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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 06:59
L'Âme de l'Enfer - 11 
 

                                                  12

Un instant le roi crut rêver, ce qu’il voyait était irréel. La description du survivant affirmait une puissance intraduisible sinon par l’émotion de la rencontre mais ce qu’il voyait dépassait cette définition. Il resta muet et tous avec lui s’interrogèrent sur ceux qui avaient osé construire cela, s’attaquer à une montagne pour en faire une forteresse digne de… Les prêtres ressentirent une inquiétude incompréhensible pour qui croit en ce qu’il défend, mais il n’était plus question de délire, de manipulation de masse au moyen de procédés plus ou moins compliqués. La réalité prenait une force d’autant plus grande qu’elle se voilait de mystère. Pas de signe représentatif, rien qui dise, précise, pas une sculpture à l’extérieur, restait à trouver le moyen d'entrer, il y en avait un, sinon pourquoi une telle patience ? Cet endroit renversait les définitions du temps, les dogmes se morcelaient sous la violence d’un choc qui commençait à produire ses effets. Cet édifice changerait le monde.

Le roi toisa le vide, attendant qu’une main se saisisse de lui ou le tentacule d’un dieu impitoyable pour les impudents bravant son univers. Rien, son regard se perdit dans une noirceur absolue. Il imagina derrière les remparts un réseau de souterrain traversant le monde. Une telle force autorise toutes les imaginations et un roi n’en manque pas, la paranoïa fait partie de ses attributs. S'il pouvait descendre, traverserait-il le monde pour trouver ce fleuve cosmique dont parlaient légendes et religions, ce fluide emplissant l’univers ou une réalité dépassant ses conceptions ?

Ses croyances s’effaçaient, le poison envahissait les esprits, émanation d’une attente intérieure qui ne se comprenait plus.

Il avança vers les colonnes de pierre, s’arrêta avant de se retrouver entre elles. Il s’attendait à les voir s’animer, se muant en d’invincibles guerriers de roche demandant péage pour autoriser les voyageurs à continuer leur route, les pierres restèrent sages, lisses et le vent ne devint pas plus violent pour punir les curieux.

Qui envoyer ? Comment faire un héros paré d’un titre de gloire lui échappant, son pouvoir ne tiendrait plus qu’à un fil, si quelqu’un devait traverser c’était lui, un simple effort, vaincre sa peur, oser.

Chacun retint sa respiration, en apparence rien n’arriva, pourtant si, le roi entendit un murmure rassurant, il avait le pouvoir de montrer la voie à tous. Bientôt tout serait différent, il n’avait qu’à continuer.

Quelques pas l’amenèrent au bord du vide, l’abîme était là, était-ce la folie qui lui soufflait qu’il pourrait marcher sur le vide ? Il avança, manqua perdre l’équilibre, invoqua un pouvoir qu’il ne comprit pas, une voix se substituant à la sienne, son pied bascula, il crut tomber mais sous sa semelle de cuir un sol dur le retint et tous murmurèrent de stupéfaction devant le miracle d’un roi seul sur le vide, marchant sur rien pour enjamber l’abîme vers le grand mystère en face de lui.

Ainsi fit-il jusqu’à la porte, il disparut entre les murs, s’engouffra dans une muraille épaisse de vingt mètres, la lumière de l’autre côté lui affirmant qu’il survivrait à l’incroyable.

Il raconta qu’il avait vu une cour au pied d'un donjon touchant le ciel, une porte d’argent pour ouverture visible dont il n'avait pas oser s'approcher. Il n'avait vu personne ni entendu le moindre bruit.

                                        * * *

Ainsi se remémora-t-il les contes d'une époque dont l’histoire n’avait rien conservé, à croire qu’elle appartenait à un autre monde. C’était presque vrai puisqu’il n’avait pas, à l’origine, apparence humaine, qu’il était distant de ces primitifs inaptes à concevoir une forme de vie différant d’eux, qui ne pouvaient admettre que l’intelligence put habiter des êtres ne leur ressemblant en rien, ou presque.

Les quatre prunelles replongèrent dans le puits, à nouveau le passé se déchira, il revit ce roi et sut qu’il avait mentit, la porte était ouverte, elle l’attendait. Restait à traverser le miroir, à changer de monde, de temps ! Ce monarque était instruit, mais pas assez pour deviner que cette forteresse plus qu'étrangère était autre.

Croyant que l’éternité lui offrait toutes les qualités il se heurtait à une infranchissable barrière. Restait une clé à utiliser, sa fragilité.

La main de l’enfant saisit la sienne, mais qui était-elle ? Encore un pouvoir incompréhensible, émotionnel, sortant des mots, s’imposant par l’acceptation pour communiquer. Elle brillait d’une force qui l’aurait fait hurler s’il avait osé une liberté dont il se sentait indigne.

Un puits, un souvenir, des images se superposant, s’inversant pourquoi pas ? Ce donjon était-il seulement une masse rocheuse ? N’était-il pas un puits de pierre plongeant dans l’espace ? Le courant l’entraînait, lui tenant la main et lui ordonnait de s’ouvrir, une chance de justifier ce qu’avait été sa vie.

Sa quoi ?

Il aurait dû rire en entendant ce mot, la vie est fugace, fragile. La sienne était tout sauf cela, prédatrice inlassable... À l'image de la nature dégagée des pitoyables concepts humains.

Le roi gravit les marches, pénétra dans la salle immense. En levant les yeux son regard ne trouva qu’un ciel immense, pas celui qu’il aurait découvert si le toit s’était estompé, un ciel d'ailleurs. Il ferma les yeux, se laissa faire, un pantin n'a pas d'autre choix. Il n'en dirait rien, c’était un secret, un pacte. Son pouvoir grandirait par la seule influence de ce lieu. Tout est là, attendant une conscience capable de lui survivre pour, lucidement, faire le pas qui briserait le temps.

Des mois passèrent, des années, le temps est une notion relative, le roi vit son empire prospérer. Une crainte incompréhensible tenait les armées adverses mais effrayait parfois autant ceux qui en profitaient.

Jamais contents !

Le roi plongea dans les mystères de la forteresse. Il découvrit une fosse dont il comprit l’emploi. Personne ne trouva mieux que des couloirs, des escaliers, des salles vides. Tous sentaient qu’une infime partie était accessible. La serrure était introuvable parce que la clé manquait, et pas le contraire, c’eut été trop simple.

Qui aime la simplicité ?

                                        * * *

Le puits est le plus important, un point équidistant des mondes, des dimensions, il ne savait de quoi au juste. Des contraires, de tout et du reste, de ce qui ne devait pas se rejoindre et s’unir. Celui ouvert devant lui était une copie. Qu’était cet homme devant lui ? Un cadavre, presque ! pire ? Des yeux hantés, un rire qui dansait autour d’eux, couple étrange et impossible, la pureté et l’atrocité, à croire qu’il y a entre eux d’étranges points communs, un pont invisible par-dessus l’abîme. Oui, il sentait qu’il aurait pu comprendre, qu’il aurait dû… Vœu pieu, qu’importe les regrets, il ne pouvait remonter le temps, regarder jusqu’à mille ou dix mille ans devant lui ne l’aurait pas effrayé, reculer, fut-ce d’une seconde, était impossible.

Pourquoi espérer ce en quoi il ne pouvait croire ?

Le rire se fit hurlement, imprécations dans une langue inconnue, des images se superposèrent, à son tour d'apprendre. La mémoire agit ainsi, une situation vécue se dévoile comme si un peu de soi était spectateur. Il se voyait face à l'arène, au fond, s'observant, des êtres à son image représentaient son avenir, une situation insoutenable d’une vie poussée dans l’horreur pour y survivre et le regretter.

Il savait maintenant ! Cet endroit était (la destination de) sa vie.

Lui aussi avait traversé le désert, vu l’édifice, crut en des contes qui auraient dus n’être que cela, mais la réalité s’impose à ceux qui la nient et surtout à qui craint de s’accepter. Il avait découvert le pont, traversé alors que son escorte s’éloignait. Surtout ne pas rester dans un endroit que les années et une censure stricte avait voilé d’horreurs. Il traverse la porte d’argent, lui ne la voit pas lisse mais semée de petits êtres grimaçants : restes des âmes venues avant lui. Elle était une mise en condition ! Il revécut son attente, l’homme venu le chercher, le spectacle censé le convaincre de changer pour échapper à une condamnation à disparaître dans un orifice dont nul, jamais, n’était sorti, avant lui. Mourir de faim où dévorer les autres ! Ce qu’il vit lui apprit la fragilité de la "civilisation". A-t-on le droit de tuer pour vivre, de mourir pour l’autre ? Dans tous les cas la mort seule triomphe. Que risque-t-on à vouloir une seconde de plus ?

Lui, qu’avait-il fait ? Il comprit, enfin, que ce que le roi avait vu en levant la tête était l'ombre du néant.

Il aurait voulu dire. Comment ? Impossible de puiser en soi ce qui ne s’y trouve pas, alors que l'absence se lézarde, attendant le hurlement qui marquera la naissance du temps, et d'une vie qui n’a pas attendu pour exister une manifestation organique carbonée.

Des années étaient passés avant qu’il se retrouve face à son destin, d’être poussé sur un monceau de cadavres, d’affronter le désir des survivants. Pas les plus costauds, l’important n’est pas dans la force mais dans l’aptitude à s’en servir opportunément. Le puits était une cage où l'âme humaine enfin pouvait s'exprimer.

La pièce la plus importante manquait, sentir la main de cette enfant prouvait qu’il avait trouvé la sortie. Nourri d'émotions il avait emprunté l'escalier de la Vie jusqu'à s'abreuver à la Source, ignorant quel péage serait à acquitter. Avant d'être jeté dans la fosse quelques heures de solitude lui furent offertes, il avait su, et pu, en tirer profit.

Retrouver ce qui s’était passé, le comprendre, se nourrir, déchirer le temps pour mordre la réalité de ce qui l’animait. La force qui le tenait se préparait à évoluer, il avait envie de savoir que faire.

Il n’était plus seul, impossible rimait avec accessible.

* * *

Suis-je capable du recul nécessaire ? Sortir de soi est un jeu que je pensais illusoire, il n’empêche que j’ai à intégrer, vite, ce qui m’est arrivé. Ce ne peut être une mort véritable, j'ai adapté mon vécu en fonction de mes références, mise en scène de phénomènes attendant une confrontation pour s’imposer en moi et à travers moi. Attendre, le courant me porte. Après avoir touché le fond j’ai creusé pour m’engloutir, je découvris un monde de mort, de pourriture, d’une corruption de l’âme telle que je n’espère plus en sortir intact. Si…

Que vaut un si en cette circonstance ? Je suis prisonnier d’un passé qui se présente devant moi, analysable, compréhensible et utilisable.

Jeu des mots, pièces d’un puzzle s’assemblant devant moi. Si je retrouve la réalité quelle part de moi aura-t-elle disparue en paiement à un nautonier infernal ? Double amputation bénéfique. Je revois une voie sinueuse entre deux dangers : la fascination pour l’horreur et le désir d’aimer. Autant d’illusions d’un côté que de l’autre.

Je contemple la représentation d’une forteresse comme une île sur le vide. C’est un retour, sujet de réflexions inachevées. Je tourne en rond, des éléments de mon être changent, grandissent ou meurent. Un jour cette frontière sera derrière moi, épreuve initiatique que je dépasserai en assimilant ce qu’elle montre. Elle s’évanouira avec ce dont elle se nourrit, des fantasmes terrifiants dont je crus faire une réalité. Ces morts, ces crimes atroces, policier pire que les criminels qu’il poursuivait. Qui est mieux adapté pour traquer un prédateur que son semblable ? J’ai endossé un vêtement taillé avant ma naissance, tissé dans la toile nocturne d’une antique malédiction, un héritage de démence que j’espère avoir épuisé sans céder jamais au désir de changer de côté, de révéler l'épouvante au monde ; à ces pseudos tueurs comment il est possible de faire mal. J’aurais pu inscrire mon nom en lettres de sang dans les annales de la psychiatrie.

Sans regret ! La folie est un univers de miroirs qui se suivent et se ressemblent trop pour que le jeu puisse durer une vie. J’aurais tué pour chercher une victime introuvable, usé mes forces pour finir tremblant dans une pièce aux murs matelassés. Un petit jardin, un arbre, un banc, la protection de hauts murs, une solitude pire que celle que je connus, peuplée de mes terreurs, des monstres nourris de mes espoirs. Je peux diminuer mes mérites, dire, sans mentir, que je n’ai rien voulu mais seulement pu subir une tension destructrice, une souffrance que j’évoque complaisamment. Elle faillit m’emporter, m’amena au-dessus du gouffre, me permettant d'y regarder le réel. J’ai traversé ce vide face à un nouvel univers. La folie vaincue apparaît une réalité précise sans être insupportable.

Je remercie mes tortionnaires, mon père d'abord, il m’apprit l’horreur et finit selon son souhait. Je lui suis redevable, il assuma une violence que seul je n’aurais pu vaincre, la mort fut une épreuve dont il sortit vainqueur. J’aimerai éprouver ce qu’il ressentit quand je l’ai laissé où lui-même avait vu mourir tant de ses victimes. Combien de vies prit-il, lui-même n’en tint jamais le compte. La part d’atrocités que je lui dois fut bénéfique, quelle part bénéfique puis-je utiliser atrocement ? Il ne voulut rien de ce que je suis, une autre volonté fut à l’œuvre, une force d’une impitoyable patience. Le temps est relatif. Pour celui-ci une seconde compte, pour un autre une année ne signifie rien en regard du but poursuivi. Savoir regarder un long chemin à faire sans certitude d’atteindre son extrémité en délaissant les pulsations vaines d’un monde moribond jusqu’à comprendre que le savoir est une bombe intérieure, conçue non pour disloquer mais pour rassembler. La fusion plutôt que la fission, l'union des contraire en l’esprit.

Je n’oublierais pas en rouvrant les yeux. Était-ce une dague qui plongea dans mon cœur ? Une seringue que l’hallucination me fit prendre pour autre chose, un produit chimique plutôt que magique ?

Rencontrer sa mort est vivifiant, je vis sa face et supportai qu’elle ait été mienne, ces muscles, cette peau, ces viscères… Comment traduire une telle expérience alors que j’oscille entre deux mondes ? J'aime son sourire, elle est plus violente parée d’un masque de peau, la vie est terrifiante par les mensonges qu’elle permet. Insignifiante, fragile, un matériau pour… Pouvoir traduire ce que je ressens !

Je sais que ce qui arriva le devait, les activités humaines expriment des contraintes que l'homo sapiens ne peut même pas imaginer. À vouloir tout définir l’inverse se produit, l’impossible devient malléable, consistant. Piteuse description de ce que je ressens, tant pis. L’avenir, ces êtres qui offrirent leurs vies en des rites qui répétaient un murmure venu du fond des âges quand la mort devint effrayante. Cette peur est toujours là, sauf chez moi, et quelques autres autour de moi. Leurs esprits sont aliments pour moi, âmes de boucherie promises à l'abattoir ! La lumière me fait mal, après tant de ténèbres. Normal, mais je sais où je suis, et pourquoi, cela suffit.

Pour l’instant !

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