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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 07:27

Dossier Pour la Science N86 – Janvier-Mars 2015

 

Un animal doué de raison ?

Bernard THIERRY

Pensée, esprit, raison, intelligence, états de conscience... autant de mots désignant une réalité cognitive impalpable, autant de concepts qui soulèvent une question essentielle : les [autres] animaux ont-ils des capacités mentales semblables à celles de l'être humain ?

Il n'y a pas si longtemps l'idée qu'il n'existe pas de pensée sans langage dominait. La révolution cognitive a mis à mal ce dogme en indiquant que des animaux, notamment les singes, ont des états mentaux, des pensées ou des croyances, et qu'ils construisent une représentation du monde.

Leurs décisions sont-elles rationnelles, les singes sont-ils capables de résoudre des problèmes autrement que par approximations successives ? Peuvent-ils planifier un événement ou expliquer des effets par leurs causes ? Attribuent-ils des intentions à leurs congénères ?

Aristote définissait l'homme comme un ''animal raisonnable'', c'est donc la nature même de l'être humain qui est en jeu.

À Leipzig, l'Institut Max Planck d'anthropologie s'associe au parc zoologique pour étudier les grands singes, en 2004, sous l’œil du public, Josep Call, chercheur en psychologie, travaille avec des chimpanzés et des gorilles, soumettant ceux-ci à des problèmes afin de déterminer s'ils peuvent faire des déductions à partir d'indice manquant, utilisant le ''raisonnement inférentiel par exclusion''. Les testant sur leur capacité à deviner la position d'objets dissimulés ou encore à utiliser la règle de transitivité (si A implique B et implique C, alors A implique C).

en 2006 l'équipe de Call travaille avec des orangs-outans. Ceux apprennent à utiliser des outils avec un objet pour obtenir une récompense. Puis, isolé, le sujet est remis face à l'objet, mais sans outil, il doit prendre celui-ci auparavant, donc anticiper le besoin futur qu'il en aura. Ces singes apprennent à emporter le bon outil, ils parviennent même à le faire un jour suivant, démontrant leur capacité à se projeter de la veille au lendemain. Qualité longtemps réservée à l'être humain.

D'autres expériences furent conduites par l'équipe de Marc Hauser de l'Université Harvard, travaillant avec des macaques rhésus élevés en liberté sur un îlot des Caraïbes. Ils ont testé la compréhension des singes du rôle causal joué par un outil tel un couteau. Reprenant des tests que David Premack à l'Université de Pennsylvanie avait fait passer, avec succès, à un chimpanzé en 1976. d'autres expériences mirent en évidence la difficulté pour les singes de se représenter le non-observé et l'inobservable, comme comprendre les lois de la physique ou qu'un objet doit être complet pour être utilisé, en kit il ne sera d'aucune utilité.

Des difficultés identiques se rencontrent si l'on veut déterminer si les primates attribuent à autrui des intentions, des désirs ou des croyances. Peuvent-ils prédire ou expliquer le comportement d'autrui parce qu'ils lui prêtent des pensées ? Beaucoup de singes peuvent anticiper les comportements de leurs congénères mais échouent s'ils doivent pour cela lui attribuer des états mentaux. Ils agissent en fonction du comportement de l'autre, pas en supposant ce qu'il pense. Il semble pourtant que les chimpanzés puissent reconnaître l'intentionnalité d'une action ou reconnaître ce qu'un autre peut vouloir ou savoir.

Pour rendre compte des performances des chimpanzés, et leur limites, il faut dépasser l'alternative qui leur prête soit une vision du monde exclusivement fondée sur les actes, soit une théorie de l'esprit semblable à la nôtre. Les grands singes pourraient attribuer un état intentionnel à autrui sans posséder notre faculté de comprendre de multiples dimensions psychologiques. On ne trouve pas chez eux l'intention d'informer, nécessaire à la pratique du langage humain.

Depuis Hume, on définit la rationalité comme l'aptitude à choisir les moyens correct en vue d'une fin, ce qui présume que le sujet reconnaisse ses erreurs. Nous étudions la logique des animaux en les testant dans des situations dont ils doivent tirer le meilleur avantage mais détectent-ils les contradictions ? Révisent-ils leurs croyances ? Nous interprétons leurs réactions, présupposant la rationalité de leurs décisions, leur prêtant des intentions par où se réintroduisent subrepticement les fantômes de notre propre raison. L'approche anthropocentrique est riche d'enseignements, mais elle considère la rationalité des animaux comme une version incomplète de la nôtre.

Il est possible d'échapper à l'anthropocentrisme en prenant la voie de l'évolutionnisme. Considérant les comportement comme le résultat de l'histoire des espèces, participant à la survie et à la reproduction des individus. L'approche évolutionniste se concentre sur le résultat, pas sur le mécanisme de la décision. On juge de la rationalité des animaux à leur aptitude à choisir les solutions qui assurent le plus grand nombre de descendants.

Dans un habitat où les ressources en nourritures sont irrégulières les déplacements au hasards ne sont pas la meilleure tactique. Il paraît évident que les singes sont capable de se questionner sur le comportement à adopter, le chemin à prendre pour éviter des concurrents, la parcelle à exploiter...

La démarche évolutionniste comme la démarche anthropocentrique nous conduit à la notion de rationalité limitée. En dépit de la logique cartésienne qui sépare le mental invisible du matériel visible, l'intelligence ne se réduit pas à une fonction enfermée dans le cerveau ; les comportements résultent des interactions des individus avec leur environnement.

Notre compréhension de la raison des primates a accompli de réelles avancées ces dernières années. Ce n'est que le début d'une lente progression à travers les lianes enchevêtrées de leurs actes et de leurs intentions, dans une jungle hantée qui nous réserve encore de nombreuses surprises.

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Publié par Lee Rony - dans J'ai lu Science
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