Les yeux clos il laissa le soleil le rassurer ainsi qu’il faisait chaque matin, quand le temps le permettait. Une espèce de
rituel mais dans sa situation que faire d’autre ?
Cinq minutes, pas davantage, ensuite il descendit l’échelle et fit le tour de son domaine.
Rien n’avait changé depuis sa précédente inspection, il connaissait chaque centimètre de son univers et remarquait la plus
infime modification, le plus petit signe d’une dégradation qu’il savait inéluctable mais contre laquelle il devait lutter. Comme la veille, et probablement le lendemain, il entra dans le bureau
de son chef, s’assit dans le fauteuil de cuir en observant les photos sur le bureau, les papiers éparpillés, les graphiques sur le mur rappelant un passé qu’il révisait comme si son petit monde
n’était qu’une façon de le retenir, de le piéger pour ne pas...
Pas question de traîner, non qu’il ait quelque chose d’important à faire mais son esprit avait besoin de la cage rassurante de
la routine.
Il sorti sans fermer la porte, à quoi bon, il était seul depuis si longtemps… Personne ne viendrait l’importuner, il suivit un
long couloir, le bruit de ses bottes pour seul accompagnement. Jadis il y avait la radio mais c’était dans une autre vie. C’était…
Ses pas le firent s’engager entre les baraquement jusqu’à des bâtiments aux immenses cheminées devant lesquels il passa sans
leur accorder d’attention pour les avoir connus en fonctionnement. Il les savait propres, nets, récurés jusqu’à en extirper le moindre souvenir, comme si c’était possible !
Il entreprit de gravir une petite colline jusqu’à un cimetière où une douzaine de tombes défiaient l’éternité. Devant la
dernière il marqua un temps d’arrêt, celle-là était dépourvue de dalle, un nom pourtant ornait la stèle, le sien, une date, celle de sa naissance, graver celle de son décès serait mettre un point
final à une Histoire qu’il n’avait toujours pas compris mais dont il sentait qu’il pouvait, par sa seule présence, la prolonger.
Reculant d’un pas il fit face à la photo de son supérieur, le portrait permettait d’admirer le col de son costume noir orné de
têtes de mort en argent.
Ses derniers mots lui revinrent une fois de plus en mémoire.
Je compte sur vous Bernhard, notre grand œuvre est accomplie, c’est à vous que revient l’honneur d’y mettre le point
final. Vous avez été choisi parmi des milliers - comment, il l’ignorait encore – pour cela. Des millions d’êtres ont portés en eux ce feu qui nous animait tous faisant ce qu’il fallait pour
arriver au terme de notre chemin commencé par notre leader bien aimé - il n’en donna pas le nom, sans doute l’avait-il oublié ! – il y a plusieurs siècles de cela. Malgré les difficultés, les
oppositions et les guerres que nous dûmes mener le But sacré est atteint, il est temps de conclure.
Il avait hoché la tête. Que faire, il le savait depuis son enfance, bien avant son engagement, il avait suivi son ambition
sans avoir imaginé que faire une fois celle-ci concrétisée.
Il se souvenait de l’arrivée dans ce camp à la taille d’une ville, les baraquements de bois étaient gorgés d’hommes, de femmes
et d’enfants que les trains déversaient sur les quais avant qu’ils soient conduits vers leur avant dernière demeure.
Combien de fois s’était-il attendu à des rébellions, quand la fin est proche pourquoi ne pas risquer quelque chose ? Mais il
en connut si rarement que c’était à peine s’il s’en souvenait. Les mères mêmes ne hurlaient pas quand on leur arrachait leurs enfants, les pères courbaient la tête, tous n’étaient plus déjà que
des ombres que des gueules enflammées allaient absorber.
Prédateurs et gibiers étaient-ils d’accord ?
Et si tous n’avaient jamais été que des proies ?
Se retournant il contempla son monde, les cheminées ne déversaient plus dans un ciel indifférent leurs fumées noires, depuis
longtemps les portes de fer restaient à demi-ouvertes sur des fours à jamais apaisés.
Il se souvenait des gémissements provenant des salles carrelées de blanc, jeune recrue sa curiosité avait été la plus forte,
sous le sourire compréhensif de ses aînés il avait vu les corps tomber, se crisper, avant de se détendre, enfin. Souvent les mains se rapprochaient se resserraient, les bouches marmonnaient de
vaines suppliques, ou étaient-ce des malédictions, avant de se tordre, s’ouvrant par instinct en quête d'un air dénué de poison.
En vain !
Et puis aucun train n’était plus arrivé, les baraquements s’étaient vidés, les crématoires s’étaient tus. Comme prévu les
derniers vivants s’étaient entretués, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que lui face au commandant dont le regard ne marquait aucune peur, seulement la satisfaction, l’émotion même, d’avoir atteint
le but de… C’était si vieux ! Il n’y avait pas même une photo dans le camp, c’était interdit, pas un texte hormis Le Livre qui avait dirigée la vie sur terre depuis la moitié du vingtième siècle.
A l’école il avait appris ce qu’il fallait savoir de cette époque, des victoires, de l’opposition contre laquelle il avait fallu se battre et que Nous vaincrons bientôt ! Au fil des
années il avait rempli son rôle comme tous, y compris les victimes. Il n’avait plus lu, il connaissait par cœur les textes existants, plus écouté de musique, il connaissait les compositions… Plus
vu… Il connaissait tout, comme chacun autour de lui. Il avait suivi son commandant jusqu’au cimetière, l’avait vu s’allonger dans la terre, croquer l’ampoule de cyanure et se détendre pour
laisser venir L’ultime Amie, la Délivrance.
Il avait recouvert le corps de terre puis laisser tomber la dalle de pierre sombre. Il savait que vu d’en haut, mais par qui ?
les douze tombes, en comptant la sienne, formaient un symbole étrange qu’il avait toujours vu sans savoir ce qu’il voulait dire.
Était-ce si important ?
Les yeux clos il laissa l’air frais du soir courir sur son visage. C’était le moment où il entendait des millions de voix
marmonner autour de lui, des milliards de souvenirs envahir son esprit.
La première fois il avait eu si peur qu’il avait rapidement placé l’ampoule de verre dans sa bouche. Les voix l’avaient retenu
: Il ne devait pas faire cela, pas lui puisqu’il était le dernier, puisqu’il était le gardien, plus que d’un camp promis à l’effacement ; celui de vies qui tentaient de résister à un néant
effrayant.
A moins que ce n’ait été la Mort elle-même redoutant de disparaître à son tour.
Parfois quand le vent se levait la poussière dansait et prenait des formes tournant autour de lui. Une fois il s’était surpris
à tendre la main vers ce qui semblait une enfant, ses doigts n’avaient retenu que quelques cendres.
Depuis, chaque soir il attendait.
Quand la nuit vint il se demanda si demain existerait, si le jour reviendrait et si ce n’était pas ce qu’il espérait.
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