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11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 08:59

Les Cahiers de Science & Vie 152

 

Écrasons l’infâme ! Voltaire appelait ainsi à combattre le fanatisme. Deux siècles et demi plus tard son Traité sur la tolérance trouvé, après les événements de janvier 2015, un nouvel écho. Démonstration que l'Histoire ne va pas à la même vitesse pour tout le monde, certains vivent encore dans l'obscurité, beaucoup voudraient la retrouver.

À l'époque des Lumières, les philosophes bousculaient les dogmes religieux et œuvraient pour leur coexistence avec d'autres conceptions du monde.

Aux racines des Lumières, dès le XVIIe, il y a une profonde revendication de la liberté de conscience, ce droit de chacun à fonder pour lui-même les raisons qui l'amènent à adhérer à telle ou telle croyance, ou à refuser de croire. Souligne Laurent Bove. Le Traité théologico-politique de Baruch Spinoza (1679) est tenu par ses adversaires comme par les philosophes des Lumières pour l'un des écrits majeurs précurseurs de l'athéisme. C'est en vérité une défense radicale de la liberté d'expression individuelle et de la laïcité de l'État, dans la tolérance des différents cultes sous l'autorité du souverain. Juif apostat, le philosophe hollandais frappe à la base de l'édifice judéo-chrétien : il rejette l'idée que la création soit l’œuvre d'un être suprême transcendant l'homme. Il exclut la notion de providence et le finalisme qui l'accompagne. Pour lui, dieu est une construction philosophique : dieu, c'est la nature.

À l'instar de Voltaire, Montesquieu et Rousseau, les philosophes des Lumières sont dans leur majorité déistes (ou théistes). Ils croient en une intelligence suprême créatrice de l'Univers et orchestrant la nature. Le dieu des déistes n'est pas de ceux auxquels on s'adresse ou que l'on prie, explique Gerhardt Stenger, c'est un dieu impersonnel. Une fois la création accomplie, il s'en est retiré et ne s'en occupe plus. Il s'agit d'un dieu minimaliste, une explication commode de l'origine de tout ce qui existe. Leur vision naturaliste cherche des causes rationnelles à l'origine du phénomène religieux : l'éducation, l'idéologie, le besoin affectif ou existentiel. Pour Kant, dieu est un postulat de la raison pour donner un sens à la morale : rien ne pourra jamais élucider la question de son existence.

Les athées du XVIIIe combattent moins l'idée de dieu que les religions révélées, et notamment le christianisme, explique Pascal Taranto. Celles-ci sont, selon eux, des inventions humaines, chaque religion révélée s'étant nourrie successivement de la précédence. Les religions sont des impostures servant à asservir le peuple. Plus de 2000 ouvrages attaquant le christianisme et la hiérarchie ecclésiastique sont publiés entre 1715 et 1789. Parmi eux, le testament de Jean Meslier, un écrit fondateur de l'athéisme. À travers cette œuvre publiée à sa mort, en 1729, le curé de campagne s'en prend aux ''trois imposteurs'' (Moïse, Jésus, Mahomet) et dénonce la collusion entre l'Église, les riches et les tyrans, et associe la foi à la soumission. L'ouvrage est le premier de l'époque tenant du matérialisme, théorie fondée par Démocrite au Ive siècle avant notre ère, qui s'appuie sur l'existence de la seule matière. L'Univers est constitué d'atomes et de vide.

Dans sa Lettre sur les aveugles, Diderot signe un discours emblématique de cette théorie : pas de dieu, de création, de finalisme, pas d'ordre ni de dessein intelligent. Il avance que l'ordre de l'Univers résultat d'un désordre initial, de la combinaison d'atomes s'étant rencontrés par hasard. L'homme ne serait que le produit fortuit d'une évolution aveugle. Intuition prédarwinienne qui lui vaudra 102 jours de prison. Il récidivera vingt ans plus tard dans Le Rêve de d'Alembert, en démontant l'hypothèse de l'existence de dieu et de l'âme.

En 1770, le Système de la nature, du baron d'Holbach explique que la matière se montre assez autonome pour s'organiser sans besoin d'un deus ex machina. Le Parlement condamne son livre à être brûlé au pied du grand escalier du palais. Il en ira de même, mais en place de Grève en 1746, du livre de Diderot Pensées philosophiques, dans lequel l'auteur dénigre le dieu des chrétiens.

Pour Voltaire comme pour la majorité des déistes, il ne peut y avoir d'ordre social sans divinité. Un monde sans foi lui fait craindre que la société bascule, renversée par les instincts destructeurs de l'humanité. Thèse de Rousseau dans Du contrat social, une divinité puissante, intelligente, bienfaisante, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, pour lui ce sont autant de garde-fous indispensable. Pourtant dès 1683 Pierre Bayle, dans Pensées diverses sur la comète, propose une morale sans religion, fondée sur l'éducation et les lois. Personne, ou presque, ne l'entend alors. En Angleterre Jeremy Bentham jette, avec plus de succès, les bases de l'utilitarisme. Le naturalisme atteint ses limites. La nature crée et détruit. Obéir à ses instincts comme aux seules lois de la nature, occulte la notion de souffrance chez autrui. Sade l'utilisera pour justifier les pires actes de violence et de cruauté. Selon lui, certains sont nés pour faire le bien, d'autres pour faire le mal. Il faut laisser faire la nature.

 

Mais les philosophes des Lumières, animés par l'aspiration au bonheur de l'humanité, ont ouvert une autre voie. Leurs valeurs de liberté, d'égalité et de tolérance, ont initié une morale sans dieu : le respect des droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme.

[Des dogmes en remplacent d'autres!]

 

Laurent Bove. La stratégie du conatus. Affirmation et résitance chez Spinoza. Vrin, 2012

Gerhardt Stenger. Diderot, le combattant de la liberté. Perrin, 2013.

Pascal Taranto. Du déisme à l'athéisme : la libre-pensée d'Anthony collins. Éd. Honoré Champion, 2000 

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Publié par Lee Rony - dans J'ai lu Science
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chenzen, le seul 14/03/2016 19:43

Excellente étude. On remarque que, de tous temps, les religions se sont vautrées dans le sang de leurs victimes malheureuses ; des femmes et des hommes qui ne partageaient pas leurs croyances ou qui étaient suspectés de connivences malines. On comprends alors le désir de bon nombre de penseurs et non-penseurs de se détacher des cultes, souvent responsables du décès d'un proche, que ce soit sur un autel, sur un bûcher ou dans une rue.
Etre athée, ce n'est pas nier Dieu, c'est le penser autrement, sans les mythes et les superstitions séculaires souvent criminalisantes. Etre athée, c'est penser que le monde peut vivre en paix sans la crainte d'un quelconque anathème. L'athéisme se revendique, c'est un droit.

Lee Rony 14/03/2016 21:29

Les religions ressemblent à des super-organismes, des formes de vies spécifiques, comme une ruche, mais dirigée par une pulsion archaïque venue du plus profond de notre cerveau reptilien. L'esprit du troupeau n'est que l'expression de son plus bas commun dénominateur. Le ''lien'' ne se fait pas vers le haut mais vers le bas, comme une chaîne, comme une laisse que les théistes se passent autour du cou espérant qu'à l'autre bout il y ait... J'ai l'impression qu'il n'y a rien des deux côtés !

Plutôt que athée je trouve que post-théiste sonne mieux encore qu'il y ait la même relation au mythe. Le terme reste à créer.

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