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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 05:31
L'Âme de l'Enfer - 05 
 

                                                  06

Est-elle encore une enfant ? En quelques jours il lui semble avoir vécue plus qu'une vie, passant du bonheur à la peur, éprouvant la souffrance et la faim. Et cette question : Pourquoi est-elle du mauvais côté ? Si les rôles s’inversaient. Nulle part n’est posé un sceau faisant frontière malgré ce qu’ils disent, tous. À croire qu’ils ne font qu’un.

Secret gorgé d’interrogations, et ce murmure... Pas une voix, pas un chant, un bourdonnement. Elle voudrait fermer son esprit puisque ce ne sont pas ses oreilles qui la trahissent, pleurer, demander, courir… Son corps lui fait mal, ses yeux faiblissent, elle tremble d’épuisement mais en elle persiste une lumière qui ne s’éteindra qu'étouffée par les circonstances, jamais parce qu’elle aura renoncé à se tenir debout.

Des femmes monologuent, les hommes marmonnent, tant de bruits, d’occasions de se soulager, dans un soupir ou un cri, de raisons d'oublier sa pudeur, crainte cherchant à imposer le mutisme. Ne rien dire mais continuer à penser.

Elle pense, donc elle est, comme aurait dit quelqu’un dont elle ignore le nom, surtout ne pas jouer sur les mots, ne pas dire : Elle pense donc elle hait, la première proposition serait effacée par la seconde.

Quelques heures de sommeil, de quoi tenir, un jour, un jour encore. L’esprit ne voit pas au-delà, retrouver son grabat est une victoire. Les locataires des baraquements changent souvent...

Le soleil s’approche, le sommeil s’estompe, elle s’habille doucement, enfile ses chaussures à semelles de bois et glisse, pour faire le moins de bruit possible, vers la porte. La journée sera pénible, la chaleur n’en sera pas seule coupable. Elle aperçoit une silhouette, retient un sursaut. Satan contemple son œuvre.

                                        * * *

La peur est un univers sans limite, le regard de l’autre devient insulte, penser tourmente. Sa différence se lit sur son visage, chacun doit savoir ce qu’il fait. Mais non ! Rien n’a changé, c’est sa honte, le mot est juste, honte de trahir, de mentir et de rapporter ce que font ses compagnons d’infortune. Aucune illusion sur un traitement de faveur possible, un sursis, un travail moins pénible, apparence, il ne peut en être autrement sinon chacun se douterait de son rôle en fait s’il trahit c’est lui-même, contre un passé en lequel il ne se retrouve plus, un coup d’éponge sur un tableau qu’il veut retrouver vierge afin de lui imposer de nouvelles définitions, un nouvel espoir.

Espoir ? Il sourit de ce mot en regardant autour de lui ces formes en lesquelles il se reconnaît. Même visage, yeux, silhouette, là est la volonté organisatrice, réduire chacun au minimum qu’il partage avec tous. Qu’aucune différence ne soit plus visible, jamais. Il sent cela et sa souffrance grandit au point de devenir une amie. Il entend les conciliabules, les plans pour s’évader, le tunnel qu’il faudra creuser, comment évacuer les déblais, étayer la galerie, comment… Dispositifs compliqués dont l’intérêt est de masquer le sourire de la mort, un départ pour une autre partie de ce camp dont nul ne revient jamais.

Les rumeurs circulent, se contredisent. Comprendre est superflu, rêver incarne un impossible avenir.

Les murmures se tarissent à l’indication du surveillant placé près de la porte, une visite surprise peut survenir n’importe quand, une fouille apportant un surplus d'angoisse et le sourire sur la face des soldats.

Alors qu’une ombre passe devant les baraquements une autre s’impose, elle aussi souriante, sachant combien de haine se déverse sur elle. Ce serait si facile de s’unir, de sortir bâton et ongles, d’oublier les rêves pour détruire celui que chacun connaît comme le responsable de tout cela. Le commandant du camp, l’architecte, le concepteur dont on murmure qu’il procéderait à d’infâmes tortures quelque part. S’il osait voir la situation, pense-t-il, aucun ne le supporterait. Lui-même doute et craint une confrontation écrite depuis toujours. Pourquoi ne tentent-ils rien ? Devinent-ils que ce serait vain, ou pire : révélateur d’une insoutenable réalité. Comment s’adapter à un ennemi que rien ne peut abattre, vraiment rien ? Une balle dans le cœur ferait grandir son sourire. Une plaie qui suppurerait à peine, aucun sang ne coulerait, la balle disparaîtrait, la terreur ressentie par les victimes serait d’autant plus grande que s’affrontant à un pouvoir que les mots ne peuvent circonscrire. Du gouffre l’ombre s’animerait d’une présence nouvelle, une puissance primordiale. Se nourrir de mythologies est une chose, croire en dieu ou au diable, en parler entre soi, murmurant d’archaïques prières ou invocations, ça en est une autre de rencontrer le mal incarné ! Quel croyant supporterait la confrontation avec sa foi si elle consumait apparences, mots et attitudes ? Croit-il en mieux qu’un mirage généré par incapacité de supporter la réalité ?

Il sait les interrogations qu’il suscite, cela ne relève pas de l’humain mais de l’animal. C’est le chien sur le dos en signe d’allégeance, c’est la proie qui, ne pouvant fuir, fait le mort. Pas de réflexion, de lucidité, aucun ne porte en soi la capacité de sortir d’un jeu d’images dont il est une parmi d’autres. Pas de différence entre victimes et bourreaux. Pantins au service d’une cause qu’ils ne comprendront jamais parce que rien en eux n’est assez solide pour admettre un tel savoir. La croyance s’impose quand le savoir devient inaccessible.

Tranquille il va son chemin, ces haines, peurs et agressivités sont nouvelles pour lui, non par leur violence mais par la compréhension qu’il en a. Lui qui vit tant de morts, tant de douleurs commence à maîtriser son désir intransigeant, à entendre un ordre dépassant sa personne. Un changement l’autorise à poser un regard clair sur ce qui l’entoure. Ce camp, cette guerre, tout cela n’a qu’un but : assouvir un appétit féroce. Sa lucidité viendra de l’apaisement de cette faim.

Maintenant pourrait-il souffrir ? Éprouver le passage du temps et sa raison d’être sont des nouveautés, le plaisir n’est plus où il le prenait, la violence et la rapacité n’ont plus de sens, dans quelques heures il donnera l’ordre de boucher le puits, rien n’en sortira plus.

Des mots courent dans son esprit, moments étranges, souvenirs de vies d’avant, d'autres époques, force invincible dont il perçoit la réalité intime. Lui-même ne saurait dire le nombre d’années écoulées depuis qu’il chemine. Il a vu tout et plus, la naissance des civilisations, leur essor puis leur écroulement. Ce qu’il vit, si ce mot a un sens, est l'agonie d’une époque, pas la mort du temps, la fin d’un cycle, l’approche d’un risque dont il se sait porteur.

Sa mémoire grouille de mille et mille images, que de romans il pourrait rédiger en puisant à l’encre de son passé. Craindrait-il une découverte, de s’arrêter sur son passé pour en lire le sens ? Il ne fit que courir pour remplir une mission, le temps ne comptait pas, ce chemin s’achève, son utilité va-t-elle subir ce même sort ?

Aurait-il peur… Et de quoi ?

Ce sont eux qui ont la meilleure part, victimes promises à une pénible agonie avant de disparaître en fumée pour ne laisser qu’un nom que la mémoire retiendra comme on se fixe sur hier pour refuser demain. La mort nourrit la vie. Cette dernière le sait bien.

Qui dans ce camp est vivant ? Ou quoi !

Il est l’ouvrier d’un projet, d’un désir, qui n’est pas le sien.

S’arrêter et chercher. Il découvrirait des perspectives nouvelles, des chaînes à ses pensées, ses désirs. Ses ? Possessifs hors de propos, il n’a rien voulu ni désiré, agissant sous l’emprise d’une force patiente qui se relâche d’elle-même. Elle se prépare à évoluer, à s’imposer d’une façon qu’il ne comprend pas encore.

Un lépidoptère ; la chenille rampe avant de générer la chrysalide sous la protection de laquelle un bouleversement s’opère. Un papillon va naître, incarnation de beauté et de fragilité. Est-il cela ? Aurait-il pu dire non ? Il se veut au-dessus de ce comportement veule et accepter sa responsabilité. Il a griffé l’histoire, labouré le temps de ses serres sanguinaires avec un zèle sans pareil pour fuir la vie, trace de lumière si proche. Un reste d’âme, source d’une souffrance inextinguible.

Les mots glissent entre ses doigts, pensées floues, incontrôlables, papillon dans le papillon, chrysalide dans la chrysalide. Que s’active la force qui le tient et jamais il ne lui résistera, il dispose d’un répit pour comprendre et agir. Le pire des pièges, celui qui fait tomber vers soi, une espèce de chute en hauteur.

À ce point de ses réflexions il croisât le regard de l’enfant.

                                         * * *

L’ombre peut-elle mêler froid et chaleur, sait-elle combiner les antagonismes ? La vie est-elle autre que cela ? Affrontement de forces n’existant qu’ensembles ?

Une enfant ne peut utiliser la vocabulaire nécessaire pour extraire de son esprit la peur qui y palpite ou les pensées affleurant à la surface d’une conscience peu marquée par le temps, non vierge d’expérience désagréables mais sans que celles-ci aient été, déjà, destructrices. La souffrance est utile quand elle lézarde la coquille de la routine, des apprentissages reposant sur la peur du temps qui passe et un désir intérieur d’exister par soi-même.

Elle voudrait se dire cela alors que l’homme s’est arrêtée, elle pense homme en sachant que c'est faux. Un être sans âge, des traits lisses sur lesquels le temps aurait refusé de passer, par peur ou par honte. Il lui fut montré, soulignant qu’il aimait se promener et choisir une proie. Bourreau, monstre, incarnation du mal absolu, les qualificatifs ne manquaient pas et avaient l'avantage de se recouper. La même répulsion instinctive, et pourtant la peur s’imposait à la haine. Elle se rappelle l’avoir aperçu, de dos, la première fois, alors qu’il s’offrait. Aucun gardiens pour le protéger d’une attaque décidée et suicidaire, elle eut cette envie de se jeter sur lui, regarda ces adultes parlant, souffrant, mais incapables d'agir, rien n’aurait changé, nul ne fit un geste, les pensées refluèrent aux tréfonds d’esprits tanières, d’âmes cavernes. L’expression vint spontanément. Fascinée par le passé elle avait construit une grotte pour ses poupées, les posant, assises, les yeux clos par peur de la lumière. Elle l’avait sentie sans regretter une image qui lui revenait avec d’autres alors que l’être s’était arrêtée. Pas de nom, de prénom, on disait « il » sans majuscule mais avec une terreur qui l’eut justifiée. Elle chercha en elle une haine suffisante pour oser quelque chose, l’enfance à parfois des courages que l’âge, ensuite, contient. Trop de réflexions, non pour se trouver des raisons d’agir mais pour excuser leur immobilisme, dépassant l’espoir pour construire un château au futur, postérieur à l’acte, somme des erreurs et des échecs, indication qu’il était vain de tenter quoi que ce soit, l’action aggraverait les choses. Les mots couraient, son cœur battait plus fort, une chaleur l’envahit. La nuit se fit plus sombre, les nuages parurent recouvrir la terre, effacer les traits, les uniformes, noirs ou rayés, rapprocher les âmes par des silhouettes confuses.

Elle ferma les yeux, senti fléchir ses genoux, se recula pour s'appuyer à la paroi de bois, ses doigts cherchèrent une prise, ne trouvèrent que le contact rugueux du réel, ce qui l’avait fait ciller était invisible, une présence sans trait. Percevait-elle cela en elle, ou ailleurs ?

Ailleurs ?

Comment aurait-elle pu ? Les privations, la difficulté de survivre, l’étrange pitié dont elle avait profité. Elle dormait, un cauchemar s’amusait à ses dépends, travestissait l'insupportable réalité. Elle s’enfouissait dans un délire plus profond que la rêve. Elle avait vu la folie survenir chez certains qui soudain refusaient de bouger, l’esprit cédait, implosion mentale entendit-elle proclamer sans comprendre ces termes. Une enfant ne peut saisir celle, elle ne le doit pas.

Interdit !

Un autre souvenir… Une tante à laquelle elle avait dit que d’ici deux jours elle serait morte. C’était sorti sans préméditation, elle ignorait en parlant le mot que sa bouche articulait. Sa vision s’était réalisée, les regards de ses parents s’étaient fait craintifs, elle entendit parler d’un don, rien ne revenant elle oublia l’incident.

Qu’est-ce qu’un don, ce pouvoir de lire la mort, car en y repensant… Mais non, elle délirait, les phrases perdaient leur signification dans un esprit les regardant couler, espérant que ce soit ainsi sans parvenir à influencer la réalité. Les images restèrent précises, la peur résistait, évidence d’une lucidité implacable.

Elle releva les yeux, jamais elle n’avait vu une telle nuit, l'obscurité s’incarnait dans le réel, se nourrissant de l’air, le repeignant de sombre pour tout effacer alors, les yeux devenus inutiles, le temps de la vraie vision surgirait.

Un autre souvenir, petit jeu genre colin-maillard, bandeau pour ne pas tricher, marcher lentement, deviner les obstacles, écouter, ressentir l’impact d’une voix, dépasser les mots pour découvrir l’autre face de la réalité. Elle hocha la tête, était-ce le moment de chercher d’aussi étranges images ? Pourquoi revenaient-elles, quelle relation avec cet homme, car relation il y avait, cette ombre du réel dont elle ignorait la voix puisait en elle des souvenirs lointains en regard de sa jeunesse. L’ombre attire l’ombre comme la lumière attire la lumière, dans la nuit la plus profonde les deux se rejoignent en une union contre nature, humaine peut-être.

La peur disparut, l’aversion ressentie pour le maître du camp fit place à la curiosité, d’abord pour le changement ressentit, ensuite pour cet homme qu’elle devinait derrière la nuit, dissimulé derrière un masque si sombre que seule l'absence de lumière permettait de le révéler.

On lui demanda de renter, impossible, ses forces suffisaient à ne pas agir, pas l’inverse, d’un appel qu’elle entendait, non plus celui d’une mort voulant prévenir mais d’une vie cherchant à communiquer.

Elle sourit et l’obscurité se lézarda. elle entendit parler de forces mauvaises, de l’attraction du serpent sur la proie qu'il va absorber.

Était-elle l’oiseau ou le reptile ?

Les deux...

Elle sourit, la nuit trembla, une main prit la sienne, elle se dégagea. Un gémissement la troubla, une voix qu’elle reconnu, la sienne.

Et si, pour une fois, une unique fois, l’oiseau absorbait le serpent ?

La saveur de la lumière passe difficilement pour celui qui réalise qu’il courut longtemps derrière ce qui était si proche.

Il devine des regards, la crainte dont il fait l’objet. Il y a peu il aurait imaginé avec plaisir la mort de ces créatures. Ce n’est pas qu’il en soit à la compassion, plutôt une indifférence intermédiaire, ceux qui ne lui servaient pas n’eurent jamais d’importance à ses yeux. Abrité derrière ses pensées se tendaient des fils étranges manipulant un pantin heureux de courir, de détruire, de s’asperger de sang. Il sourit en se remémorant des passages violents de son existence, moments de jubilation lors de massacres sans nombre, abreuvant la terre de vies ainsi justifiées. Ici son désir fut différent, tuer était insuffisant, détruire, effacer, absorber. Il prit les proies qui se présentaient, pour lui l’un vaut l’autre et s’il pouvait les détruire tous il en serait satisfait, éliminant jusqu’au dernier prisonniers et gardiens. La Terre était un paradis avant qu’un primate ait l’idée de se dresser sur ses pattes arrières. Jamais un mouvement n’eut pires conséquences.

Rien n’est éternel. Ce qui naquît mourra. Son interrogation le concerne ; lui, restera-t-il prisonnier de son incapacité à mourir, de ce qu’il prit pour un avantage et qui serait la pire malédiction. Au fond il soulage à ses victimes, en les tuant il leur évite l’enfer de l’existence !

Pensées futiles face à l'ombre qui se rapproche. Souvenir à récupérer, la faiblesse comme une qualité, un sursaut, le dauphin remontant à la surface pour respirer avant de retrouver les profondeurs où lui-même ne supporterait plus la pression, son esprit ferait place à cette force insidieuse. C’est l’explication, pas un sursis mais la préparation d’un changement, le papillon émerge lentement, réserves consommées, au sortir de sa protection, épuisé, il devra attendre avant d’agiter ses ailes que celles-ci sèchent, il frémira de sentir l’air libre, un temps d’émotion avant de s'envoler vers un incroyable destin.

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