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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 05:31
L'Âme de l'Enfer - 05 
 

                                                  06

Est-elle encore une enfant ? En quelques jours il lui semble avoir vécue plus qu'une vie, passant du bonheur à la peur, éprouvant la souffrance et la faim. Et cette question : Pourquoi est-elle du mauvais côté ? Si les rôles s’inversaient. Nulle part n’est posé un sceau faisant frontière malgré ce qu’ils disent, tous. À croire qu’ils ne font qu’un.

Secret gorgé d’interrogations, et ce murmure... Pas une voix, pas un chant, un bourdonnement. Elle voudrait fermer son esprit puisque ce ne sont pas ses oreilles qui la trahissent, pleurer, demander, courir… Son corps lui fait mal, ses yeux faiblissent, elle tremble d’épuisement mais en elle persiste une lumière qui ne s’éteindra qu'étouffée par les circonstances, jamais parce qu’elle aura renoncé à se tenir debout.

Des femmes monologuent, les hommes marmonnent, tant de bruits, d’occasions de se soulager, dans un soupir ou un cri, de raisons d'oublier sa pudeur, crainte cherchant à imposer le mutisme. Ne rien dire mais continuer à penser.

Elle pense, donc elle est, comme aurait dit quelqu’un dont elle ignore le nom, surtout ne pas jouer sur les mots, ne pas dire : Elle pense donc elle hait, la première proposition serait effacée par la seconde.

Quelques heures de sommeil, de quoi tenir, un jour, un jour encore. L’esprit ne voit pas au-delà, retrouver son grabat est une victoire. Les locataires des baraquements changent souvent...

Le soleil s’approche, le sommeil s’estompe, elle s’habille doucement, enfile ses chaussures à semelles de bois et glisse, pour faire le moins de bruit possible, vers la porte. La journée sera pénible, la chaleur n’en sera pas seule coupable. Elle aperçoit une silhouette, retient un sursaut. Satan contemple son œuvre.

                                        * * *

La peur est un univers sans limite, le regard de l’autre devient insulte, penser tourmente. Sa différence se lit sur son visage, chacun doit savoir ce qu’il fait. Mais non ! Rien n’a changé, c’est sa honte, le mot est juste, honte de trahir, de mentir et de rapporter ce que font ses compagnons d’infortune. Aucune illusion sur un traitement de faveur possible, un sursis, un travail moins pénible, apparence, il ne peut en être autrement sinon chacun se douterait de son rôle en fait s’il trahit c’est lui-même, contre un passé en lequel il ne se retrouve plus, un coup d’éponge sur un tableau qu’il veut retrouver vierge afin de lui imposer de nouvelles définitions, un nouvel espoir.

Espoir ? Il sourit de ce mot en regardant autour de lui ces formes en lesquelles il se reconnaît. Même visage, yeux, silhouette, là est la volonté organisatrice, réduire chacun au minimum qu’il partage avec tous. Qu’aucune différence ne soit plus visible, jamais. Il sent cela et sa souffrance grandit au point de devenir une amie. Il entend les conciliabules, les plans pour s’évader, le tunnel qu’il faudra creuser, comment évacuer les déblais, étayer la galerie, comment… Dispositifs compliqués dont l’intérêt est de masquer le sourire de la mort, un départ pour une autre partie de ce camp dont nul ne revient jamais.

Les rumeurs circulent, se contredisent. Comprendre est superflu, rêver incarne un impossible avenir.

Les murmures se tarissent à l’indication du surveillant placé près de la porte, une visite surprise peut survenir n’importe quand, une fouille apportant un surplus d'angoisse et le sourire sur la face des soldats.

Alors qu’une ombre passe devant les baraquements une autre s’impose, elle aussi souriante, sachant combien de haine se déverse sur elle. Ce serait si facile de s’unir, de sortir bâton et ongles, d’oublier les rêves pour détruire celui que chacun connaît comme le responsable de tout cela. Le commandant du camp, l’architecte, le concepteur dont on murmure qu’il procéderait à d’infâmes tortures quelque part. S’il osait voir la situation, pense-t-il, aucun ne le supporterait. Lui-même doute et craint une confrontation écrite depuis toujours. Pourquoi ne tentent-ils rien ? Devinent-ils que ce serait vain, ou pire : révélateur d’une insoutenable réalité. Comment s’adapter à un ennemi que rien ne peut abattre, vraiment rien ? Une balle dans le cœur ferait grandir son sourire. Une plaie qui suppurerait à peine, aucun sang ne coulerait, la balle disparaîtrait, la terreur ressentie par les victimes serait d’autant plus grande que s’affrontant à un pouvoir que les mots ne peuvent circonscrire. Du gouffre l’ombre s’animerait d’une présence nouvelle, une puissance primordiale. Se nourrir de mythologies est une chose, croire en dieu ou au diable, en parler entre soi, murmurant d’archaïques prières ou invocations, ça en est une autre de rencontrer le mal incarné ! Quel croyant supporterait la confrontation avec sa foi si elle consumait apparences, mots et attitudes ? Croit-il en mieux qu’un mirage généré par incapacité de supporter la réalité ?

Il sait les interrogations qu’il suscite, cela ne relève pas de l’humain mais de l’animal. C’est le chien sur le dos en signe d’allégeance, c’est la proie qui, ne pouvant fuir, fait le mort. Pas de réflexion, de lucidité, aucun ne porte en soi la capacité de sortir d’un jeu d’images dont il est une parmi d’autres. Pas de différence entre victimes et bourreaux. Pantins au service d’une cause qu’ils ne comprendront jamais parce que rien en eux n’est assez solide pour admettre un tel savoir. La croyance s’impose quand le savoir devient inaccessible.

Tranquille il va son chemin, ces haines, peurs et agressivités sont nouvelles pour lui, non par leur violence mais par la compréhension qu’il en a. Lui qui vit tant de morts, tant de douleurs commence à maîtriser son désir intransigeant, à entendre un ordre dépassant sa personne. Un changement l’autorise à poser un regard clair sur ce qui l’entoure. Ce camp, cette guerre, tout cela n’a qu’un but : assouvir un appétit féroce. Sa lucidité viendra de l’apaisement de cette faim.

Maintenant pourrait-il souffrir ? Éprouver le passage du temps et sa raison d’être sont des nouveautés, le plaisir n’est plus où il le prenait, la violence et la rapacité n’ont plus de sens, dans quelques heures il donnera l’ordre de boucher le puits, rien n’en sortira plus.

Des mots courent dans son esprit, moments étranges, souvenirs de vies d’avant, d'autres époques, force invincible dont il perçoit la réalité intime. Lui-même ne saurait dire le nombre d’années écoulées depuis qu’il chemine. Il a vu tout et plus, la naissance des civilisations, leur essor puis leur écroulement. Ce qu’il vit, si ce mot a un sens, est l'agonie d’une époque, pas la mort du temps, la fin d’un cycle, l’approche d’un risque dont il se sait porteur.

Sa mémoire grouille de mille et mille images, que de romans il pourrait rédiger en puisant à l’encre de son passé. Craindrait-il une découverte, de s’arrêter sur son passé pour en lire le sens ? Il ne fit que courir pour remplir une mission, le temps ne comptait pas, ce chemin s’achève, son utilité va-t-elle subir ce même sort ?

Aurait-il peur… Et de quoi ?

Ce sont eux qui ont la meilleure part, victimes promises à une pénible agonie avant de disparaître en fumée pour ne laisser qu’un nom que la mémoire retiendra comme on se fixe sur hier pour refuser demain. La mort nourrit la vie. Cette dernière le sait bien.

Qui dans ce camp est vivant ? Ou quoi !

Il est l’ouvrier d’un projet, d’un désir, qui n’est pas le sien.

S’arrêter et chercher. Il découvrirait des perspectives nouvelles, des chaînes à ses pensées, ses désirs. Ses ? Possessifs hors de propos, il n’a rien voulu ni désiré, agissant sous l’emprise d’une force patiente qui se relâche d’elle-même. Elle se prépare à évoluer, à s’imposer d’une façon qu’il ne comprend pas encore.

Un lépidoptère ; la chenille rampe avant de générer la chrysalide sous la protection de laquelle un bouleversement s’opère. Un papillon va naître, incarnation de beauté et de fragilité. Est-il cela ? Aurait-il pu dire non ? Il se veut au-dessus de ce comportement veule et accepter sa responsabilité. Il a griffé l’histoire, labouré le temps de ses serres sanguinaires avec un zèle sans pareil pour fuir la vie, trace de lumière si proche. Un reste d’âme, source d’une souffrance inextinguible.

Les mots glissent entre ses doigts, pensées floues, incontrôlables, papillon dans le papillon, chrysalide dans la chrysalide. Que s’active la force qui le tient et jamais il ne lui résistera, il dispose d’un répit pour comprendre et agir. Le pire des pièges, celui qui fait tomber vers soi, une espèce de chute en hauteur.

À ce point de ses réflexions il croisât le regard de l’enfant.

                                         * * *

L’ombre peut-elle mêler froid et chaleur, sait-elle combiner les antagonismes ? La vie est-elle autre que cela ? Affrontement de forces n’existant qu’ensembles ?

Une enfant ne peut utiliser la vocabulaire nécessaire pour extraire de son esprit la peur qui y palpite ou les pensées affleurant à la surface d’une conscience peu marquée par le temps, non vierge d’expérience désagréables mais sans que celles-ci aient été, déjà, destructrices. La souffrance est utile quand elle lézarde la coquille de la routine, des apprentissages reposant sur la peur du temps qui passe et un désir intérieur d’exister par soi-même.

Elle voudrait se dire cela alors que l’homme s’est arrêtée, elle pense homme en sachant que c'est faux. Un être sans âge, des traits lisses sur lesquels le temps aurait refusé de passer, par peur ou par honte. Il lui fut montré, soulignant qu’il aimait se promener et choisir une proie. Bourreau, monstre, incarnation du mal absolu, les qualificatifs ne manquaient pas et avaient l'avantage de se recouper. La même répulsion instinctive, et pourtant la peur s’imposait à la haine. Elle se rappelle l’avoir aperçu, de dos, la première fois, alors qu’il s’offrait. Aucun gardiens pour le protéger d’une attaque décidée et suicidaire, elle eut cette envie de se jeter sur lui, regarda ces adultes parlant, souffrant, mais incapables d'agir, rien n’aurait changé, nul ne fit un geste, les pensées refluèrent aux tréfonds d’esprits tanières, d’âmes cavernes. L’expression vint spontanément. Fascinée par le passé elle avait construit une grotte pour ses poupées, les posant, assises, les yeux clos par peur de la lumière. Elle l’avait sentie sans regretter une image qui lui revenait avec d’autres alors que l’être s’était arrêtée. Pas de nom, de prénom, on disait « il » sans majuscule mais avec une terreur qui l’eut justifiée. Elle chercha en elle une haine suffisante pour oser quelque chose, l’enfance à parfois des courages que l’âge, ensuite, contient. Trop de réflexions, non pour se trouver des raisons d’agir mais pour excuser leur immobilisme, dépassant l’espoir pour construire un château au futur, postérieur à l’acte, somme des erreurs et des échecs, indication qu’il était vain de tenter quoi que ce soit, l’action aggraverait les choses. Les mots couraient, son cœur battait plus fort, une chaleur l’envahit. La nuit se fit plus sombre, les nuages parurent recouvrir la terre, effacer les traits, les uniformes, noirs ou rayés, rapprocher les âmes par des silhouettes confuses.

Elle ferma les yeux, senti fléchir ses genoux, se recula pour s'appuyer à la paroi de bois, ses doigts cherchèrent une prise, ne trouvèrent que le contact rugueux du réel, ce qui l’avait fait ciller était invisible, une présence sans trait. Percevait-elle cela en elle, ou ailleurs ?

Ailleurs ?

Comment aurait-elle pu ? Les privations, la difficulté de survivre, l’étrange pitié dont elle avait profité. Elle dormait, un cauchemar s’amusait à ses dépends, travestissait l'insupportable réalité. Elle s’enfouissait dans un délire plus profond que la rêve. Elle avait vu la folie survenir chez certains qui soudain refusaient de bouger, l’esprit cédait, implosion mentale entendit-elle proclamer sans comprendre ces termes. Une enfant ne peut saisir celle, elle ne le doit pas.

Interdit !

Un autre souvenir… Une tante à laquelle elle avait dit que d’ici deux jours elle serait morte. C’était sorti sans préméditation, elle ignorait en parlant le mot que sa bouche articulait. Sa vision s’était réalisée, les regards de ses parents s’étaient fait craintifs, elle entendit parler d’un don, rien ne revenant elle oublia l’incident.

Qu’est-ce qu’un don, ce pouvoir de lire la mort, car en y repensant… Mais non, elle délirait, les phrases perdaient leur signification dans un esprit les regardant couler, espérant que ce soit ainsi sans parvenir à influencer la réalité. Les images restèrent précises, la peur résistait, évidence d’une lucidité implacable.

Elle releva les yeux, jamais elle n’avait vu une telle nuit, l'obscurité s’incarnait dans le réel, se nourrissant de l’air, le repeignant de sombre pour tout effacer alors, les yeux devenus inutiles, le temps de la vraie vision surgirait.

Un autre souvenir, petit jeu genre colin-maillard, bandeau pour ne pas tricher, marcher lentement, deviner les obstacles, écouter, ressentir l’impact d’une voix, dépasser les mots pour découvrir l’autre face de la réalité. Elle hocha la tête, était-ce le moment de chercher d’aussi étranges images ? Pourquoi revenaient-elles, quelle relation avec cet homme, car relation il y avait, cette ombre du réel dont elle ignorait la voix puisait en elle des souvenirs lointains en regard de sa jeunesse. L’ombre attire l’ombre comme la lumière attire la lumière, dans la nuit la plus profonde les deux se rejoignent en une union contre nature, humaine peut-être.

La peur disparut, l’aversion ressentie pour le maître du camp fit place à la curiosité, d’abord pour le changement ressentit, ensuite pour cet homme qu’elle devinait derrière la nuit, dissimulé derrière un masque si sombre que seule l'absence de lumière permettait de le révéler.

On lui demanda de renter, impossible, ses forces suffisaient à ne pas agir, pas l’inverse, d’un appel qu’elle entendait, non plus celui d’une mort voulant prévenir mais d’une vie cherchant à communiquer.

Elle sourit et l’obscurité se lézarda. elle entendit parler de forces mauvaises, de l’attraction du serpent sur la proie qu'il va absorber.

Était-elle l’oiseau ou le reptile ?

Les deux...

Elle sourit, la nuit trembla, une main prit la sienne, elle se dégagea. Un gémissement la troubla, une voix qu’elle reconnu, la sienne.

Et si, pour une fois, une unique fois, l’oiseau absorbait le serpent ?

La saveur de la lumière passe difficilement pour celui qui réalise qu’il courut longtemps derrière ce qui était si proche.

Il devine des regards, la crainte dont il fait l’objet. Il y a peu il aurait imaginé avec plaisir la mort de ces créatures. Ce n’est pas qu’il en soit à la compassion, plutôt une indifférence intermédiaire, ceux qui ne lui servaient pas n’eurent jamais d’importance à ses yeux. Abrité derrière ses pensées se tendaient des fils étranges manipulant un pantin heureux de courir, de détruire, de s’asperger de sang. Il sourit en se remémorant des passages violents de son existence, moments de jubilation lors de massacres sans nombre, abreuvant la terre de vies ainsi justifiées. Ici son désir fut différent, tuer était insuffisant, détruire, effacer, absorber. Il prit les proies qui se présentaient, pour lui l’un vaut l’autre et s’il pouvait les détruire tous il en serait satisfait, éliminant jusqu’au dernier prisonniers et gardiens. La Terre était un paradis avant qu’un primate ait l’idée de se dresser sur ses pattes arrières. Jamais un mouvement n’eut pires conséquences.

Rien n’est éternel. Ce qui naquît mourra. Son interrogation le concerne ; lui, restera-t-il prisonnier de son incapacité à mourir, de ce qu’il prit pour un avantage et qui serait la pire malédiction. Au fond il soulage à ses victimes, en les tuant il leur évite l’enfer de l’existence !

Pensées futiles face à l'ombre qui se rapproche. Souvenir à récupérer, la faiblesse comme une qualité, un sursaut, le dauphin remontant à la surface pour respirer avant de retrouver les profondeurs où lui-même ne supporterait plus la pression, son esprit ferait place à cette force insidieuse. C’est l’explication, pas un sursis mais la préparation d’un changement, le papillon émerge lentement, réserves consommées, au sortir de sa protection, épuisé, il devra attendre avant d’agiter ses ailes que celles-ci sèchent, il frémira de sentir l’air libre, un temps d’émotion avant de s'envoler vers un incroyable destin.

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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 05:30
L'Âme de l'Enfer - 04 
 

                                                  05

Sommeil ?

Ce mot n’a plus de sens pour lui, il s’allonge pour s’enfoncer dans un monde inaccessible, son esprit erre dans des paysages du passé, des lieux oubliés, des circonstances dont nul ne conserve trace. Une vie impossible à raconter, personne n’y croirait, lui-même est intrigué, pourquoi ce besoin de s’arrêter, cette impression d'attendre comme si pour une fois il devait être la cible et plus le prédateur.

Est-il encore la bête qui traça dans l’histoire un sillage de sang, se nourrissant de morts innombrables, se gavant de souffrances et de peurs. Jouissant des cris de milliers de victimes, contemplant champs de batailles et alignements de suppliciés.

Il revoit les torches humaines illuminant un parc alors que de délicats invités regardent en souriant ces chrétiens dévorés par les flammes. Elles ne sont pas difficiles !

Une chaîne ininterrompue de vies plongeant dans une nuit sans fond. Une nuit, un puits... Il devait y mourir au nom d’une civilisation se voulant au-dessus des instincts, il y découvrit la peur absolue et s'y baigna tel Achille dans le Styx pour en ressortir... changé, aucun mot qu'il connaisse ne saurait définir ce qu'il est.

La clarté s’impose lentement, la lâcheté suinte de chaque instant pour repousser une compréhension terrifiante qui l'attend dans ce lieu, caveau d'une civilisation que la mort va étreindre et purifier.

Il le ressent si violemment qu’il se lève, marche dans l'obscurité de sa chambre, effleure des meubles de prix, un dessin, une moulure, le travail de l’artiste ou celui du temps, l’un et l’autre ne sont pas à opposer. Ce qui est disparaîtra. Un jour le monde sera un désert de cendres dont il sera prisonnier, attendant la conclusion des temps sans la voir venir du seul fait d’être là, dernier rempart contre le néant, œuvre de celui-ci sachant que vaincre serait sa perte, il ne peut signifier quelque chose qu'en tant que risque.

S’il comprenait ses pensées, mais elles sont rétives, craignant que la précisions ne les effacent.

Tableaux, portraits, statuettes, autant de pièces de son passé, quand il vivait sans lucidité ni compréhension.

Souvenirs et repos sont des spectres qui l'escortent. Rien ne subsiste de ce qu’il aimât jadis, sur un autre monde, en une réalité que le présent esquisse à partir de fragiles indices. Ainsi fait-il de son passé, oublié, refusé, enfoui au fond d’un gouffre rempli de trop de vies happées par la voracité immense d'une force cherchant l'accès au réel. Il est temps de naître murmure un sourire menaçant dans son esprit, une gueule barbelée de crocs brillants, gluants d’une salive acide, surmontée d'yeux d'un calme insoutenable.

La lune se cache derrière les nuages, il la devine, œil mi-clos d’un univers moqueur. Son camp, ouvert devant lui, est une œuvre dont il n'est que la plume et ce lieu a un goût de point final.

Y céder ?

L’opportunité se présentera, il le sent, un choix, non sous la forme d’une main qui se tend mais d’une rive proche, une île sur laquelle, seul, il observera un monde devenu inaccessible.

L’heure n’est pas venue, mieux vaut redescendre ; rez-de-chaussée, un large vestibule, vide, dans lequel résonne les pas, la porte menant vers les caves, escalier élargi, le sous-sol, la cave, une porte, épaisse dont il détient seul la clé, une gueule à l'haleine prédatrice, une autre salle… Au centre, un large puits, il s’approche, regarde... Il voudrait n'avoir d'autre effort à fournir que subir. Que doit-il sortir de ça ? Quelle saveur son âme trouva-t-elle dans l'ignoble pour s'y abreuver comme à une fontaine de jouvence ?

Sur les restes humains s’agite une forme que la clarté et le bruit ont tiré de ses cauchemars. Les regards s’affrontent, le cri de rage court sur les parois, il sourit, ferme les yeux, ce qu’il cherche se trouve là, quelque part. L’hypnose ? Son esprit se laisserait-il amadouer ? À qui se fierait-il, lui qui ignore même le sens de ce mot ? Pour la première fois la solitude lui apparaît hostile et menaçante, elle fut une amie, une complice, une réalité en laquelle il était à l’abri comme en un monde amniotique où son omnipotence était une règle définitive, et puis voilà qu’elle s’est lézardée, un peu de lumière est venue de l’extérieur, de ce qui n’est pas un autre monde, elle disparaît lentement alors que glissent autour de lui un cortège de démons souriants, de sourires tentateurs, de regards amicaux.

Fut-il ainsi, ravalé au stade d’un pantin ? Non ! Ce qu’il voit est un échec de plus, celui qu’il veut découvrir dans ce puits ne peut s’y trouver, en y jetant l’espèce humaine entière il n’aurait pas plus de solution, le visage qu'il guette est le sien ! Piètre consolation en un aveu. Descendre ? Trop facile, il l'a expérimenté souvent, caressant des corps putréfiés, copulant avec des cadavres au goût de terre, s'enfonçant en des masses spongieuses gorgées de vers... Il ne cherchait pas, il fuyait ! L’adversaire s’approche, une puissance face à laquelle il ne peut rien, il la connaît déjà. Il en vient !



" Tu comprends ? Non, bien sûr, tu ne comprends plus rien. Ces mots sont des cris pour ton esprit englué dans des émotions trop violentes pour être domestiquées. Elles sont animales, violentes, prédatrices, complices pour qui ose les affronter, pour qui sait leur céder sans s’abandonner. Ne crains rien, je ne te veux plus de mal, à quoi bon faire durer une torture qui ne te fait plus souffrir. Je le sais, je vis par toi, je jouis par toi de ces souffrances qui agressent ton âme repliée dans le coin le plus sombre de ton crâne, ou d’ailleurs. Peu importe la réalité n’est-ce pas ? Tu me regardes, tu comprends, mes paroles sont un sauvetage, fait l’effort de me comprendre, retrouve en toi les souvenirs de celui que tu fus ? Un homme intelligent, lettré et savant, sachant discourir et polémiquer, si celui-là avait pouvoir d’observer celui que tu es il rougirait de la honte de l’échec. Il se croyait fort, maître de soi, de ses pensées, regarde où il en est ? Ces corps que tu foules forment ton propre cadavre. Cette chairs dont tu t’es nourri est la tienne, ce sang dont tu t’es abreuvé est le tien. A chaque bouchée, à chaque gorgée c’est ton esprit qui disparaissait. Tu peux encore t’en vouloir ? Non ? C’est une chance, je t’envie, je ne sus pas céder, la chance aurait été de prendre le chemin commun pour m'y perdre. Peux-tu me dire pourquoi ? J'aimerais lire en toi ce que je cherche en moi. Impossible, ta bouche ne formulera pas les mots que j’attends, tes pensées ne seront pas les indications que j’attends, un plan qui m’aiderait à perdre du temps, à persister dans cette peur qui me tient, au service d’une force que je ne comprends pas, que je ne découvre mais dont je réalise la violence. "

" Et s’il restait un peu d’humain en moi ? "

" Là est notre point commun encore qu’en moi cette part soit importante en regard de ce que tu es devenu : même pas rien, autre chose ! Que valent ces mots que je m’adresse ? Aucun écho ne m’en revient. Voudrais-tu être à ma place, que je te confie un peu de lucidité ? Imagines-tu ce que tu ressentirais en découvrant ce que tu es devenu ? Rien n’est meilleur que s’oublier et se perdre, à l’unique condition de n’avoir jamais la possibilité de revenir en arrière, de faire un tour complet pour repasser en ces empreintes sur le sol, si tentantes avant que l’on ne comprenne qu’elles sont siennes. Alors par la curiosité vient la souffrance. "

" Mourir ? moi ? Si je pouvais… Justement, je ne sais pas mourir. Si tu savais quel plaisir j’ai pris du regard d’un assassin m’enfonçant son arme dans le cœur pour reculer, horrifié, en découvrant que rien ne se passait, nulle trace de sang, je tenais debout sans être incommodé par cette lame en ma poitrine. Non, tu ne sais pas. J’ai connu bien des morts violentes les désirant vraiment. Cela ne menait à rien, je ne peux plus mourir. "

" Pourquoi ? Là est le nœud du problème, si je pouvais le trancher tout serait simple. Mon caractère me pousse à la confrontation, le choc violent, mais non, je ne peux pas, le nœud est autour de mon cou et me maintient en vie malgré moi ! "



Il hoche la tête, à qui parle-t-il ? Cette forme jadis humaine n’est plus qu’une bête torturé par ses instincts pour le maintenir en vie.

Instincts ? En vie ? Aurait-il, là, une chance de comprendre ? Où puiser le temps de s’arrêter, de réfléchir ? Au-dessus du gouffre il entend l’appel sans pouvoir… Mais si, justement, jamais cet abîme ne voulu l’appeler pour l’emporter, au contraire, ce n’est pas lui qui résiste à la chute, c’est quelque chose qui remonte du gouffre, ombre dans l’obscurité, qui s’accroche à lui. Ce n’est pas un appel qu’il entend, simplement une force qui circule par lui plutôt qu’en lui.

Il ferme les yeux, attend une précision qui ne vient pas et s’en retourne, il n’a plus rien à apprendre de cet endroit, un miroir d’enfer dans lequel il cherchait son reflet avant de comprendre que c’était le seul dans lequel il ne pouvait le trouver. L’esprit aime s’acharner sur ce qu’il sait inutile. La conscience était vitale pour résister, lucidité et souffrance rimant maladroitement par le regard, se superposent idéalement par l’esprit qui les accepte.

La porte est refermée, puisque dormir lui est interdit autant aller faire un tour, humer la nocivité de l’air, se rouler dans la souffrance qui submerge son œuvre, sa vie. Ce camp est son reflet, ces baraquements, ces constructions, les sols froids de pseudo salles de douches aux bouches d’aciers attendant de rugir furieusement, tout cela est le portrait le pus fidèle de sa réalité la plus profonde, profonde… comme un puits !

Ne dit-on pas que la vérité en sort ?

La sienne par exemple.



Le plus difficile dans un portrait est la tache blanche dans la pupille, mal la situer et tout est à refaire, ainsi sait-il qu’une tache de vie se trouve quelque part.

Reste à oser la trouver.

* * *

Dans un monde de ténèbres les larmes sont l’acide capable de ronger les barreaux de nuit retenant l’âme en une cage de haine et de peur.

Elle ne sait pas. Pourquoi s'interroger quand respirer est difficile, elle a vu s’éloigner son père, mourir son grand-père, un homme si gentil, serviable, âgé, certes mais est-ce une tare ? La vraie raison pour l’avoir abattu est-ce cet âge, sa supposée faiblesse physique ou le savoir insultant aux yeux de celui qui ne veut rien connaître et puise en l’autre une raison de le détruire pour annihiler le désir d’avenir qu’il sent en lui, menaçante envie d’évoluer. Elle a crié, hurlé, espéré, le temps s’est suspendu dans le regard du nazi, l’arme est restée silencieuse avant de hurler à son tour. Parfois elle se dit que c’est elle qui a tiré, en gardant le silence tout aurait été plus facile, il aurait… Mais non, l’évidence… Les mots de consolation se perdent face à la culpabilité que tant de regards renforcent, visages disparus dans un nuage de la surface d’une terre qui n’en voulait plus. C’est le monde, c’est elle, et tous. Les mots sont difficiles à maîtriser, complexes quand ils circulent aussi vite que la conscience n’en retient que le pire, que l’affront laisse les yeux secs de sa propre honte de pleurer, la bouche muette d’avoir trop à dire.

Une flamme, la balle jaillit, elle le sait sans l’avoir vue, frappe son grand-père au milieu du front, le nazi aurait visé une cible que son cœur n’aurait pas battu moins vite, il a tiré sur quelque chose disposé devant lui, une démonstration, un cri noyé dans la détonation. Le sourire contemple le petit trou d’où s’écoule un mélange de sang et de cervelle, larmes de mort sur un visage blanc qui affiche son incompréhension sans que les spectateur sachent s’il s’agit du refus de l’acte ou de mourir, d’affronter l’autre monde déjà ouvert, réalité déchirée par un si petit geste.

Elle a gardé espoir, il ne tombait pas, c’était peut-être un jeu, il savait si bien inventer pour la distraire, mais le sang semblait si vrai, l’odeur de la poudre, de la mort, elle veut courir mais la main sur son épaule est impérative, le chien de fer n’a pas réintégré son abri, son maître peut le diriger sur elle, un autre geste, un sourire plus grand d’effacer plus de promesses, tuer un vieillard ne prête pas à conséquence n’est-ce pas, sa vie était resté quelque part au cœur de la porcherie dont il devait être issu.

Le vieil homme a tressailli, un geste qui, rompant le charme de l’équilibre, le fait chuter lourdement a plat dos, un choc sourd qu’elle conservera toujours dans sa mémoire, une vision noyée de larmes.

Maintenant ?

Elle oscille entre vie et mort, que signifient ces mots dans ce contexte de sang, de pourriture, d’une noirceur dont personne ne veut faire état mais que chacun connaît, certitude d’un venir auquel il semble impossible de pouvoir échapper.

La couche est dure, pas question de parler de lit, la couverture ? une toile râpeuse pour sa peau trop douce, le sommeil ne vient pas et ses yeux s’ornent de sombre. Pas question de cauchemar, on le lui a dit, répété, elle n’y est pour rien, il ne lui en veut pas, son cri ne fut pas cause de sa perte, c’était écrit, pas moyen de changer ce qu’une force au-dessus de tout avait décidé.

Une force ? Elle garda le silence en pinçant ses lèvres. Sûrement pas cet être improbable doué de tant de pouvoirs qu’il semble la création d’un fou. Elle sentit mourir ses croyances, brûler les images de son passé pourtant limité. La vie, voyage infernal, ne menait qu’ici. Quel monstre tapit choisit ceux qui le nourriront ? C’est ce qu’elle ressent, imaginaire d’une enfant voyant plus loin que les vieux une réalité si simple qu’elle en est insoutenable.

Elle se tourne, se retourne, écoute sans comprendre, ce qu’elle devine ce ne sont pas ses oreilles qui l'entendent, personne ne paraît percevoir quoi que ce soit, c’est dans son esprit, directement, que s’impose un murmure fascinant et inquiétant, de sombre, elle dirait cela si elle pouvait en parler, et elle pourrait, on l’écouterait, on la plaindrait, des murmures naîtraient, de compassion mais pas de compréhension. La réalité la plus violente affame l’esprit, lui interdit de se dominer pour écouter ces voix des profondeurs. Elle, tellement en avance, en sait déjà trop, mure par la force des circonstances. Ainsi le diamant, né du carbone pour avoir été soumis à une pression fantastique, une souffrance éliminant les impuretés, archaïsmes retenus par les adorateurs d’un passé idéalisé par l’ignorance.

Ces pensées ne sont pas de son âge, mais un tel contexte l’est-il ?

Elle écoute sa respiration, se berce dans les souvenirs de son enfance, ses jeux avec ses poupées, ses images, dans le décor rose d’une chambre qu’elle a quittée pour être entraînée dans un wagon malodorant, ses yeux étaient faits pour la beauté, mais non, interdit ! La laideur est souvent tentatrice, un mort qu’on lui cache, des larmes qu’elle devine, l’odeur épouvantable ne la quittant plus. Toujours là, vivante palpitante.

Elle se souvient de ses vacances, d’un petit copain qu’elle aimait beaucoup. Où est-il maintenant ? Vivant, mort, à l’abri, disparu dans quelque piège de la vie ? Elle voudrait savoir en évitant ce qui serait douloureux, ne vivant que les meilleurs moments de son futur.

Futur… Vie… Des mots obsolètes. Heureusement, sa dextérité est grande, son endurance également, elle se rend utile, gagne du temps non sans s’interroger sur l’utilité de reculer devant l’inéluctable.

Elle voudrait que son grand-père revienne, comme un fantôme. Cela existe, elle le sait, en a entendu parler. La nuit, traversant par le rêve la zone entre morts et vivants, certains esprits peuvent communiquer avec les restants. Il la rassurerait. En est-il incapable ou refuse-t-il de lui mentir ? Un mort a-t-il le droit de dissimuler quelque chose, de faire des affirmations que l’avenir dissiperait ?

Être mort qu’est-ce que c’est ?

Une enfant ne se pose pas une question de ce genre.


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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 06:27
L'Âme de l'Enfer - 03 
 

                                                 04

Silhouettes sans visage, floues, lui dont la vie n'est qu'une suite sanglante s'interroge, pourquoi ce trouble ? La douleur est un cadeau pour ces êtres fragiles ne percevant pas que victimes et bourreaux sont les acteurs d'un drame qui leur échappe.

Certains l'observent fugacement, ses yeux parfois reflètent la lumière à l’instar de ceux d’un chat, alors la nuit n’existe plus, l’obscurité est un terme vide, et le temps, un chemin dénué de ténèbres.

Il connait son impact sur qui le rencontre, fascination et répulsion, comme face à un poison délectable.

Les pieds glissent sur le sol, après d’aussi dures conditions de voyage, marcher est une épreuve. Ailleurs c'est différent, un flexible de caoutchouc est disposé entre un camion au moteur allumé et une ouverture, mort violente, organismes agonisant en ayant, souvent, le temps de maudire leur résistance.

La terreur le nourrit, panique, haine et dégoût, un torrent d'émotions violentes passent en lui et…

Et ?

Cette question, il voudrait… Voudrait ? Il ne fit que subir depuis toujours, depuis un certain moment, un certain souvenir plus lointain qu’il n’y paraît pour quelqu’un dont le corps paraît avoir moins de trente ans alors qu’il en a plus, beaucoup plus, beaucoup trop.

Hommes, femmes, enfants, tri, organisation impeccable, réflexion interdite, elle troublerait les esprits, il le sait. Curieuse sensation de vertige, à force de se pencher sur l'abîme, en verrait-il le fond ?

Parler ? Avec qui ? Agir est aisé, réfléchir est plus inquiétant comme si ce camp était le premier miroir dans lequel il voyait son âme, reflet combinant ténèbres et horreurs. Folie ? Sans elle aurait-il conçu un tel plan ? Et dans quel but ? Était-ce son destin, attendre le moment, utiliser la peur, la rancœur, la haine et le chaos du monde. Civilisation et culture sont des mots, des masques, rien de plus. Derrière ? Ça...

Les plus fragiles ont la meilleure part : l'élimination. Frustrant pour lui qui a le pouvoir de violer l’esprit d’un supplicié, jouissant doublement, tortionnaire il voit s'activer ses mains, buvant l’agonie d'une victime jusqu'à l'ultime goutte de vie.

Suppliques prières et malédictions glissant sur lui se perdent en d’insondables profondeurs. Auraient-elles au fil du temps érodé sa cuirasse ? L'envie à disparue ; l'abîme est-il plein ? Et maintenant ? Il veut savoir sans être persuadé que ce désir soit sien.

Les formes passent devant lui, plus des êtres vivants, pas encore des spectres, cela viendra. Il en a suivi de ces esprits qui s’accrochaient à une infime parcelle d’optimisme, imaginant un ailleurs favorable. Mais demain ne sera pas mieux, seulement pire, et le lendemain...

Combien de vies digérées dans ce décor, le souvenir s'effacera-t-il un jour ou la vie s’éteindra-t-elle avant ?

L’espace est un gouffre glacé dont il espère une réponse venue de… Peu importe, il utilisera la première sortie qui se présentera.

Il n’en existe pas, ces doutes seront vite oubliés, il sortira vainqueur de cette épreuve, bientôt, simple affaire de jours, de semaines tout au plus, quoi qu’il doive se produire c’est pour bientôt.

Le train est en sommeil, il va repartir, mais reviendra. Mouvement destiné à marquer le passage d’un temps inutile et sans but.

Tranquillement il traverse le camp jusqu’à ses appartements, la haine frappe parfois physiquement, un coup dont il sent la violence sans faiblir. Il lui en faudrait plus pour ciller, beaucoup plus. N’a-t-il pas traversé des épreuves qui auraient tué n’importe qui ?

À commencer par lui ?

Mourir est une habitude facile à prendre.

                                        * * *

L’air est lourd de pensées, gorgé de larmes amères. L’ombre monte des parquets, suinte des murs, des toits, un objet est un piège, la tentation de se souvenir d’une mauvaise émotion.

La facilité se cache derrière les aspects les plus rebutants, des ordres, des indications, inutile de penser, d'exister. Bien vite le numéro s’impose, marquage qui aurait pu se faire au fer rouge pour rester dans le cadre d’une certitude logique, mais non, l’encre bleue viole la peau, griffure d’une époque qu’il ne sera plus permis d’oublier.

                                        * * *

Ce jeune homme aurait voulu reprendre son dialogue, retrouver son ami et le plaisir de la pensée, impossible. Un geste est une menace, plus de désirs personnels, ne valent que les ordres, ce rythme de vie imposé pour détruire corps et esprits. Reste la facilité : aimer son bourreau et le supplice pour voir en la mort la clé vers le Paradis.

Qui le sait ? Il s'interroge en découvrant son univers, la pièce tout en longueur, lits étroits, assemblages de planches superposés, perdre le minimum de place. L’organisation impeccable autant qu’implacable.

Il caresse étrangement sa nouvelle peau, un uniforme gris, rayé, il voudrait pleurer, chercher un regret, il ne trouve rien, d’espoir ou de désespoir, d’une petite graine pour imaginer l’avenir. Le temps est resté derrière la porte du wagon, désormais la vie est à savourer autant que possible. Il sait qu’un tel raisonnement choquerait, la vie ? ici ! non, impossible, interdit. Dans le fond de la noirceur s’ouvrira une voie nouvelle. S’il voulait affronter ses sentiments il chercherait une improbable sincérité. C’est sa façon de survivre, ne pas s’arrêter à l'apparence, un reste de croyance en une autorité supérieure elle aussi morte, quelque part. Dans son esprit ? Pas sûr, jamais il n’eut l’occasion de savoir ce qu’il ressentait en accomplissant des rites si anciens qu’il en perçoit maintenant l’odeur de poussière. Pas celle de l’extérieur, l’autre qui lui fait réponse, venant de l’intérieur, une ressemblance enfin comprise et la mort qui domine est celle d’un dieu en qui il ne peut plus croire. La sincérité n’est pas nécessaire. Facile d’agir sans question, la religion est faite ainsi, assez coercitive pour que les pensées restent en dehors, ainsi se fit un échange, allant vers la mort il se découvre une conscience personnelle et se débarrasse de croyances anciennes, peau morte protégeant les esprits inaptes au réel, sinon pourquoi supporter cela ? Le destin qui se présente ? Se peut-il qu’il y en ait qui croient aux promesses d’un monde tranquille mais séparé ? Le bonheur trop parfait est un mensonge, un sourire qui ne montre qu’un peu des dents dissimule qu’elles sont des crocs attendant de se repaître d’une âme fragile. Il devine ce qui l’attend. Pas besoin de savoir vraiment, l’odeur est un voile opaque que la lumière fait danser en la révélant pour qui ose accepter la lucidité de son regard. Peu l’admettront, la majorité priera pour ce nouveau départ, pensant qu'elle fut exploitée puis expédiée ailleurs. Ce sera vrai, tout étant dans la définition de l’ailleurs.

Un autre monde ?

Lui sait qu’ils y sont déjà, que cet autre monde est là, dans ce décor qui sonne faux, dans les regards des gardiens qui sont autant de portes sombres, béantes, sur la peur, une haine qui ne masque rien. Il sait, la vie ne conduit ailleurs que par la mort. Pourquoi ne pas le reconnaître, savourer la seconde qui se présente, plus de coups, de souffrance. Un souvenir jaillit, emporte le présent, inutile de chercher un état qui durerait toujours. C’est cela le bonheur, c’est cela la mort, sa présence en un lieu d’agonie est une chance à côté de laquelle il aurait pu passer, à l’instar les autres, ceux que, déjà, il ne reconnaît plus comme ses semblables mais comme des fantômes cherchant à s’adapter pour fuir une souffrance inéluctable.

Puanteur et promiscuité, des voix, des murmures, des échanges sur des vies passées, rêvées, sur un futur peint en rose. Qu’un doute surgisse et l’évidence d’un abîme qu’ils sont là pour combler surgira. L’image est venue comme un souvenir qu’il n’aurait pas vécu, ou pas ici, ou pas encore. Une promesse qui fait se tordre ses lèvres en une ébauche de sourire qui pourrait lui faire honte. Un gouffre, ouverture sur laquelle il s’arrête, cela l’intrigue davantage, il hoche la tête, entend des mots incompréhensibles, le choc qui le sort de sa rêverie, il est temps de répondre à l’appel, le premier, à ne pas manquer. Les peines sont réduites au minimum, à moins que ce soit le maximum. L’imagination sait qu’elle doit attendre un jour meilleur qui ne viendra pas. Les voix le crient, le gravent sur les surfaces malléables d’esprits noyés de peur. Lui ne se sent pas ainsi, non qu’il saisisse la réalité de la situation, au contraire, à croire qu’il en fait une chance, au point de le répéter pour le garder comme un trésor à surveiller jalousement. Qui sait ce que feront les autres, à qui faire confiance ? Les mots d’un instant révèlent une ambition que les faits mettent à l’épreuve, c’est le moment le plus important, s’affronter à soi-même, alors cèdent les motivations les plus pures, les forces les plus exposées comme des vêtements beaux mais fragiles. Il ne pourra jamais se confier qu'à lui dans le secret d’une tête qu’emplissent des images et des mots. Il ne se connaissait pas cette qualité, du reste il découvre qu’il ne se connaissait pas, il se faisait une idée de soi imposée par ses parents, son entourage, désormais s’il fait face à l’adversité il sait qu’au-delà c’est soi qu’il affronte. Le lieu s’y prête. Le pire fait révélateur ; fait-il aussi fixateur ? Ses illusions sont moribondes, la peur est sœur de la trahison, ce serait le jeu des gardiens que d’instiller la suspicion, la surveillance en serait facilitée, se regrouper fait la force, la valeur de l’union, quand il n’est qu’apparence, ne donne que des tentatives avortées paiement dérisoire d’un espoir survivant le temps de s’exprimer, qui en disparaissant laisse dans les esprits davantage de regrets. Une porte se ferme, un mur se dresse devant soi, ensemble il était permis de rêver, seul, la mort paraît une solution, un passage vers un peut-être. Le monde se fait gris, triste, le gouffre a faim.

Un nom est crié, le sien, malgré les pensées qui l’assaillent son esprit assure un service minimum, ne pas répondre réduirait son temps d’existence, la solution est dans ce compromis entre l’imaginaire et le réel, le premier pouvant se nourrir du second. Si un jour ce dernier disparaît alors la balle qui le frappera ne l’atteindra pas, son esprit aura trouvé refuge en un lieu indicible. Un sarcophage de peurs, de douleurs, le ventre de l’enfer. Petite cellule produisant un acide dont rien ne protège. Il entrevoit cette image, deux esprits se séparant, celui d’apparence dissous par le réel, l’autre préférant l’enfermement à l’affrontement. Soumission nécessaire, s’y abandonner en totalité n’amènera que l’échec, viendra le moment de la compréhension, face à la mort, tendant les bras, les masques tombent, les résolutions cèdent et la vérité qui s’impose n’est pas celle qui fut rêvée, elle a le visage souriant sans chair ni peur de l’absurdité.

Il entend dans les esprits proches les murmures, les imprécations, les prières, il en connaissait tant, toutes, mises dans la tête si jeune qu’elles furent positives, il accepta leur pouvoir, à l’image de ce qu’il devra accomplir dans ce camp, sacrifier une part de soi, un jeu de miroir derrière lequel, au-delà des gestes et des mots, il tentera de survivre. Seul, qui comprendrait, juxtaposer des situations opposées pour découvrir leur similitude n’est valable que pour lui, cas unique.

Unique ?

Peut-être est-ce sa façon de voir qui est spéciale, spécieuse, justifier ce rapprochement serait difficile, et pourtant, ce désir de contraintes, pour soi, l'autre, tous ! Ses parents ne lui voulaient pas de mal, il sait leur amour pour lui, leur seul enfant, à quel point il était important qu’il n’oublie pas le passé, ses racines. Maintenant il sait que les arbres n'atteignent pas le ciel mais finissent toujours par mourir.

Ne pas sourire, ne rien montrer, vider ses yeux, conserver l'attitude soumise, le corps est secondaire, ce qu’il va subir dépassera les souffrances connues, mais peu importe, il n’ose penser : tant mieux. Pouvoir se confronter à sa vérité en levant les yeux vers le bourreau non pour le haïr, non pour l’aimer, mais pour le remercier de ce qu’il offre de compréhension de soi dans un moment aussi difficile.

Aime-t-il souffrir ?

Le problème n’est pas dans un goût particulier, dans une passion, il n’y ajoute pas de majuscule, bientôt il osera s’il retient la leçon que céder, au pire comme au meilleur, est un seul piège. Céder à ses désirs sans les comprendre, à cette envie de s’agenouiller pour éteindre ses pensées, à ce désir de crier pour espérer la balle qui mordra ce cœur honni, à ce besoin de trouver une ressemblance avec son tortionnaire au point de se voir méprisable, au point, dans tous les cas, de renier sa vie et son âme.

Ses yeux contemplent le sol, son esprit le recouvre de mots, de situations, le repeint de couleurs qu’il découvre avec curiosité. Folie ? Peu importe la définition, peu importe le mot, le risque de savoir comme un poison prometteur, à admettre, sans lui obéir.

Le ciel est gris, quelque part, au loin, un reste de ciel bleu lui sourit. Tant qu’il conservera le pouvoir de secouer le linceul de ses peurs il se saura vivant. Les brimades, les coups, la douleur, rien ne l’atteindra vraiment, non en limitant son esprit, en l’emprisonnant, au contraire, en l’ouvrant sur ce qui se présentera, sur le pire sans le refuser, sur l’étrange sans y renoncer, sur le rêve, le délire, sur ce qui l’accompagnera sur ce chemin, au loin du voyage qui commence.

Alors il vaincra.

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 06:00

 

                                                  03

Les deux hommes se turent. Non par absence de mots, au contraire, par désir d’en conserver afin de n’être pas vide devant le futur. Chacun affrontant ses pensées, ses idées, ses doutes, les impressions curieuses d’un moment unique. Il semble difficile d’utiliser cette circonstance, cet endroit, pour tirer une leçon personnelle, mais pourquoi pas ? Là où certains pleurent d’autres réfléchissent, rient, attendent, replient leurs esprits dans le minimum d’espace laissant leur corps en avant-garde face à une pénible réalité.

Il y eut des cris, des gémissements quand le train s’ébranla, lentement, si lentement… Attendre n’était pas si pénible. Peut-être était-ce une torture de plus, un simulacre de départ, les portes allaient se rouvrir sur des soldats hilares du bon tour qu’ils venaient de jouer, mais non, cette fois l’inéluctable était en marche, impossible de changer, de tout arrêter, certains eurent cet espoir, fermer les yeux, hurler intérieurement en quête d’un nouveau réveil, cauchemar terminé, corps luisant, cœur battant... Mais dans son lit, entouré de son décor d’habitudes ! Pas de rêve, de cauchemar, sinistre réalité d’un convoi s’ébranlant, emportant sa cargaison de chair pour une destination obscure, loin si loin d’ici.

Regards, Mains jointes, les enfants pleurent, les vieux marmonnent, évoquent des puissances en lesquelles ils ne croient plus assez pour leur donner vie. Quand le doute s’installe dans un cerveau ses forces refluent. La vie s’impose quand recule le délire.

Une mère caresse le front de son enfant, il est malade, fiévreux, elle a tout essayé, promis, elle est jolie, pouvait offrir son corps ; trop de risques. Son fils agonise, elle le regarde, chantonne des mots d’un autre temps qu’il ne comprendra pas. Elle voudrait maudire, que ce train s’arrête, que le temps se fige, que le ciel s’ouvre, alors elle jetterait le cadavre à la face de n’importe quel dieu comme une injure dont il ne se laverait jamais.

Des conciliabules s’ébauchent, ils vont arriver dans un territoire neuf, tout sera à refaire. Ils y arriveront, ayant en eux la force millénaire d’une espérance que rien n’a pu étouffer, pour l’instant ! Ils ne savent pas ce vers quoi ils vont, ils ne savent pas que derrière…

VOUS non plus !

Le soleil passe mal entre les lattes, la chaleur ne connait pas cette frontière. Rester debout est torturant, s’appuyer sur les autres est pénible, reste à puiser en soi la force de voir d'autres promesses au travers des parois de ce cercueil promis à la géhenne.

Les corps se vident, l’odeur devient pénible, mains moites, fronts suants, quelqu’un secoue la porte, sauter, plutôt finir sous les roues qu’attendre. La serrure est moqueuse. S'ils s'étaient révoltés dans la gare combien auraient pu s’enfuir ?

Rêve ! Le destin est un chemin unique, seul le délire montre d’autre un possible dépassé, une sortie que nul n’osât prendre, et pourtant, de quoi l’esprit, se noyant, est-il capable ? Dans les ténèbres, l’infime éclair bleu de l’avenir paraît inaccessible. L’esprit efface l'instant, se focalise sur son objectif, le reste disparaît. Piège, le néant utilise mille visages pour tenter l’âme en errance.

Les yeux d’une mère se ferment sur de grosses larmes, dans ses bras son enfant mort incarne son destin, la vie n’a plus de sens, en eut-elle jamais un, quel pervers l’imagina-t-il, offrant à qui en profite d'en comprendre l'inanité. Seule la mort est certaine.

Un cœur sait-il pourquoi il bat, muscle obéissant, représentant idéal de la vie. Esclave sans vouloir jusqu’à épuisement de ses forces.

Des jeunes se sourient, les yeux dans les yeux, chacun se raccroche à ce qu’il peut et quand un hurlement résonne les autres font mine de n’avoir rien entendu, chacun sait qu’il peut être le prochain à crier.

La jeune mère se déshabille, presse un sein contre la bouche de son bébé, s’il ne bouge plus c’est la fatigue, s’il est froid c’est la faim, dire qu’elle aurait pu se méprendre, oublier son devoir, tout va changer, tout va aller pour le mieux et l’avenir sera radieux. Son bébé est assoiffé, il lui prend la vie qui lui reste, peu importe, elle n’a que faire d’une existence programmée pour n’être qu’un intermédiaire en vue de produire un autre intermédiaire lui-même… Qu’importe la chaleur, la puanteur, ce vieillard à genoux, les yeux fixes, le corps résonnant des soubresauts du convoi. Son enfant est l’espoir, elle le sait.

Le temps passe lentement, à croire qu’il le fait exprès, vite, achever ce voyage pour nulle part ! Moiteur, pestilence, corps faiblissant, les yeux se ferment, la violence s’éteint, reste une masse confuse attendant la décomposition.

Le souffle disparu la boue retrouve son aspect originel.

Ce jeune homme a faim, il ferait n’importe quoi pour s’alimenter, pour oublier son estomac. À quoi bon allaiter un cadavre ? Il s’approche, cherche ses mots sans les trouver, dur de penser, de parler, quelques gestes pour indiquer son désir, il n’est pas le premier à y penser mais le premier à exprimer son désir ? Elle le regarde, comprend, secoue la tête, tout est pour son fils, il n'est pas mort, il dort, la fatigue du voyage, le rythme des rails. L’instinct d’une mère est infaillible, elle ne se laisse pas abuser par les tendres manigances de son rejeton. Le jeune homme se fait pressant, il estime avoir le droit, pourrait le dire si parler lui était permis, mais la douleur est si forte, tout est rouge, brûlant, il ne peut résister à la tentation de s’approprier ce qui lui revient, stupide de nourrir un cadavre à la bouche close, ce bon lait qui dégouline sur le sol, de la vie qui se perd dont il désire profiter.

Personne ne bouge, fatigue, impossible de distraire de l’énergie pour si peu, tenir, bouger un minimum qu’ils se battent s’ils le veulent.

Comment résister à une violence incontrôlée, il saisit le nourrisson, le tient par les pieds pour lui montrer qu’il n’est qu’un pantin inutile et le lâche, son corps s’écrase au sol avec un petit bruit mat.

Elle crie, la folie gagne deux proies et les fait s’affronter, marionnettes au bout de fils invisibles qui se déchirent, se lacèrent et se détruisent. Bref combat d'allumettes trop fragiles, dans un dernier sursaut le jeune homme saisit le crâne de son opposante et le fracasse contre un rebord de fer, il frappe, épuise ses forces pour un inutile triomphe. il lèche ce qu’il peut, hésite devant la blessure de la tête, l’envie est trop forte, quelques heures de vies, quelques heures…

Personne ne bouge, ne juge, ne condamne, il n'y a personne !

Deux regards se croisent, se comprennent.

Le train roule dans la campagne, à l’entendre on jurerait un rire !

                                        * * *

L’ombre marche, de loin elle semble humaine, de près également, pour qui sait lire par-delà l'apparence l’illusion ne tient plus.

Un homme de taille moyenne, un physique solide sans musculature excessive, impressionnant pourtant par sa sérénité, certitude affichée dans chaque geste d’être le plus fort, que nul ne peut se dresser sur son chemin. Un regard pailleté d’orange, troublant, d’abord tranquille comme un lac de montagne, un lieu que l’on aimerait contempler plus longtemps, la curiosité s’impose, s’affiche, le temps se prend pour regarder plus avant et derrière cette surface calme apparaît une profondeur attirante pour l’esprit aventureux, abysse devenant vite un piège d’autant qu’en elle grouillent des formes étranges, des pulsations impossibles, des désirs insoutenables par ce qu’ils disent de qui les découvre. Le curieux savoure cette monstruosité accompagnée d'une ombre protectrice qui lui offre une montagne de satisfactions et un puits de délire où il se perdra. La tentation est là, sentir ce gouffre en soi, pourquoi résister, la vie vaut-elle qu’on refuse ces plaisirs, une excitation incomparable.

L’uniforme noir lui va bien, à croire qu’il a été fait pour lui, à la réflexion il se peut que ce soit le cas, insignes d’argent brillant, bottes de cuir impeccablement cirées, une ombre vêtue d'obscur, présence impressionnante par le seul fait d'être là.

L’ombre semble une force sage, une gueule attendant de mordre.

Il commande les lieux, s’est promené sur l’emplacement avant que les premiers bâtiments sortent de terre, fut présent chaque jour, les ouvriers en étaient stimulés, faire montre de paresse eut été risquer un sort pénible, une ballade dans un endroit discret, une pelle mise dans les mains, une balle en conclusion.

Yeux clos il inspire l’air chargé de particules imperceptibles, chacune lui dévoile un secret, lui livre une vie, de sa naissance à son ultime instant. Un plaisir qu’il épuise avant d’en saisir un autre, mais c’est l’affaire même du camp, son domaine.

L'ENTRÉE !

Les quais sont déserts, quelques soldats, il contemple le soleil descendant comme pour lui ordonner de ne plus revenir, pour que la nuit s’impose sur un monde indigne de la lumière.

Ses bottes martèlent le sol, ses yeux verts ne regardent rien mais voient tout, chacun le sait, dans le camp circule un vieux dicton Les yeux bleus iront aux Cieux, les yeux noirs iront au Purgatoire et les yeux verts iront en Enfer ! Il semble qu’ils l’aient déjà vu et souhaite le revoir, ici, maintenant.

Entendant le cri du train il sourit, personne d’autre n’a cette acuité auditive, personne n’a des sens aussi aiguisés, une vitesse aussi grande, une résistance que rien n’épuise. Il s’est vu qu’un prisonnier tente quelque chose, cela semblait facile, offrir sa vie contre celle du commandant, il n’y a pas à hésiter, le dos est tourné, offert, le prisonnier, rassemble ses forces, tient fermement ses chaînes, il peut frapper mais n’aura qu’une chance, il se précipite... L’air seul est déchiré de son cri alors qu’il tombe à genoux sous les yeux goguenards qui l’observent, s’il n’y avait que la méchanceté, qu’un appétit bestial, mais par delà la profondeur subsiste une braise plus troublante que le reste de ce personnage énigmatique.

Pour l’heure il écoute le convoi qui s’approche comme les pensées des milliers d’êtres que le camp absorbe avec une voracité insatiable.

Parfois il semble hésiter, un souvenir peut-être, d’avant, quand lui aussi jouait dans les rues, s’amusait et riait. Cela lui arriva donc ? Il paraît que non, comme s’il était né ainsi, sang froid alimentant un cerveau pétri d’atrocités, conçu pour définir les pires tourments sans qu’un obstacle soit autorisé à se dresser sur son chemin.

Peut-il se rappeler ?

Si ses pensées étaient lisibles qui y verrait plus que du délire, qui accepterait l’impossible ? Lui-même en vient à douter, à se frotter les yeux, mais non, la réalité est celle-là, son passé ne relève pas de la démence, il lui arriva de le déplorer, une seconde, personne n’est à l’abri du doute, alors son rôle le reprend, il ne peut se dérober, le pacte est passé depuis si longtemps, il est proche de sa réalisation, un temps nouveau va venir, qui ne durera pas mille ans mais plus, beaucoup plus, si longtemps que l’éternité même s’effraierait.

Logique par conséquent que lui aussi se pose des questions face à un gouffre contenant l’infini et mille fois plus de mystères encore.

Le train n’est pas encore là, une pause suffisante pour s’interroger, le murmure de ce qui lui reste d’humanité, un infime trésor, sans prix pourtant. Sans lui ne resterait qu’une coquille vide, forme minérale dénuée d'âme. Les regrets accompagnent sa malédiction.

Parler ? Il ordonne, personne, jamais, ne dialogue avec lui. Il voudrait parfois… mais comment ? Il est trop tard, le destin est inéluctable.

Son existence est-elle plus qu’une coquille charriée par le temps ? Visage lisse, il fait jeune mais son regard montre une expérience qu’une seule vie n’aurait pu lui donner, même la plus excessive. Le portrait de Dorian Gray n’existe pas et pourtant où se trouve les stigmates de ses crimes, son âme est-elle seule à les supporter ?

Il ferme les yeux, ses pensées courent, s’accrochant ici ou là, chien perdu cherchant son maître, un repère, sa route. La sienne remonte si loin, pourquoi s'interrogent-il ainsi, ce n’est pas le moment. Est-ce l'approche de la fin, un reste d’âme cherchant à communiquer. La vie ne put lui être arrachée complètement mais sa propre souffrance est aussi source de satisfaction.

Âme ? Le mot amuserait ceux qui le voient contempler les cadavres passant devant lui, qui connaissent sa maîtrise de la torture, il parvient à maintenir conscient des hommes, des femmes, des enfants dont le corps est en lambeaux, perdant leur sang par mille blessures, et le compte est à peine arrondi. Il détruit mais donne de la force à ses victimes pour en tirer l'ultime plainte. Personne ne sait mieux que lui découper la peau, révéler les viscères palpitants et les offrir à la vue du supplicié, nul ne sait déchirer un corps pour en arracher les os avec une force venant de l’habitude, comment nommer ces êtres dont les bras et les jambes pendent ? Limaces autour desquelles la mort tourne sans les prendre. Dans sa cave il a même fait construire un puits étrange. Des individus y sont jetés, de forts néons illuminant le sol révèlent un charnier, le condamné ne comprends pas, il pense à une torture, suppose qu’il n’est là que pour un moment, mais non, il est là pour y mourir, de faim, de soif, à moins qu’il n’ose voir dans l’amas corrompu une source de vie pour souffrir plus longtemps.

Certains furent fusillés pour avoir protesté contre ce traitement.

Qui lui demanderait ce que signifie ce puits, pourquoi il reste des heures à le contempler, indifférent à la puanteur qui en émane, aux cris d’un supplicié prêt à tout pour sortir de là, promettant de tuer ses parents, ses enfants, qui l’on voudra. Il leur rend service en ne les écoutant pas, regrettant parfois de n’avoir pas eu cette chance.

Le vent court, libre, indifférent, portant l’odeur alentours, imprégnant peaux et vêtements, rien ne peut l'effacer à croire que l’odeur est ailleurs. Comment nettoyer son âme sans s'anéantir ?

Le spectacle qui vient ne sera pas nouveau, maints convois sont déjà arrivés, il a vu des dizaines de milliers d’individus s'extraire des wagons, ceux restant à l’intérieur bénéficiant d’une balle, il a vu des fantômes chercher le salut dans la fuite, des vieillards implorer, des mères se cacher derrière leur enfant. Son regard cherchant toujours plus profond le pire dans l’âme humaine.

Le pire ?

Est-ce seulement cela qu’il cherche ou bien s’en rapprocher est-il le moyen de découvrir autre chose ? Craint-il une révélation balayant ses idées, brûlant et dévastant son passé ? Sur quel bûcher va-t-il monter ? Rien ne consume mieux que les péchés s’amuse-t-il à penser. Alors, les flammes léchant ses pieds il lèverait les yeux pour espérer que rien n’arrive, que cette agonie soit la dernière.

N’a-t-il pas, lui aussi, mérité d’être libre ?

                                        * * *

Le train entre en gare, image d’un vieux film, trace d’un temps en noir et blanc noyé dans un monde en gris et rouge, vermillon toujours brillant, toujours tentant.

Il regarde la bête humaine ralentir en se disant que ces deux mots forment le plus bel exemple de pléonasme qui se puisse trouver. La fumée éclairée par les projecteurs donne au spectacle un côté irréel, truqué. Au contraire, jamais la réalité ne fut plus forte, n’eut plus d’importance, quand bien même ses acteurs ne le comprennent-il pas. Qui sait quelles motivations sont sous-jacentes à ses actes ?

Lui ? C'est un souvenir imprécis, une impression ineffaçable, il préfère s’enfoncer dans les ténèbres pour fuir ce qui… Ce qui l’attend ! Il le sait, ce qu’il fuit ne lui court pas après mais le guette sur son chemin. Inutile de regarder, rien ne sortira des recoins d’ombre qu’il prendra pour des formes, et puis, son attention diminuant, la réalité surgira, le broiera sans un cri, sans un son, si ce n’est, quelque part, le ricanement d’une ombre qu’il comprendra enfin.

Un cortège de damnés de plus magnifiés par la nuit, l’éclairage et la perspective. Reste d’esthétisme niché dans sa contemplation, désir de repousser une impression hors du temps, hors de la réalité, non pour la magnifier mais pour la rendre supportable.

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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 05:50
L'Âme de l'Enfer - 01 
 

                                                  02

Ce sont des cris de joie quand arrivent les enfants, les familles se reforment, être ensemble, réunis par l’esprit sinon par les mains, pour affronter un même destin.

Les larmes font sourire les gardiens, certains aboient quelques moqueries, des injures, des gestes se voulant provoquant et qui se heurtent à leur propre stupidité.

Les heures passent lentement, il fait chaud, l’eau manque, la survie pose problème, pas de toilettes, on se soulage où l’on peut, les autres affectent de ne rien voir, chacun sait qu’il subira cela. L’humiliation se nourrit d’un acte pourtant si naturel.

Les nourrissons pleurent, réclament des soins qu’ils ne recevront pas, les vieillards s’affaissent, le sol est dur et l’entassement n’arrange rien. Les suppliques sont vaines, il leur est répondu qu’ils peuvent se débrouiller, bientôt ils seront loin, le pays retrouvera sa propreté. Les mères pleurent, un enfant griffe l’air, déshydraté, la mort s’approche, effleure son front et emporte une petite âme, un frêle butin pour elle qui sait que toutes seront siennes bientôt, bonnes, mauvaises, ces notions lui sont étrangères, elle offrira à chacune ce qu'elle mérite.

Peu fanfaronnent encore quand elle est là, quand ses yeux d’infinis se posent sur l’esprit claironnant que rien ne l’effraie, alors le silence s’impose, le froid gagne et la mort est la dernière à rire, à rire en attendant d’enfin pouvoir cesser.

La foule s’agite, des mains secouent le grillage, des bouches crient, insultent et implorent. À se demander si les deux sont différents.

N’est-ce pas ?

Moquerie et coups de crosses en réponses, les canons se profilent, des doigts effleurent les détentes, beaucoup voudraient agir pour qu’il se passe quelque chose. Épuisant d'attendre. Certains esprits dans cet univers carnassier trouvaient une étrange ressemblance.

Un minimum leur est apporté, qu’ils meurent soit, mais pas ici. Le voyage… Mais qui sait de quoi il sera fait.

Qui ?

Personne ! Les ordres étaient précis, aucune place pour un état d’âme ou un doute. S’en tenir à son devoir, ordres donnés par les autorités supérieures qui seules porteront la responsabilité de ce qui se passe. S'interroge qui dispose d'un reste de conscience flottant sur un flot d’immondices. Bientôt la chasse sera tirée, restera un égout malodorant, plus une trace de lumière, plus une ombre d’hésitation.

Les familles se resserrent, les enfants esquissent des questions, un regard suffit pour qu’ils renoncent. Pourquoi s’interroger quand demain est un doute, quand l’avenir est une gueule avide de nouvelles victimes qu’elle broiera en un magma savoureux.

Parler, dormir appellerait le cauchemar, qu'au moins l'esprit résiste.

Le temps s’étire, s’accroche à chaque geste, à chaque signe, l’ombre se nourrit, elle n’est plus absence du jour mais refus de la lumière.

Fermer les yeux face au mur, tenter d'oublier, ne plus entendre les voix. Laisser filer les vies dans le sablier de l’éternité.

Les conversations refluent, la nuit est claire, les étoiles se sont données rendez-vous pour regarder le triste spectacle d’une vie qui ne se contrôlant plus cède à ses peurs. Pourtant l’espoir subsiste, monstre usant du masque le plus effrayant pour entraîner celui qui n’aura pas cédé à sa première impulsion, qui aura regardé dans le gouffre, compris que derrière les merveilles du moment se profilent un sombre destin, une force nocive attendant une proie de plus.

Combien de ceux qui regardent les étoiles comprennent-ils leur message, que le destin peut s’inverser pour qui l’affronte.

Les murmures se font prières, psalmodies que les gardiens n’osent interrompre. La nuit fait écho pour qui s'y plonge en sachant que la lumière s’y trouve. Un minimum de courage, l’oubli de ses instincts les plus primaires. L'éclat de la conscience est insoutenable.

Les pas résonnent sur le quai de la gare, sol de pierre indifférent à ces voyageurs en partance pour leur ultime voyage.

En jappant pour se rassurer les gardes dirigent le troupeau, ne pas douter, garder en soi la conscience de la nécessité d’agir ainsi, c’est pour le bien du pays et leur avenir, une fois la situation clarifiée tout sera aisé et entre soi le destin sera maîtrisable.

Uniformes froids semblant tenir debouts seuls, un effort est nécessaire pour distinguer à l’intérieur une silhouette, traits lisses, visages absents, esprits pétris d'ordres, aucune lettre sur le front, absence dans les crânes, traces d’une antique boue solidifiée.

Le triste cortège avance pressé par les menaces et les injures, le convoi est là, un train de bestiaux, le nombre de chevaux à loger par wagon est remplacé par la quantité d’individus pouvant y tenir. Le nombre est atteint, dépassé, peu importe les pertes, ceux qui auront la malchance de survivre, découvriront quel sort leur est réservé.

Les corps se pressent, les regards suppliants n’attirent que railleries, regimber est vain mais dire non à une mitraillette semble une sortie possible. Comment oser, la vie est un piège qui semble surpassable, elle montre un demain différent, on s’habitue à tout, une fois connues les règles du jeu on croit possible de les utiliser à son profit Mais est-ce un jeu dont il s’agit, est-ce un signe des temps à venir ?

Le reconnaissez-vous ?

Des coups de crosses, des mains poussant les corps pour en entasser un maximum, la porte de bois et de fer claque en souriant.

Bruits de bottes et ordres se mélangent, le départ se fait attendre, une minute semble une heure et l'angoisse est le sang nourrissant les vampires en uniforme. Le véhicule de bois semble un cercueil qu'une terre impalpable attend avec appétit.

Pourquoi ?

Si je pouvais l’oublier !

Difficile de rester droit alors que les jambes s’alourdissent, les enfants voudraient bouger, les vieux s’allonger, impossible, chacun dispose d’un espace moins que vital, se demandant combien de temps il subira la promiscuité, les exhalaisons diverses, les fourmillements. La chaleur monte, la sueur coule, la dissolution commence. L’enfer s’est installé. Apparence anodine, rien de plus banal qu'un wagon ? Mais une chose, à la bien considérer, sait changer de visage, l’objet amical se fait pernicieux, un piège efficace d'être insoupçonnable : une soif de détruire, revanche de l’inanimé utilisant ses pions.

- Pourquoi attendre, pourquoi ?

- Ils jouent. Ne cédons pas. Ils ne sont que les plus fort, la dignité nous appartient, pleurons sur notre sort mais voilons nos larmes d’un sourire, regardons-les sans haine, ils en seraient trop contents, endurons nos tourments et demain nous offrir un avenir digne.

- Tu crois ce que tu dis ?

- Bien sûr, ils nous détestent, facile. Nous partis ils verront que rien n’a changé et chercheront un coupable. La graine de la haine est fragile, au début, si petite qu’elle demande une attention de tous les instants pour survivre, une fois qu’elle s’est développée difficile de la contrôler. Un regard devient une insulte, un mot se couvre de sous-entendus, la peur s’installe et tire les ficelles, un jour ils se verront, les autres feront miroirs, la haine les emportera tous.

- Serons-nous là pour en profiter ?

- Profiter ? Un mot indigne, ne leur rendons pas ce qu’ils nous font. C’est difficile, imaginer demain aide à supporter ce jour, ne puisons pas en ce poison la force de survivre, laissons leur la bestialité.

- Les circonstances te feront changer d’avis, question de temps.

- Pas question de céder mon âme, de renoncer à ce qui me rend digne d'arpenter le monde des vivants que nos bourreaux ont quittés. Leur chemin mène à la damnation, le présent nous enseigne, nos douleurs sont des étapes vers la résurrection, implorer serait avilissant. La dignité ne se perd ni ne se prend, elle s’abandonne. Parfois il est pénible de se raccrocher à elle, tortionnaire insidieux, mais vient toujours la libération.

- Je me souviens de mes parents, des prières, des lectures, jamais je n’ai pu m’abandonner à une autorité impalpable, où est-elle en ce moment ? Si l’avenir existe par-delà nos vies nous ne le connaîtrons qu’en y accédant, pas en croyant à l’avance qu’il sera ceci ou cela.

- Souvenons-nous de ces paroles, quand nous nous retrouverons, après la guerre… que penserons-nous de ces mots ?

- Peut-être aurons nous échangé nos rôles et serais-je le croyant.

- Il se peut, ces rails nous conduisent vers le fond de l'âme humaine, verrons-nous cette épreuve comme une chance ?

- Certains le prendront comme un test de foi.

- Tu ne penses pas ainsi ?

- A ma façon, le lieu ne porte pas à la réflexion dirait-on, cependant si, le temps se suspend, l’intelligence s'ébroue cherche à s'organiser sentant cela bientôt impossible, utiliser chaque minute, s’économiser. Une seconde gagnée semblera une victoire alors que ce sera une défaite, plus nous nous accrocherons à la vie, plus nous ferons de concessions, plus nous laisserons de parts de nous-mêmes. Viendra le jour ou, nous regardant dans un miroir, nous n'y verrons que l’image de l’asservissement accepté.

- Une phrase me revient : L’homme est un esclave par nature !

- J'ignore qui l’énonça mais elle est frappée du sceau de la vérité, le comprendre puis admettre que vivre ne justifie pas tout, la vie ne justifie pas les moyens. J’aimerais savoir, anticiper, découvrir la pire horreur, soit, mais ensuite un chemin vers une éternelle douceur, les croyances servent à cela. À accepter l’esclavage, à vivre courbé en rêvant éveillés, si peu, d'un autre monde.

- Il y a peu je t’aurais insulté pour ces phrases moquant les croyances de nos pères, maintenant je ne sais plus, le doute est passé en moi.

- Serait-il une chance ?

- Une chance ?

- De t’affronter à toi-même, en considérant ce que tu imaginais être.

- Pour mourir vivant, digne, debout ?

- Pourquoi pas, oui au doute, non au renoncement, à cet instant où le supplicié implore son bourreau, le mieux serait de le remercier.

- Difficile ! Notre situation, de pénible va devenir insupportable, les souffrances, les privations agressent l’esprit et en chassent les résolutions les mieux accrochées.

- Et se révèlent debout ceux que tous pensaient lâches, couchés les fanfarons. Mille avenirs sont envisageables, le vrai dépassera l’imaginaire dans le pire ou le meilleur.

- La peur obscurcit notre vision, curieux mécanisme mental qui fait que l’esprit imagine le pire pour s’y préparer.

- Le démon lit nos peurs et les utilise pour exciter son imagination.

- Sommes-nous marqués d’une malédiction ?

- Ou d’une élection !

- Y a-t-il une différence ?

- Si ressemblance il y a ce n’est pas celle qui viendrait à l’esprit en premier, celle qui renvoie au passé, à nos croyances. Le pire offre l'opportunité de percevoir une porte qui s’ouvre. Ce sera bref, un coup d’œil, mais l’esprit enregistre vite, en un éclair s'impriment des images qu’une vie entière ne lui permettrait pas de comprendre.

- Cette porte est déjà ouverte ?

- Pas encore ! Le sera-t-elle ou est-ce un moyen pour l’instinct de conservation de m’inciter à tenir ? Je ne sais, il serait plaisait de pouvoir se retrouver, de confronter nos découvertes, s’il y en a. La vie est un jeu, c’est ce qui en fait la valeur, l’étrange, une rencontre inédite, un choc que rien ne laissait prévoir.

- Tu vas finir par remercier nos ennemis.

- Presque. Souvent je me suis dit qu’un ennemi valait mieux qu’un ami. Le premier nous motive, le second nous endors. L’autre, quand il nous agresse, nous propose une image de nous-mêmes, fausse en quasi-totalité mais vraie pour lui. Comment nous voit-il, pourquoi, si nous n’étions rien il passerait sans nous voir, la haine n’est pas mépris ou indifférence, au contraire. La proie est-elle innocente ?

- Je ne te suis plus.

- Moi non plus. C’est l’habitude de laisser venir les mots. Pourquoi retenir, dire d’abord, comprendre ensuite, si cela est permis.

- Et cela l’est ?

- Le temps ne s’arrête pas pour permettre la réflexion, difficile de faire une pause. N'est-ce pas ce que les circonstances nous offrent ?

- Pour refuser la réalité ?

- Mérite-t-elle le moindre intérêt ?

- Je sens que oui.

- Est-ce une raison pour lui laisser la bride sur le cou ? S'interroger ouvre le robinet des mots. Ma mémoire ne retient pas tout, déjà d’autres phrases surgissent chassant les premières, le temps est-il un si trouble ennemi que pour le maîtriser il faille l’oublier.

- Par la folie ?

- Le monde est fou ! Cette guerre, ces morts, à quoi servent-ils ? Notre destin, quel intérêt, pour qui ? Tuer le temps ? Nos ennemis repoussent une échéance inévitable. Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent mais à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes et dont ils font peser sur nous la culpabilité de ne pas lui ressembler.

- C’est stupide.

- Ils le sont, et pire encore, nombreux, partout, ou presque, ne noircissons pas le tableau.

- Il est déjà assez sombre.

- C’est juste, sombre est le présent, l’avenir…

- N’en parlons pas, nous dirions des bêtises.

- Cela fait du bien, se laisser aller, comme un plat dont on raffole mais que l’on sait ne pouvoir commodément digérer.

- Curieuse comparaison, n’est-ce pas Louis XVI qui se fit servir, avant l’échafaud, un plat qui lui causait de sérieux embarras gastriques ?

- Belle image, ainsi je laisse vagabonder mon esprit hors des limites du quotidien avant que de plus dures contraintes ne s'imposent. L’espoir ne fait pas vivre, il aide à faire semblant.

- C’est le propre de la religion.

- Propre est un curieux terme ici, ça en est une des raisons d’être ; une des raisons d’exister, être étant, lui aussi, un mot mal placé.

- Tu n’aimes pas la religion.

- La religion ? Il n’y en a qu’une ?

- Les autres sont des errements, disons par honnêteté : les religions.

- Dans le fond, ce sont les mêmes besoins qui se retrouvent, quelques détails changent, un petit truc ici, là, peu importe.

- Et eux ?

- Eux ? La religion parfaite, oubliant ses illusions, ses hypocrisies, affirmant sa primauté sur les autres et mettant tout en œuvre pour détruire ou convertir bien que le passé grouille de tentatives d’asservissements masquées par des noms synonymes de civilisation, de lumière, de bêtise par-dessus tout.

- Je m’étonne d’entendre cela sans avoir envie de te frapper.

- Nous passons une frontière, le monde d'hier est mort, l'autre...

- Pourrons-nous poursuivre cette conversation ?

- Profitons de cet état transitoire, venant de nulle part nous y retournons. Les apparences nous sont arrachées, regardons-nous.

- Pour combien de temps ?

- Celui nécessaire? À quoi ? À ce que la haine trouve sa cible, découvre sa source ; à la venue d'un progrès en attente quelque part. Si le temps le veut nous le verrons.

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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 05:55

 

                                                         01

Le temps est un sourire qui se retient, un désir qui, regardant le réel, se recule pour retrouver son monde et réintégrer l’univers où tout est possible. Un ciel gris comme une promesse sachant qu’elle ne sera pas tenue, un avertissement dont la signification est perdue depuis si longtemps que l’avenir n’est plus qu’un mot vide de sens, dénué du plus petit espoir.

Les occupants de chaque voiture se ressemblent, un modèle reproduit jusqu’à ce que le moule s’autodétruise, refusant de tenir dans le feu de la peur qui use et abuse de lui.

Imperméable, chapeau rabattu, la honte n’est, malgré tout, pas seulement un mot, ce miroir sur lequel se jette le voile pudique d’innombrables bonnes raisons, le reflet reste perceptible au travers du linceul le plus épais.

Peu d’autres véhicules, un macaron officiel est nécessaire ; quelques piétons, où se rendre dans un pays qui a fait de ce mot une raison d’état ? Des passants en quête d’un quelque chose mystérieux qu’eux même, souvent, ignorent : une occasion, une opportunité… Il est des époques où le futile devient capital, où le symbole se cache dans le plus petit objet s’il semble nécessaire pour faciliter la vie.

Derrière les fenêtres les regards se terrent, d’épais rideaux voilent une curiosité peureuse. Ainsi cette famille dont nous tairons le nom, pourquoi jeter sur elle une attention que tant méritent ?

Méritent ?

Petit sourire narquois, merci !

Le père et la mère, l’homme observe, les distractions sont rares en temps de guerre, et coûteuses, souvent, il y a bien le cinéma, le music-hall, de quoi s’amuser de temps en temps mais tous n’ont pas les moyens de se distraire tous les jours, rester debout derrière ses tentures permet de regarder défiler la vie, les autres, de se consoler en voyant plus malheureux que soi, et cela ne manque pas, et cela va manquer encore moins. Parfois des soldats passent dans la rue, le curieux se recule, par crainte que son regard ne soit perçu, alors qu’il est deviné. L'occupant, ne verrait-il que sourires, sait que si les pensées tuaient… Heureusement elles sont rares, la servilité est une qualité répandue, les exceptions sont pourchassées par une police et une milice alliées comme les sabots d’un âne, laissant la même trace dans la merde d’un chemin que le sang seul nettoiera.

Il a envie de parler quand la voiture freine, inutile, bobonne est là, leur rejeton n’est pas loin, il voudrait voir, découvrir les masques de cire servant de visages à ces êtres étranges, vomis par un cercueil de fer. Tout à l’heure, quand ils repartiront, pour l’instant mieux vaut ne pas se montrer. L’enfant se tait, muselle la curiosité qui lui ferait demander en quoi son regard est plus perceptible que celui de ses parents. Est-ce l’idée, fausse, qu’enfance rime avec innocence ? Il sait que non mais, par gentillesse, laisse ses parents dans l’ignorance de ce fait pourtant si simple. Il se fait raconter, son père murmure, un souffle, le dernier, qui dure si longtemps, si longtemps…

Le bruit des portières, hésitation, contrôle de la liste, noms, adresses, regard en hauteur jusqu’à l’étage qu’ils vont visiter, les personnages que nous suivons se reculent d’un même geste.

Quelques pas, la porte palière ouverte brusquement tape le mur, la mise en scène commence, le besoin de bruit, d’avertir, d’effrayer par une présence qui se rapproche pour jouir de la terreur inspirée par son ombre. Eux-mêmes sont inconscients des ténèbres qui les observe et les absorbe, elles dont l’appétit sans limite est en quête de proies nouvelles : les bourreaux !

Parler fort, faire durer le plaisir, s’amuser encore, plus haut l’angoisse gagne. Et pourtant : une voiture, des hommes qui en descendent, est-ce terrorisant en soi ?

À l'étage inférieur de la famille que nous venons de croiser vit un jeune couple, eux aussi ont entendu la voiture, vu les uniformes qui n’en étaient pas mais le sont devenus par l’usage et suivi les regards de ces hommes s'accrochant à leur fenêtre précisément. Dire que c'est un soulagement semblerait insupportable et pourtant... La peur du piège est angoissante, y être est source d'espoir, aussi étrange que cela puisse paraître. Déjà les regards ne les voient plus, les oreilles ne perçoivent pas leurs mots, pour leurs voisins ils sont des spectres que le temps va dissoudre. Le jeune homme et sa compagne se regardent puis s'enlacent comme ils le feraient avant de se jeter dans le vide.

Les pas se rapprochent, les lourdes semelles claquent le sol à chaque pas, deux étages, c’est peu mais si long parfois.

Ils se tiennent par la main, regardent cet appartement qu’ils habitent ensemble depuis peu, ils pensaient que leurs enfants naîtraient là. Ce sera pour plus tard, pour après, pour jamais, dans une autre vie et un ailleurs que le temps ne peut garantir.

Des meubles choisis amoureusement, chaque chose est à sa place, chaque sujet a sa signification, quelques mots, un secret, nul ne les percera jamais, ils disparaîtront… Mais non, il s’agit seulement de partir, loin, pour quelque temps, ensuite les choses iront mieux, la guerre sera terminée, les habitudes reprendront, cette fois c’est la dernière, la vraie paix universelle s’installera bientôt.

Pas encore, malheureusement. Un peu de patience un jour le désert sera la signature de la paix dans le silence de l’éternité. En attendant, quelques vies s’activent encore, petites choses cherchant à se justifier en attendant que le calme s’impose.

Les pas se rapprochent, leurs mains se serrent, à l’étage au-dessus, et dans l’immeuble, les oreilles sont tendues, qu’ils ne se trompent pas, ce serait difficile, c’est écrit en gros sur la porte.

Ceux-là savent que leurs proies sont au gîte, d’autres eurent moins de chance, quelques avertissements circulèrent, des complicités dans la population, moins rares qu’ils le pensent et qu’ils l’auraient fallu mais ces considérations pour eux sont sans signification, ils obéissent aux ordres dans l’intérêt du pays, qu’ils y prennent plaisir est un plus, pas une obligation.

Une chance ? Le zèle ne fait de mal à personne. Ils voudraient bien, quand la femme est jolie, jeune… Mais c’est interdit, il ne faut pas toucher à ça ! On le leur a bien dit, et souligné en gras d’un coup de museau frémissant projetant des gouttes de bave dans un concert de grognements se voulant mots, se voulant rires...

La main caresse le bois, derrière ils attendent. La main hésite, la bouche chantonne, grimace au judas. Le poing heurte le battant avec une vigueur inlassable et un entraînement qui en dit long.

Ne pas ouvrir prolongerait l'agonie, faire ceux qui ne comprennent ni les ordres, ni les injures, dont l’esprit glisse sur des mots qui sont autant de crachats souillant le visage de celui qui les émets.

Ils sont pressés, vite, vite !

Pas question d’attendre, promesse leur est faite d’un avenir tranquille mais ailleurs, ce n’est pas qu’ils gênent mais ils gênent ICI. Ce qu’ils feignent de croire, ils sentent le grouillement de pensées suintant des appartements, venant autour d’eux en un silence repu de satisfaction à la perspective de cet appartement, de ce qu’ils recèle, peut-être des trésors, sûrement, c’est logique non !

Non ?

Une main s’empare d’un objet vite enfoui dans une poche, ce n’est pas un vol, un paiement en nature pour un travail pénible. Levés tôt, couchés tard, et les interrogatoires, le regard réprobateur de quelques-uns, des pensées que l’on voudrait glissant sur soi… Des restes d’âmes hantent ces formes gorgées d’ombre, ils disparaitront dans l’acide de la haine et du mépris.

Une porte claque, un bruit de clef, des ordres, les pas décroissent, une pensée cherchant à s’accrocher, la faible lueur du jour dans une rue vide. S'il y avait quelqu’un, un regard, trop risqué ! La rue est déserte, quelques mouvements derrière les rideaux, des visages qui se reculent et se fondent dans le néant.

Les portières claquent, la voiture démarre et se perd sans entendre les soupirs de soulagement laissés derrière elle, comme les gaz d’un cadavre acceptant son sort et la dissolution, son ultime compagne.

Le petit garçon regarde, il voit disparaître l’arrière d’un véhicule noir, il aurait voulu les revoir, lui aimait bien ce jeune couple, il aurait bien voulu… Mais les parents disent non, dans leurs yeux la peur fait de gros trous par lesquels suppures d’inquiétants désirs, une flaque de pus absorbant les reflets et les âmes.

Le silence retombe, plus de pas, de cris, quelques échos, sensations étranges emplissant des esprits qui ne s’y attendaient pas. Remords ? Quel mot curieux ! Il a un sens, il explique cette gêne emplissant le ventre, nouant la gorge ? Pourquoi cette impression de n’être plus tout à fait comme avant, ces idées d’avoir osé, l’envie ne manquait pas, la peur fut la plus forte, l’ordre est une bonne chose, il organise refroidit et paralyse, cela fait si mal de penser, d’écouter les battements d’un cœur cherchant un rythme perdu à jamais.

Le temps et la chance sont passés. Le mur du quotidien restera gris, la route déserte et la vie aura un goût de cendres que le reniement adoucira. L’oubli, l’assaut de la volonté pour rejeter la responsabilité sur autrui, sur le chef, celui qui sait, le père.

A une lettre près !

                                        * * *

Les enfants s'observent alors qu’un camion s’arrête devant leur école, des hommes en descendent qui les regarde au travers de la grille, bizarrement il semble que ce soient ces derniers qui se trouvent du mauvais côté.

Ils se regroupent, les murmures circulent, pas de surprise, c’était logique, le directeur s’interpose, il demande aux arrivants ce qu’ils désirent, répond négativement, il n’est pas concerné, son école pas davantage, ils se sont sûrement trompés, cela arrive, il ne leur en veut pas mais ils doivent repartir, ils troublent la transmission du savoir. Une petite voix moqueuse lui fait remarquer qu’en matière de trouble il s’agit de les faire cesser en arrachant à cet établissement les éléments indésirables qui en perturbent le bon fonctionnement, le savoir ne saurait être galvaudé, transmis à n’importe qui. Pourquoi perdre son temps alors que certains élèves ne peuvent pas comprendre ce qu’on leur dit, propagandistes d’une culture étrangère et haineuse, il est bon qu’ils soient rassemblés ailleurs et laissent libre de travailler ceux qui le méritent.

Le directeur refuse mais son âge et sa faible constitution ne peuvent rien contre des hommes jeunes, décidés et armés, force donc reste au pas de loi.

Les enfants sont appelés par leur nom puis séparés. D’un côté ceux qui resteront, ils sont l’avenir du pays, de l’autre ceux qui vont rejoindre leurs semblables dans un ailleurs dont ils ne reviendront jamais. Une gifle fait taire les gamins qui interviennent, il ne saurait être question d’entraver une tâche capitale pour le destin du pays

Des regards s’affrontent, les enfants voudraient comprendre, leurs copains ne sont pas différents, ce sont ces gens qui le sont, regards bizarres, fuyants, yeux chafouins et sourires qui voudraient s’afficher mais n’osent pas, difficile de montrer sa satisfaction alors quand des mômes supplient, s’accrochent, des petites filles aux regards clairs ou sombres, cheveux dorés ou de jais qui dansent dans le vent.

Aucune résistance possible, les coups pleuvent efficacement, les spécialistes savent comment s’y prendre pour que tout se passe rapidement, c’est que la technique compte, les ordres sont précis, il importe que les enfants rejoignent vite le centre de regroupement, c’est une œuvre humanitaire. Séparer les familles ne serait pas bien, ni beau les apparences comptent tellement.

N’est-ce pas ?

Les enfants sont entassés dans le camion, peu importe ceux qui tentent de s’enfuir, ils ne peuvent rien, leur destin est scellé, marqué à l’encre rouge sur un livre étrange disposé quelque part sous les yeux d’une force mystérieuse et ricanante.

Obéir sans perdre de temps, le mot d’ordre est simple : efficacité.

Le camion roule, les gamins essaient de parler en s’accrochant à ce qu’ils peuvent tant les routes sont mauvaises, ils échangent leurs angoisses, tentent d’ébaucher un avenir plus tranquille, ce sera dur mais une fois tous ensemble il ne sera plus question de leur faire du mal, si certains ne veulent plus d’eux tant pis, ils ne peuvent que subir des ordres donnés par des individus qui ne les comprendront jamais, dommage, l’idéal est d'entrevoir le salut et de le refuser.

Le goût de la damnation seul permet d’affronter les ténèbres.

- Où on va ?

- Et nos parents ?

- Ils ont dit qu’on allait les rejoindre, bientôt on sera tous ensemble.

- Et après ?

Faut-il poser la question si la réponse est possible ?

Parfois un passant se signe à leur passage, un réflexe, l’instinct commandant un geste de compassion, de ressemblance.

D’autres camions, des soldats, des adultes qui attendent en se tordant les mains, en se soutenant, se disant que tout va s'arranger, bientôt ! Il faut abandonner ce à quoi l’on ne peut se raccrocher, le destin est cruel, autant affronter l’épreuve pour mériter un avenir digne de ce nom. Ne pas fléchir devant les regards goguenards ou honteux, toujours railleurs, ne pas céder, même si c’est difficile, et ça l’est, toujours. Que sont devenus les enfants absents, ceux qui ont pu les laisser en sécurité, les reverront-ils un jour ? Le voyage semble sans retour, l’ennemi triomphe, la force brute domine l’intelligence, rien ne l’entravera plus, pour mille ans sa marque se pose sur le monde et nul ne verra la fin de son règne.

                                                               L'Âme de l'Enfer - 02

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Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité.

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