05
La nuit se brise sous mes doigts et me laisse inassouvi et satisfait.
Je sais qui est derrière le masque, le symbole, la force.
Les monstres sont amicaux. Ils accompagnaient mon sommeil. Ne nous fions pas aux apparences, la créature de Frankenstein fut rejetée, faute de pouvoir s'intégrer, comme on dit, elle prit un chemin semé de violences à la mesure de sa déception, créature de papier perdue dans les froids éternels du pôle. Plus grand une enfant prit ma main mais quelle était son réel aspect... Trop belle n'eut-elle pas été moins pire que le réel ?
* * *
Ces lignes esquissent mon portrait mais de qui suis-je la créature, ou de quoi ? Par textes interposés j’ai tué mon père, le condamnant à mourir de faim, un supplice qu'il approuvât.
Je me vois allongé refusant de m’alimenter, me mutiler ainsi que je l’ai écrit est improbable, cette fin est accessible. Seul, immobile, ma décision est irrévocable et cependant j’espère… personne ne viendra. Je me suis amusé jadis à ne plus sortir, si dans un geste d’humeur je n’avais pas détruit ma machine à écrire serais-je aujourd’hui libre ?
La mort vient lentement, l’organisme conserve en priorité les organes vitaux. Je ne sais si dans les faits l’esprit peut survivre dans un recoin de cerveau mais la vie peut se dispenser d’une grande partie du corps. Aux douleurs succède un temps de paix, dégâts définitifs. La vie semblait belle...
Mourir et naître ! Les aléas fœtaux ont des conséquences sur son développement. Qu'ai-je entrevu alors ? Les émotions sont des réalité cérébrales, un traumatisme peut laisser son empreinte dans un cerveau à demi formé, est-ce sur elle que je me penche pour le voir ?
Face au danger l’instinct agit au mieux, l’empreinte en sera plus profonde. Sujet complexe, je n’ai pas le recul suffisant pour le traiter, ni la formation scientifique pour lui donner une assise dans la réalité, mais de quoi suis-je capable, même moi je préfère l'ignorer, j’ai peur d’être déçu. J’ai imaginé un jumeau, vite il apparaît que les deux ne peuvent vivre. Comment choisir, le plus fort l’emporte en conservant le souvenir de ce qu’il dû faire pour s’imposer.
Nous ignorons tant des secrets de la nature, les faits corroborent l’imagination même quand celle-ci confine au délire. Et pourtant elle tourne ! Refuser la réalité ne la change pas. Un affect a sa signature cérébrale, une empreinte en moi attire mes pensées comme un trou noir capture la lumière. Je présume qu'une caresse macabre est cette marque intérieure que des confrontations à de multiples décès dans mon enfance me permirent d'entendre les échos qui sans ces circonstances eussent pu faire dominant. J’explique ainsi cette quête impérieuse symbolisé par ce flic et l'être festoyant dans les camps d'exterminations tel le plus archaïque des instincts, celui qui m'aida à souvivre ! Foin d’explications psychose, psycause toujours ! Un peu de simplicité, pour une fois.
Simplicité ? Je contiens un sourire moqueur.
Mort ! décidément - dé si dément ! Une marque en creux (pourquoi pas en relief) qui gêne. Des milliers de pages, d’émotions, de réalités cérébrales, pour trouver ce qui me trouble. Les semaines à venir promettent, entre risque et incertitude, possible et invraisemblable.
Je verse les mots, compare ce que je vois et ce que je cherche, mais sais-je ce que je cherche ?
Passer par la raison est le dernier oasis avant l’ultime étape de mon voyage. Je sais, je mélange les représentations en étant à la fois dans un désert et sur un abîme, tant pis. Une chose n’est jamais que l’idée que l’on se fait de son contraire aimais-je à me répéter. Définir la vie pour tracer les contours de son contraire.
La physique explique que l’attraction d’un trou noir est irrésistible, la mécanique quantique affirme que ça peut être faux, le symbole est maudifiable. Face au risque d’un attrait puissant le désir d’en sortir n’est pas illusoire. Cet appel me broie sans me détruire mais ai-je envie d'échapper à son attraction.
Un sourire, un regard, plus une obsession, un désir pour sa réalité.
J’en arrive là alors que je partais pour mourir de faim, c’est l’effet magique de… je n’ai pas osé tendre la main, demander… sans Elle…
Et avec ?
Sans Elle je ne peux plus voler, alors… Je n’ai plus envie de ramper, de me traîner. Mon costume est déchiré, je me vois au travers.
La mort est jolie si on la connaît, un moment unique dans la vie. Unique ? Mourir de faim serait un défi. La distance entre deux sourires n’est pas si grande, la chair, la chaleur d’un corps, la fragilité du présent fait sa valeur, la sensation de la réalité est ce qui compte.
Le gouffre est un miroir, le désespoir reviendra, normal ! Le temps rabote sans effacer. Il modifie les perspectives, ce qui est derrière soi est doux d'être vaincu. Ne plus bouger, penser, chercher encore. Il m’est arrivé de cesser de manger, j’avais envie de perdre du poids, ça marche mais l’organisme déteste. Un entraînement pour l’avenir ? Je voulais me maltraiter, trouver un semblant d’existence, la souffrance était ma seule amie, ne venant pas de l’extérieur je la puisai en moi. Mourir de faim est un empoisonnement, le sang chargé en toxines, le corps pourrit lentement, les pensées sont altérées alors que s'éteint le cerveau. Un jeu de patience, les jours se noient, le temps s'oublie. Je n’avais pas envie de mourir, le désir de vivre manquait. Ni mot, ni geste, le sommeil, le coma, puits peuplé de formes étranges et douces. Je ne peux croire totalement en l’avenir je n’ose pas.
Qu’est-ce donc qui en moi mourut ? Quelle place était-elle vacante et quelle porte ouverte ? Sans vouloir j’avance. Les murs de la caverne refluent et leur ombre qui fut mon refuge. La lumière est derrière, comme la lucidité au-delà de la folie, le jour après la nuit.
Je suis un chemin, dans les deux sens du mot ! Le plus long texte que j’ai écrit, 5550 pages ! Un chemin est tout ce qui reste de l’univers, je ne peux reculer, de chaque côté m’attendent des formes improbables, les "Hordes du Néant". Finalement je découvre une forteresse taillée dans un éperon rocheux, un donjon immense que je dois gravir. Je passe sur les détails, j’y parviens. Dernière étape, quelques pas, de cette position, découvrant l’ultime soleil de l’univers, la vie renaîtra.
Tout est cohérent, les pièces s’emboîtent. C'était prévu, l’arbre le plus grand patiente dans une graine infime. Elle puise dans le sol sa nourriture, explore son environnement, survit, s’impose, absorbe ses semblables, les transcende puis croît vers la lumière. Arbre et rhizome le second plonge autant que le premier s'approche du ciel, cohérence. Des cendres (pourquoi pas !) pour monter, ça me plait. Ainsi est la vie, germe au résultat hasardeux (pas de nom), l’esprit dévore ses semblables pour progresser. On dirait un personnage traversant la mort pour errer dans la lumière. Le végétal est inapte à la compréhension, l’esprit, lui, court ce risque. Un justifie ceux dont il se nourrit, absorber sans détruire, attirer sans annihiler ?
N’y a-t-il pas un sentiment déterminant cela ?
Je ne veux pas donner à ces mots un côté prophétique, seulement découvrir leur sens en espérant le supporter. L'important est de marcher, mais vers quoi ?
Je n’ai pas dis DANS quoi... J’aurais pu !
Les religions reposent sur la nécessité, prospèrent puis s’éteignent, j’imagine la tête d’un croyant d’aujourd’hui si je lui disais que la sienne va disparaître, avec lui. Les symboles sont jolis, un moment, vient le temps de décrypter leur sens ? Une coquille à briser, tant pis pour les morceaux. La vie connaît-elle l’individu, en a-t-elle besoin ?
Le premier hominidé portait en lui ses héritiers, combien encore ?
Heureusement j'ignore la réponse.
Tant cherchent, se fourvoient, oublient leur quête par la catatonie. Une enfant me guidât, « Être pareil à une enfant » c’est le voir.
Mais non ? Mais si ! En Jésus je vois un homme devant transmettre ce qu’il ressentit avec les mots et références de son époque. Deux mille ans… À peine une respiration. L’homme a peu changé, il a modifié son environnement et amplifie ce phénomène, le progrès est un vertige agréable, temporairement, le passé ne sait pas oublier.
Cette empreinte neuronale aurait-elle pu laisser entrouverte... Je ne sais pas, mon vocabulaire et ma compétence sont trop limités, reste l'impérieux besoin d'en savoir plus parce que mon chemin est celui-là et qu'en changer m'est impossible. Le flou m’arrange. Si je pouvais demeurer ce petit garçon égoïste et affligeant, perdu dans le délire d’une quête d’être se justifiant par le refus qu’elle incarnait.
Si quelqu’un comprend cette phrase j'attends son explication, merci.
Avec les grèves je ne suis pas près de la recevoir.
Comme si je l'ignorais ! Avancer est-ce une raison pour continuer ?
* * *
L’enfant dort sur le lit, si profondément que sa respiration est imperceptible, sa poitrine ne se soulève pas.
La sente est étroite entre la vie et la mort, l'emprunter n’est pas un choix. Ce monde étrange où attendent les âmes des enfants morts sans baptême, je m’y voulus à l’aise, y fis mon nid, trouvant ici et là les matériaux nécessaires, ils ne manquent pas d’hallucinations pour m’aider, pour danser autour de moi, de mains qui se tendent mais fondent sitôt que je veux les atteindre. L’espoir est lointain, le mur est doux, chaud, souple, en lui l’esprit s’enfonce, il semble pouvoir le déchirer, il croit… Le retour est brutal, y survivre est une malédiction. Un enfant mort, un. Un contact et il tombera en poussière que le vent emportera vers la paix. La vie n’est pas contractuelle, chaque seconde se justifie si elle est mieux que l’attente de sa suivante. Sa bouche est ouverte, son dernier soupir fut un murmure, un prénom confié en secret. J’attendais qu’il se lève, que ses chairs s’affaissent, que ses yeux coulent sur des joues rongées en accéléré par le temps. Son doigt pointé sur moi, un cri de dépit, de rage, mais non. Tout est simple, la nuit qui nous rassemble annonce l’aube. Le dialogue n’est plus possible, qui y croirait ? L’âme est fragile, malléable, elle gémit, appelle. Je l’ai fait souvent, murmurant dans l’ombre des messages qui se perdirent, un espoir qui m’apparut. L’image déchirée est tombée à mes pieds, je la vois, je la sais mais l’oublies face à la conviction, face à la beauté que l’idéal rabaissait. L’illusion ne me mérite pas, sur le lit il n’y a plus de mort, que ce cœur qui bat, qui attend, qui pleura une encre que mille œuvres n’épuiseraient pas. Difficile de rester debout dans le calme, le vent est doux et chante à mes oreilles, l’ombre est complice désormais, vaincue elle ronronne, c’est étrange, mes yeux se mouillent par l’effet de ces mots, par la magie de ces pensées, par la puissance d’un sentiment qui chaque jour s’impose davantage. Si j'avais su dire...
Alerte bleue !
Je marche sans aide, le désespoir piaille par terre, je ferai attention en partant pour ne pas l’écraser, il est distrayant au fond. Le baptême du feu est indolore, les flammes se jouent de mes efforts pour les attraper. Mes veines ne charrient plus de pus, ma peau n’est plus de terre, ma vie n’est plus ce crâne emporté éternellement par la rivière en quête de l’abysse qui le recueillerait.
Mes doigts courent sur le clavier, parfois si vite qu’ils m’épuisent et m’étonnent. Je vois ces mots du passé, situation délirante me décrivant saisi par la démence, cherchant à tuer, espérant la balle qui me fracasserait la tête. Des victimes, du sang, des cris… Le choc d’un regard d’enfant, encore ! Je peux m’approcher, oublier la peur voulant l’idolâtrie, je le reconnais. Nous ne pouvons pas pleurer ensemble, je l’ai tant fait, des réserves accumulées durant des années sont longues à vider. La panique ne me blesse plus. Qu’elle me tape sur l’épaule et d’une chiquenaude je l’enverrai dans le caniveau, une fois suffit, presque deux. Menteur ! C’était l’émotion d’un moment unique que je voudrais reproduire, jamais content. En étant différent, moi, ce ne serait pas le bon truc. Hein ?
Les regrets se jettent sur une tombe, pas sur un lit. Les autres ? Qu’est-ce ? Aucun ne voulut me voir, encore moins me reconnaître.
À la maternelle une petite fille occupait mes pensées, elle n’en sut rien, ensuite j’ai séparé le cœur et le reste. Ce n’est pas dans le regard d’une enfant que je me suis vu mais dans celui d’une femme. C’est la première fois que j’emploie ce mot. Peur de lui ou de me sentir homme ? L’un et l’autre bien sûr. Le monde des vivants n’est pas hostile, il appartient à ceux qui singent la vie sans la ressentir.
Les cendres du passé m’entourent, quelque effort que je fasse il restera une trace, un souvenir. L’enfant non aimé croit qu’il n’est pas aimable et fait tout pour que cette situation pour lui naturelle ne change pas. J’ai apprécié la haine, le sang, et pire… Goûts que le temps efface sous mes yeux, souvenirs auxquels je me crus attaché. Mes pensées sont incohérentes, une confession l’est rarement, l’esprit se vide. Ainsi une bombe atomique, la lumière ronge les yeux, puis le souffle, la chaleur. Après l’éclair reste le temps de comprendre que le destin est scellé, la fuite interdite. J’ai vu son éclat, le reste de vie qui m’habitait se manifesta pour me prévenir. Thlita fut sa messagère. S’exprimant clairement je serais resté inerte, le souffle m’eut détruit, elle usa des subterfuges nécessaires et m’indiqua ce qui n’était alors qu’une image comme tant d’autres avant elle. Si elle m’avait dit que l’Amour m’aiderait j’aurais ris et lui aurais tourné le dos. J’ai regardé, ouvert mon cœur, l’émotion en débordait, à cet instant le souffle m’a atteint. J’ai cru mourir mille fois, maudissant le sort parce que cela n’arrivait pas. Je n’ai pas cédé, la tempête s’est calmée.
Les effets dévastateurs durèrent deux ans, cinq pour m’en remettre, pour me rééduquer et dépasser celui que je fus et dont je ne regrette pas la disparition. Sortir était difficile, marcher, un effort immense, je restai sur ma chaise, pantin dont les fils étaient coupés, sauf un.
J’anticipe, m’interroge, quel est le vrai visage de cet être, quels seront ses mots,
qu’adviendra-t-il ensuite ?

