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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 05:30
 

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Je frémis, des récits entendus dans mon enfance me revinrent. Des légendes, de ces histoires semblant nées dans de sordides imaginations que les vieux racontent aux enfants parce qu’eux-mêmes les endurèrent. Une menace souriant de sa certitude, de l’impression qu’elle produit sur celui qui vient vers elle pour se perdre, anticipant à cette vision un sort pénible.

Approchant je jaugeais cette silhouette, sa taille dépassant ce que j’avais connu, le soleil jouait sur les murs comme un enfant caresse un fauve qui le veut bien.

Plus près encore je fus frappé d’un détail, d’une absence, pas de solution de continuité, hormis la porte aucune ouverture. Cet édifice semblait taillé dans un seul bloc.

Le dater ? Je connaissais les styles anciens, aucun ne convenait. Autour de cette forme planait une aura effaçant les âges une somme d’années incompréhensible. Quel esprit avait pu vouloir cela, dépassant les limites de sa vie pour anticiper sur une réalisation nécessitant des siècles de labeur.

En quelques secondes je vis les générations qui s’étaient échinées à creuser, à polir, à faire d’une montagne cette merveille d’acharnement, roche nourrie de sang et de cadavres pour acheter sa complicité dans l’agression qu’elle subissait.

D’étranges contes me revinrent, marqués du sceau d’une terreur insidieuse réveillant en chacun sa peur la plus intime.

Les yeux clos je me rencognai dans mon siège, l’image était là, agitant des fantômes brûlants, des spectres ricanant du nouveau venant grossir leurs rangs. Jamais je n’avais fait de cauchemar, je compris pourquoi en sentant sur mes lèvres se dessiner un sourire amusé. L’avenir qui m’était imposé ne m’effrayait plus, s’il l’avait jamais fait, il m’excitait. La Forteresse était une créature au repos, en laquelle j’avais envie de pénétrer, je percevais une pulsation venue du fond des âges, un autre, au moins l’avait entendu, lui possédait les moyens de la traduire en une forme de pierre. Moi… Je ne sais pas, pas encore ! Une attente sans nom fut assouvie quand un seigneur découvrant l’écho de cet appel en comprit le sens

Enfant j’avais été menacé d’un endroit comme celui-ci. Je le reconnus, je savais d’où venaient ces insinuations alors que ceux qui les utilisent l’ignorent. Un lieu d’où l’on ne revient jamais, où règnent des démons soucieux d’apporter à leurs invités une éternité de souffrance.

Plus près je découvris qu’elle était entourée d’un précipice fantastique et naturel, elle semblait reposer sur le centre de la Terre. Derrière moi le désert, la nudité, une vie vampirisée par ce lieu mythique à l’instar de ces arbres si grands et voraces que rien ne pousse à leurs pieds.

Deux ponts-levis s’abaissèrent l’un en face de l’autre, chacun parcourant la moitié du vide, deux mondes se frôlant, seul moyen de passer de l'un à l'autre.

Dans les deux sens ?

Nous nous arrêtâmes, la porte du fourgon fut ouverte, une main anxieuse me fit signe de descendre, nul ne m’indiqua le chemin.

Inutile !

J’allais au bord du précipice, indifférent au véhicule qui repartait. La Forteresse me dominait sans que je ressente de frayeur, l’abîme me souriait. Une échappatoire ? Combien avant moi, saisis de panique avaient-ils choisis cette voie ? J’entendais leurs hurlements remonter comme si leur chute était sans fin. Il eut été indigne de ne pas poursuivre l’aventure jusqu’à son terme.

A ce moment j’en savais peu, maintenant… J’avancerais encore.

L’air changea une fois que je me fus engagé sur le premier tablier. Le fond du gouffre n’apparaissait pas, une obscurité éternelle, un piège grossier. Je continuais jusqu’à la porte.

Un couloir étroit, sombre, et, lointaine, une pointe de lumière. Les murs étaient colossaux, lisses, ainsi que le sol et la cour que je découvris. Je levais les yeux vers le donjon sans en apercevoir la cime noyée dans une lumière qui me parut autre que celle du dehors. Silence complet, rien ne troublait ma contemplation.

Le choix des mots est difficile pour expliquer ce que je ressentis, une volonté qui progresse sans savoir vers quoi, se découvrant un peu plus à chaque pas. Je sentis entre nous une connivence qui ne me surpris pas, l’absence de doute nous unissait.

Aucune présence perceptible mais je savais n'être pas seul.

Des marches hautes, un seuil allant en se rétrécissant, une porte immense en argent massif, vaste surface sculptée de milliers de formes minuscules. En les observant je sus que chacune était l'âme prisonnière de ceux qui avant moi avaient passé cette porte, réunis dans l’immortalité immuable du minéral.

Les vantaux s’écartèrent, lèvres verticales dévoilant une gueule sombre à l’haleine lourde des vies qu’elle avait accueillies.

Ils se refermèrent avec un murmure, regret, espoir…

Mes yeux s’habituant à l'infime luminosité découvrirent une salle immense semée de piliers prodigieux. A la considérer ainsi elle me parut plus grande que de l’extérieur, quelque subtil effet de perspective pensais-je sans y croire.

J'aperçus un couloir, le parcourant je découvris ici ou là d’autres voies, celles-ci restant obscures j’en conclus que la lumière m’indiquait me guidait, ainsi je serai sûr de ne pas me perdre.

Façon de parler !

Mes pas ne résonnaient pas, mes bruits me parvenaient ouatés par une distance incompréhensible, pas une seconde je ne sentis s’estomper l’attention qui m’entourait. D’un certain côté c’était flatteur, d’un autre… moins !

Finalement j’aboutis à une espèce de cellule sans porte, une pièce en forme d’entonnoir, ainsi du seuil était-il possible de la visualiser dans sa totalité, d’autant qu’elle était dénuée de meuble, ne présentant qu’une longue niche dans un mur. Le lit pensais-je avant de m’en approcher.

Mes hôtes ne s’étaient pas mis en frais pour moi, service minimum. D’un autre côté c’était le lieu idéal pour regarder sa vie d’un point de vue différent. Le passé resté au-dehors ne signifiait plus rien, l’avenir…

Dans mon dos la lumière se retira, je fus soulagé qu’il en aille autrement dans ma geôle, j’avais besoin de m’habituer.

Repartir en tâtonnant ? Ridicule ! Je ne concevais pas d’être seulement condamné à mourir dans cet isolement, autant m'abandonner dans le désert.

L’explication viendrait, me faire un sang d’encre était superflu, je m’allongeais sur la couche qui m’était offerte, le sommier était dur, le matelas inexistant, le tout pas si inconfortable que cela.

Les paupières baissées vinrent des pensées moins rassurantes.

Je les accueillis avec joie.

Mon esprit s’échappa en quête des mystères qu’il percevait, j’en parle comme d’une créature extérieure, c’est un peu vrai. Que savons-nous de lui, de ce qu’il est ou veut ? Mes mots traduisent mal ces sensations aux origines imprécises. Quelque chose était, est, proche, une puissance étrangère sans être inconnue. Il est des gens parlant de vies antérieures, d’un passé mystérieux, jamais je ne m'étais interrogé à ce sujet ne me sentant pas concerné, maintenant je ne sais plus. Délire ? peut-être, l’âme du lieu agissant pour me faire entrevoir l'improbable, tout se heurtait en moi, un moment j’allai dans une direction, l’instant suivant j’optai pour le chemin contraire. Y avait-il dans l’air un gaz mystérieux agissant sur mes sens ? Entre mes paupières se faufilait la lumière, douce, présente, prenante, oppressante finalement par l’absence d'ombre qu’elle imposait.

L’imagination permet des miracles, l’esprit l’utilise pour refuser la réalité, il dresse des plans fantastiques sur des toiles qui ne sont que des masques. Vite en forger un autre, puis un autre encore. L’usure s'accélère, plus de temps pour réfléchir, pour laisser venir la vérité, la peur fait peur jusqu’à se créer elle-même sans plus reposer sur rien.

Je me sentais marionnette, pantin sentant les fils sciant son corps mais refusant de lever la tête, sachant qu’il verrait ce qu’il ne saurait jamais oublier.

Résister ? Au contraire, que viennent les pensées le désirant, rester spectateur jusqu’à ce qu'elles s’épuisent.

Durant ces heures j’appris beaucoup, découvrant des sensations inexprimables. Le sommeil m’emporta vers une terre sereine comme la réalité ne l'est plus depuis que la vie s’est imposée.

Rouvrant les yeux j’eus une fraction de seconde la crainte de retrouver mon univers d’avant, l’évidence chassa ces funestes pensées. Je soupirai, me redressai, rien n’était différent de…

Si ! Il y avait une différence, de taille. Debout au niveau de la porte. Une forme normale, en apparence du moins car je ne vis qu'une robe dissimulant le corps, un large capuchon s’occupant de couvrir la tête. Pas un pouce de peau n’apparaissait. Les pieds mêmes étaient invisibles.

Me jeter sur elle ? J’y pensai, fugacement, j’avais pris pied sur un monde autonome dont je ne savais rien hormis que la violence que je pourrais manifester se retournerais contre moi.

Supplier ? non, restait la patience, ma principale qualité.

Elle vint vers moi comme flottant sur le sol, par ce mouvement je fus sûr qu'il s'agissait d'un homme d'une taille largement au-dessus de la mienne. Je respirai calmement, pourquoi s’affoler avant d'avoir une raison pour cela ? Je n’aime pas le gaspillage.

Ses mains, si mains il avait, se décroisèrent la longueur de ses manches laissaient tout supposer.


- Pardonnez cet accueil minimal. Nous pensons préférable que nos invités découvrent les lieux eux-mêmes. Cet endroit porte à la réflexion, la solitude et le silence ont cet effet. Ici, en plus, l’éloignement amène à laisser de côté un passé rapidement oublié. L’esprit n’est plus perturbé par la futilité, il peut chercher d’autres chemins, un jeu pour lui d’en découvrir d’innombrables, l’important étant que chacun reconnaisse le sien. Vous savez cela. Pour avoir fréquenté nombre de vos prédécesseurs je lis un peu en vous et vous comprends. Avant d’arriver en ce lieu vous eûtes plusieurs opportunités de fuite, beaucoup préférèrent cette solution, peu osèrent entrer car personne ne fut jamais forcé à cela, ou si peu… Vous attendez la suite ? Bien, prenons les choses comme elles viennent et les événements en feignant de les avoir souhaités tels qu’ils sont.

Je hochai la tête, donnant à ce geste une nuance d’approbation.

- Vous avez connu la violence, la souffrance physique et morale, l’espoir et l’affliction. Ces mots ne signifient plus rien, ce qui vous attend est... différent de ce que vous pouvez concevoir. En matière d’imaginaire vous êtes un maître. Vous connaissant j’ai décidé de limiter votre attente, vous le méritez.

Je perçus dans sa voix une sincérité juste soulignée.

- Le silence permet de préserver ses forces pour le moment opportun, il ne tardera plus. Vous avez raison de ne rien tenter contre moi. Je vous invite à me suivre, vous n’y serez pas contraint mais ma proposition ne sera pas renouvelée.

Bouger me fit du bien.

Nous nous engageâmes dans un labyrinthe dont je perdis vite le fil. Lui s’y déplaçait sans hésitation. Dans l’air flottaient d’innombrables murmures, menaces et suppliques. Des spectres passèrent devant moi, des souvenirs cherchant un écho, un instant de partage, d’apaisement. Combien de temps avant qu'une figurine à mon image finisse dans l’argent ?

Pris dans mes pensées je m'aperçus à temps qu’il avait stoppé.

- Je ne suis pas déçu. Laissez aller votre esprit, il le peut encore. Le corps lui ne sortira jamais d’ici. Certaines portes passées il n’est plus permis de retour, quand bien même s'en aperçoit-on au bruit du battant claquant derrière soi.

Je crus percevoir une intonation personnelle, une once de regret, dans ses paroles, nos regards se croisèrent je n'eus pas besoin de voir ses yeux pour en acquérir la certitude, il avait compris qu’en moi ses mots avaient trouvé une résonance.

- Dresser la liste des comportements possibles en un tel moment serait facile, seul importe le vôtre. Le calme que vous affichez, le caractère dont il est l’émanation. Ceux qui vous envoyèrent ici pensaient que vous étiez rigide, vous êtes l’inverse, rien n’est plus facile à briser que l’entêtement d’une volonté concentrée dans un seul but. Vous êtes souple, malléable au point d’épouser la forme que l’on vous donne mais revenant à l'origine dès que cessent la pression. Avant de poursuivre notre promenade je me dois de vous faire un petit discours. L’épreuve sera brève, je vous rassure. Vous savez ce que sont le monde, la société, la civilisation. Trois mots paraissant avoir le même sens, mais en ont-ils un ? Autant de costumes se voulant magnifiques qui ne sont que guenilles voilant la face de la réalité. Les organisations sociales écartent ceux qui les perturbent. Une éviction plus ou moins longue, il fut un temps où elle était définitive. Le progrès aidant… le progrès… un mot à rajouter aux précédents, passons, le progrès aidant, donc, cette condamnation ultime fut considérée comme infâme, une trace de sauvagerie à gommer, elle fut abolie. Rien ne changea, la société s’adapta, mieux elle utilisa ses opposants pour se développer. Vous le savez les vrais gêneurs sont ceux qui indiquent un possible différent, ni refus ni approbation béate, vous faites partie de cette catégorie.

Je souris de plaisir, pour un peu j’aurais rougi.

- Une nouvelle peine fut créée, l’exil, sans jamais, officiellement, susciter d'interrogation. Ceux qui le firent, officieusement, furent déportés en un territoire réservé, une disposition parfaite, non ?

J’opinai.

Il reprit sa marche, un long couloir montant nous mena dans une pièce immense, voûtée, à la lumière insuffisante.

- L’exil… Écoutez ! Sentez ! Comprenez !

Des sons ? Si… Oui, c’est loin mais ça s’approche, et puis cette odeur pesante, inquiétante, qui me pénètre et me souille d’un sens que je refuse encore. Des cris des plaintes, des menaces, une gamme complète, rare. J’ai toujours joui d’une acuité auditive exceptionnelle, une tension de tout mon être me permettant, m’imposant souvent, d’entendre des sons imperceptibles à un autre.

Je cherchai autour de moi, la salle était vide à part nous, cela ne venait pas d’en haut… Un assaut de panique faillit me disloquer, éparpiller mon âme à jamais, le regard de mon guide fut le soutien dont j’avais besoin pour résister.

Un bruit, un glissement proche, sur le sol un rai de lumière apparaît allant en s’agrandissant.

Le sol est une vitre immense.

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Publié par Lee Rony - dans Nouvelles
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