Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 09:00

Roland Jaccard

Toute son existence Wittgenstein a cherché à comprendre ce que signifiait : être un homme ! Il l'a résumé en un mot : respect face à la folie. Respect de sa propre folie. Respect de la folie de l'autre. Et, surtout, il a compris que c'est en pensant des choses encore plus folles que les autres philosophes qu'on pouvait prétendre au titre de penseur. Il répétait volontiers : N'aie pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seulement être attentif à ta propre absurdité. Détective hors pair dans le royaume des significations il fut un moraliste intransigeant dans les sables mouvants de la morale. Il fut surtout un homme qui ne s’accommoda de rien et opposa un refus intransigeant à tous les compromis qui permettent en général aux hommes de survivre en passant à côté de leur vie. Il affronta la sienne en choisissant toujours la position la plus inconfortable.

Par la figure de Karl, le père, nous comprendrons mieux le fils. Nous sommes en un temps où il y a des pères redoutables qu'il faut affronter si l'on veut devenir un homme. Peut-être faut-il les tuer et, quand on y parvient, se débarrasser de leur cadavre. Ce n'est pas une mince affaire. Précisons que le Karl en question est un des hommes les plus riches d'Europe, que sa maison est un palais où sont invités Brahms ou Mahler, y vivent, outre les parents de Ludwig, 7 frères et sœurs plus âgés, trois des fils se suicideront, probablement par incapacité à exister face à un père si puissant. Lui même vivra toute sa vie avec le suicide dans son ombre, imaginant que c'était la solution la plus convenable lorsqu'un homme cesse d'être à la hauteur de ses exigences morales. (Ce qui ne risque pas de m'arriver, je n'en ai aucune!). Souvent il disait : je suis un salaud. Plus que tout lui répugnait chez lui cette tendance qu'il éprouvait à nier les autres dans leur être, à faire comme s'ils n'existaient pas (comme si le plus souvent les autres n'étaient pas que leurs propres fantômes).

À 14 ans Karl envoie Ludwig dans un lycée technique à Linz pour qu'il échappe à l'influence de ses sœurs et marche sur ses traces. Ce serait arrivé si son fils n'avait fait une rencontre qui devait orienter sa vie.

Dans cet établissement Ludwig rencontra un autre adolescent lui aussi désireux de laisser son nom dans l'Histoire : Adolf Hitler ! Wittgenstein parlera peu de son ex condisciple, tout juste dit-il en 1945 ''On ne peut raisonnablement ressentir de la rage, même contre Hitler, encore moins contre Dieu''. Il lui arrivait d'exprimer l'idée que la bombe atomique était pour l'humanité un médicament amer mais salutaire.

Les deux hommes naquirent en 1889, à quelques jours d'écart, Adolf le 20 avril, Ludwig, six jours plus tard. Rien n'indique qu'ils aient sympathisé, ni même qu'ils se soient fréquentés, bien que le premier nomme le second dans Mein Kampf et y fasse référence dans un discours à Linz le 12 mars 1938.

En 1903 alors que le frère ainé de Ludwig se suicide un jeune juif viennois qui vient de publier Sexe et Caractère, sans grand succès, se tire une balle dans le cœur dans la maison où mourut Beethoven. Otto Weininger – espèce de double démoniaque, ou vision en négatif de Ludwig – sera un compagnon de vie pour Ludwig, qui lut son texte, comme le fit son condisciple déjà nommé, qui disait de Weininger qu'il était le seul juif qui eut mérité de vivre. Qu'en est-il de ce livre, plus d'un siècle après sa publication ? Ne l'ayant pas (encore) lu je ne peux avoir d'opinion, ni dire, avec Karl Krauss ou Wittgenstein s'il est l’œuvre d'un génie surtout animé par une haine de soi dont la violence, dont il se soulagea dans ce texte, fini par le pousser dans les bras de la mort, unique consolatrice possible. Karl Krauss dont Ludwig appréciait cette citation : Le diable est bien optimiste s'il pense pouvoir rendre les humains pires qu'ils ne sont. Ledit Krauss fut aussi comparé à Jonathan Swift pour cette déclaration qui pourrait s'appliquer à Ludwig : J'ai toujours eu horreur de toutes les nations, de toutes les professions et de toutes les communautés, et tout mon amour va aux individus […]. Mais avant toutes choses, je hais autant que j'exècre cet animal qu'on appelle l'Homme, bien que je puisse chérir de tout mon cœur, Jean, Pierre, Thomas et les autres. Du reste si Ludwig ne donna pas son argent aux pauvres c'est qu'il pensait que l'argent leur montait à la tête comme du mauvais vin. De même des idéaux philosophiques : il valait mieux apprendre à l'humanité à s'en passer plutôt que de l'enivrer de notions vide de sens.

Poursuivons avec cette autre citation, de Wittgenstein cette fois : Celui à qui le génie fait défaut n'a qu'à s'abstenir. Le génie est une forme supérieure de l'être, non seulement intellectuellement mais moralement. Weininger déjà met en garde Ludwig : il arrive plus souvent qu'on ne le croit que l'homme de génie ne veuille plus de son génie : il veut en lieu et place de cette exigence infinie le bonheur. La souffrance liée à sa conscience lui est insupportable. Alors il abdique. Wittgenstein n'abdiquera jamais. Il ne redoute pas la plus haute des solitudes : ce sont les hommes qui lui font peur.

Le suicide est le meilleur chemin pour perdre sa lucidité, parfois plus long qu'il paraît mais les rencontres que l'on peut faire en valent la peine. Paul Rée par exemple, ou encore Philippe Mainländer qui après avoir publié Philosophie de la délivrance, prendra congé d'un monde qui se confondait pour lui avec le cadavre d'un dieu qui se serait détruit par avidité de ne pas être. Wittgenstein appartient à cette famille spirituelle, comme Cioran après lui, comme Wilhelm Steinitz peut-être, implacable joueur d'échec qui fini en asile après avoir défié dieu, lui concédant même l'avantage d'un pion. La rencontre eut-elle lieu ? Il ne m'étonnerait pas que Steinitz l'ait remportée, quoi d'autre après ça ?

Partager cet article

Repost 0
Publié par Lee Rony - dans J'ai lu
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Lire au nid
  • Lire au nid
  • : Mes (ré)créations littéraires et photographiques.
  • Contact

Bienvenue...

Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité.

Rechercher

Pages