentier salvateur des explications toutes faites.

- C’est mieux ainsi, la nature n’est pas si mal faite, si on la regarde globalement, l’individualité est une invention humaine, parfois je me demande si elle sert vraiment à quelque chose, si elle ne serait pas qu’une innovation stérile que la Nature va effacer.

- Vous devriez faire un livre commissaire, vous deviendriez une espèce de gourou et gagnerez beaucoup d’argent.

- Vous me prenez pour un étasunien ? Votre véritable dieu vert ?

- Pour beaucoup, commissaire, nombre de mes compatriotes sont sincères. Ce petit sourire est moquer, vous êtes supérieur ?

- Un mot que je déteste, il ne devrait exister qu’en mathématique, en soulignant que plus n’est pas synonyme de mieux.

- Paroles sensées je le reconnais. Si nous nous contentions du réel ?

- Il ne vous semble pas que notre situation est impossible, que toute cette aventure ressemble à un cauchemar ? Dans un roman nous souririons de l’imagination compliquée de l’auteur. Il est vrai que souvent la réalité est d’autant plus digne de ce nom qu’elle paraît loin, derrière le mur.

- Là où elle semble le moins digne d’être !

- Votre moulage mental de croyant génère cette réflexion, il faudrait parler d’OS, comme pour un ordinateur, un terme religieux. Peut-être changerez-vous d’avis d’ici peu.

- Ou peut-être aurais-je envie de me retirer dans un monastère.

- Serait-ce différent, mieux ou pire ?

- Comparaison osée.

- J’ose.

- Je vous reconnais bien là, un esprit capable de tout.

- C’est mieux qu’un esprit incapable, tout court !

- C’est pour moi ?

- En général, en ce qui vous concerne nous allons voir.

- Expliquez-moi votre comparaison.

- L’emprisonnement ! Une vie régulée, mécanisée ; penser ainsi, réciter cela, suivre tel rite correspondant à telle pensée, à tel refus, à tel reniement. Mon père cherchait cela, ceux qui le suivirent aussi. S’enfermer, tuer est un rite, adorer un corps sur une croix n’est pas mieux, trop loin du réel, c’est l’incarnation même du refus de vivre puisque c’est ne penser qu’à la mort en rêvant à un après dont vous ne savez rien ! La comparaison est correcte. Se ritualiser la vie, les gestes comme les pensées, voilà l’idéal d’aujourd’hui.

- Je ne peux pas vous suivre.

- C’est que vous me précédez.

- Nous arrivons, il me semble avoir traversé la hauteur d’un immeuble. Vous avez eu raison de nous conduire ici, de cesser vos cachotteries. Vous ne pouvez pas nous tuer maintenant.

- Qui sait ce qui va arriver. Moi-même je l’ignore et je n’ai pas envie de percer le mur du temps. Qu’il soit ce qu’il veut.

- Intéressant décor, c’est un monde.

- En négatif, une sorte d’anti-monde.

- De refus, pour vous citer ?

- Pas seulement.

- Vous semblez dubitatif.

- Je le suis, je ne reconnais pas les lieux sans pouvoir définir ce qui est différent. La descente a duré plus longtemps, sans vouloir vous inquiéter. Je ne vous ai pas conduit ici, j’y suis venu pour savoir.

- C’est un risque.

- Je le sais mieux que personne, savoir… ou croire, deux contraires, mais chacun idéalise sa position.

- Vous me l’enlevez de la bouche.

- Mais le place dans votre esprit.

- Il en venait.

- Du rayon mémoire.

- C’est différent ?

- Oui, votre programme est un tranquillisant. Mais continuons.

- Ce n’est pas un hasard si cet endroit rappelle celui de votre "décès".

- Symbole identique. Donner sa vie est le plus facile, l’ignorance apaise davantage que le savoir. Apprendre c’est fermer une porte dans son dos. C’est pourquoi il est inutile de penser au retour.

- Un sacrifice ?

- L’exérèse d’une image. Votre Christ est l'idéal voilant votre vérité.

- Si cet endroit est un trou noir y aurait-il son contraire ?

- Ce serait logique, sur quel impensable ailleurs donnerait-il ?

- Nos pensées nous entraînent.

- Effet du lieu, œuvre d’êtres ne comprenant pas leurs actes, obéissant à des indications que vous direz venues de Dieu, ou du Diable, de, ou par l’intérieur ! A l’instar de l’inexplicable création artistique. Qui sait si l’inspiratrice est toujours belle ?

- Vous la ressentiez avant de la refuser. Elle reviendra ! Votre père et vous avez entendu le même appel mais répondus différemment.

- Sans doute, mais derrière quelle est sa forme, sa réalité.

- Vous devriez le savoir !

- Elle est qu’un miroir… C’est pourquoi, comme je l’ai dit, vous avez besoin d’un masque mais il est posé sur l’image, qu’en est-il de la vérité ? Mon père répondit comme il put, chacun fait selon ses moyens, le libre-arbitre est un mythe ! La cruauté fut un soulagement, faute du masque christique il utilisa les faces grimaçantes de ses proies, les miennes furent littéraires. La différence est infime et pourtant… J’ai ouvert la porte, ai regardé, reculé avant qu’il ne soit trop tard. La superstition, vous diriez religion, réduit la vue mais sans l’annihiler, avec le temps, et l’évolution, elle s’affine, s’impose avec pour conséquences une violence grandissante, un intégrisme progressant ! L'époque où la vie était prisonnière de lois physiques avait pour qualité d’occuper l’esprit et d’en réduire l’emploi, la religion détourne l’esprit, qu’il ne regarde pas, ne s’interroge pas ! Pour ce qui est de bande de tueurs l’Inquisition se pose là ! Je vous rassure, l’inéluctable vous broiera quoi que vous fassiez. Vous serez détruit.

- Ce serait votre victoire, et celle de votre père.

- Mon père a perdu, j’en ferais autant, un peu plus tard, voilà tout.

- Vous ne croyez pas en la résurrection ? Vous devriez !

- Justement !

- C’est-à-dire ?

- Savoir, empêche d’idéaliser, de croire.

- Vous voulez dire que vous êtes vraiment mort ?

- Je suis bien vivant.

- Qui l’a voulu, ou quoi ?

- Ce savoir est trop grand, beaucoup trop.

- C’est celui qu’il faut éviter ?

- Précisément.

- Est-ce possible ?

- Non, ça ne l’est plus.

- Pour vous, moi, nous quatre ?

- Je sais ce que vous ressentez, l’envie d’expliquer à coups de mots. Vous avez opté pour le refus. C’est impensable donc impossible, vous ne savez pas tout et croire n’altère que vos capacités sans effet sur ce qui est autour de vous, en vous. Le danger vous guette, ce gouffre en vous.

- Et en vous ?

- Il est ouvert depuis longtemps mais je peux en deviner le sens.

- Ou l’imaginer. Quelles certitudes pouvez-vous avoir ? Je ne parle pas de sincérité, je ne doute pas de la vôtre, ne doutez pas de la mienne. Où sont les preuves ? Une perception intérieure floue ne fait pas foi !

- Sans doute, ce que vous venez de me dire s’applique aussi à vous. Vos mots dépassent vos habitudes, traversent vos protections. Ici chacun se fait face, bon ou mauvais, vivant ou pas vraiment. Ouvrons les yeux, l’esprit, la journée n’est pas finie.

- Mais vous pensez que ce sera ma dernière ?

- Celui qui est descendu ici sous votre aspect ne sera pas celui qui remontera, l’avenir dira si c’est pour un bien ou pour un mal.

- J’admets l’influence locale, vos paroles l’amplifient mais ne l’ont pas créée. La science ne peut pas tout expliquer, la religion ne sait pas tout solutionner. Je reste ouvert, de là à admettre que je vais être altéré, il me semble que vous voyez les choses plus violemment.

- Je vous livre ce que je ressens. Laissons faire les choses, avançons.

Un couloir en pente légère creusé dans la pierre, une salle plus grande à son extrémité, un silence impossible comme si les atomes de l’air ne s’entrechoquaient pas. Il y a partout un bruit de fond mais pas ici, quelque chose l’interdisait.

Un cercle de verre sur le sol, s’approcher, regarder, la sensation d’une main d’angoisse poussant dans le dos les quatre hommes. Ne pas se précipiter, prendre le temps, se préparer, comme si c’était possible.

- Inquiétant.

- N’est-ce pas ?

- La salle de spectacle ?

- Oui.

- Le puits ?

- Oui.

- C’est là que furent commis…

- Oui.

- Vous dites souvent oui !

- Non, profitez-en, c’est ma journée de bonté.

- Une par an ?

- Une par hasard.

- D’accord, nous arrivons avant ou après le spectacle ?

- Vous verrez.

- La surprise ?

- Oui.

- Pour moi ?

- Aussi !

- Donc pour vous ?

- Qui sait.

- Vous êtes souvent venu ici ?

- Une seule fois.

- Vraiment ?

- Oui.

- Votre père fut le guide.

- Oui.

- La journée du oui se prolonge.

 

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